Des interprètes scandinaves pour souligner la noblesse du violoncelle anglais
English Cello Works. Sir Edward Elgar (1857-1934) : Concerto pour violoncelle et orchestre en mi mineur op. 85 ; Salut d’amour, op. 12. John Ireland (1879-1962) : Sonate pour violoncelle et piano en sol mineur. Frank Bridge (1879-1941) : Sonate pour violoncelle et piano en ré mineur, H. 125. Andreas Brantelid, violoncelle ; Bengt Forsberg, piano ; Orchestre royal danois, direction Thomas Søndergård. 2021 et 2024. Notice en anglais. 74.01. Naxos 8.573690.
Le label Naxos a confié à des interprètes scandinaves ce très beau programme de musique anglaise, en particulier au violoncelliste Andreas Brantelid (°1987), né à Copenhague de parents danois et suédois, qui donna dès ses 14 ans en concert le Concerto pour violoncelle d’Elgar avec l’Orchestre royal danois. Brantelid a déjà signé plusieurs albums pour Proprius, EMI, BIS ou Naxos. Il joue sur un Stradivarius de 1707, le ‘Boni-Hegar’, utilisé jadis par Pablo Casals ; l’instrument lui a été prêté par un collectionneur norvégien. Brandelid retrouve la phalange royale danoise de sa jeunesse pour une version de concert du même concerto d’Elgar, donnée en public les 24/25 août 2021. Les versions de ce passage obligé pour les virtuoses de l’instrument n’ont pas manqué récemment : Sheku Kanneh-Mason, avec Simon Rattle (Decca, 2020), Gautier Capuçon, avec Antonio Pappano (Erato, 2023), ou Harriet Krijgh, avec Martin Sieghart (Capriccio, 2024) ont été recensés dans nos colonnes. La présente vient s’ajouter à la liste et elle est la bienvenue.
Créé le 26 octobre 1919 à Londres par Felix Salmond (1888-1952), sous la direction d’Elgar lui-même, ce concerto en quatre mouvements réclame de la sensibilité et une chaleur communicative, notamment dans le Largo, dont l’expressivité doit se déployer avec pudeur. Brandelid s’y révèle touchant et spontané. Il développe ces mêmes atouts dans la noblesse nostalgique de l’Adagio-moderato initial et dans les accents virtuoses de l’Allegro molto du second mouvement ; il les confirmera dans les humeurs passionnées du final. Le chef danois Thomas Søndergård, directeur musical de l’Orchestre national royal d’Écosse au moment de la prestation, offre un beau dialogue au soliste qui peut déployer à loisir sa virtuosité chaleureuse. Même si elle ne peut pas tout à fait rivaliser avec l’engagement remarquable du London Symphony Orchestra et de l’équipe Capuçon/Pappano, la version de concert de Brandelid, saluée par d’enthousiastes applaudissements, se présente comme une alternative de qualité.
Le choix des compléments de programme, enregistrés en studio en juillet 2024, se révèle des plus judicieux. La Sonate de John Ireland a été créée par la talentueuse Beatrice Harrison (1892-1965), qui gravera sur disque en 1928 le Concerto d’Elgar avec ce dernier (Elgar Edition, EMI, 1992). Pour Ireland, elle était accompagnée, le 4 avril 1923, par la pianiste Evlyn Howard-Jones (1877-1951), une spécialiste du romantisme allemand. Cette sonate, qui comporte des réminiscences brahmsiennes, fut gravée dès 1928 par Ireland lui-même pour Columbia, avec Antoni Sala au violoncelle. Le Moderato e sostenuto initial est mouvementé, nourri de maints éléments rythmiques. Le Poco largamento développe un lyrisme apaisé, le piano proposant une douce mélodie, à laquelle le violoncelle répond de façon chantante et chaleureuse. Pour le final, Con moto e marcato, passionné, dynamique et tourmenté, le compositeur s’est inspiré de la vision d’un site du Sussex datant de l’âge de bronze.
Frank Bridge compose sa Sonate pour violoncelle entre 1913 et 1917, époque à laquelle, influencé par Delius, il écrit des pages raffinées pour orchestre. Ce fils de chef d’orchestre, originaire de Brighton, étudie au Royal College of Music de Londres avant de faire une carrière de chambriste : il est altiste au sein du réputé Quatuor Joachim, puis de l’English String Quartet. Son inspiration pour cette sonate en deux mouvements, qui magnifie le violoncelle, est très séduisante sur le plan mélodique et résolument romantique. L’Allegro ben moderato offre à l’instrument une ligne éloquente, lyrique et élégante, ornée par un piano tout aussi virtuose. Le second mouvement enchaîne un Adagio, tendrement mélancolique et de ton pastoral, à un vibrant Molto allegro agitato, avant de reprendre le thème initial, de façon ardente et décidée.
Andreas Brantelid, à l’aise dans ces pages à la fois virtuoses et lyriques, partage avec le pianiste suédois Bengt Forsberg (°1952) une belle complicité. Ce dernier, qui a notamment enregistré en solo Saint-Saëns, Medtner ou Alkan, a aussi été pendant longtemps le partenaire de la mezzo-soprano Anne Sofie von Otter, collaboration dont il reste de beaux témoignages sur disques. Forsberg sait comment mettre en valeur son partenaire, tout en assurant les diverses nuances et couleurs requises par les partitions.
Cerise finale sur le gâteau : le Salut d’amour d’Elgar, qui date de 1888 et est dédié à Caroline Alice Roberts (1848-1920), poétesse et écrivaine à laquelle il donne alors des cours de piano et qu’il épousera l’année suivante. Il existe des versions pour divers instruments de cette brève page émouvante ; celle qui est destinée au violoncelle clôture avec bonheur ce très bel album de musique anglaise.
Son : 8 Notice : 9 Répertoire : 10 Interprétation : 9
Jean Lacroix



