A Lausanne, un Orlando à demi convaincant
Pour la première fois, l’Opéra de Lausanne présente l’un des grands ouvrages de Haendel, Orlando, dramma per musica en trois actes, créé au King’s Theatre de Londres le 27 janvier 1733 avec le castrat Senesino dans le rôle-titre. Inspiré de l’Orlando furioso de l’Arioste, le livret de Carlo Sigismondo Capece narre les vicissitudes du preux chevalier partagé entre ses rêves de gloire et son amour pour Angelica qui, pour sa part, est follement éprise de Medoro, autrefois lié avec Dorinda mais qui s’en est détaché.
Comme l’écrit dans sa ‘Note d’intention’ Mariame Clément qui en réalise la mise en scène : « Encore faut-il croire à ces personnages et s’intéresser à eux, et c’est là toute la difficulté de l’œuvre… Il me semblait donc nécessaire de rapprocher de nous ces chevaliers, cette princesse, cette bergère, d’en faire des personnages en chair et en os, afin que leurs états d’âme nous touchent vraiment, car ces états d’âme constituent la trame même de l’action… Avec Kaspar Glarner, le concepteur des décors et des costumes, nous voulions rendre l’histoire lisible aujourd’hui sans pour autant abandonner la grandeur épique ».
Y sont-ils parvenus ? Au lever de rideau, l’on découvre Orlando, jeune loubard en jean, pris à partie par le mage Zoroastro qui lui parle de sa gloire future en lui faisant revêtir le costume d’un chevalier de l’époque médiévale. Le plateau tournant amène un gigantesque casque et la cotte de mailles qui s’y rattache. Et c’est dans le haut de la visière que s’ouvre une échancrure où le héros peut se confronter à cette Angelica coiffée d’un hennin du XVe siècle qui lui percera le cœur. Lorsqu’est révélé l’intérieur dudit casque, quelle est notre surprise d’y voir un comptoir de bar dont Dorinda est l’aguicheuse tenancière ! Jusque-là, rien de bien méchant, puisque, sans coup férir, l’on passe de la geste héroïque à la réalité d’aujourd’hui. Mais les choses se gâtent dans la seconde partie regroupant la fin de l’acte II et le troisième acte. Comment ne pas rire face à ce check-in d’aéroport où Zoroastro en commissaire d’embarquement conseille au couple Medoro – Angelica de prendre la fuite, alors qu’Orlando se pelotonne sur le tapis roulant des bagages ? Sa folie délirante le condamnera à un asile psychiatrique où il sera empoigné par deux malabars qui le garrotteront dans une camisole de force, tandis que l’infirmière proprette contrôlera sa tension artérielle. Quel gâchis qui ruine l’une des pages les plus saisissantes écrites par Haendel, page si innovatrice avec ces bribes de récitatif entrecoupant ces ariosi où l’expression d’une douleur insoutenable est lacérée par un rire sardonique et les brusques soubresauts de la déraison !

En ce qui concerne la partition, il faut d’abord relever que le chef britannique Christopher Moulds dirige pour la première fois à l’Opéra de Lausanne. Dès les premières mesures de l’Ouverture, il impose à l’Orchestre de Chambre de Lausanne des tempi alertes en appuyant les lignes de force, quitte à les rendre anguleuses. Pour les récitatifs, il tient la partie de premier clavecin doublé par un second clavecin, un violoncelle et un théorbe afin de constituer le continuo. Puis il confère à chacune des arie un tempo idoine facilitant l’exécution de l’ornementation souvent dense.
Sur scène s’impose le contre-ténor Paul-Antoine Bénos- Djian qui campe un Orlando intrépide avec un timbre consistant qui possède une ampleur notoire tout en sachant fluidifier l’émission pour négocier les redoutable passaggi d’une aria di furore comme « Fammi combattere » au terme de l’acte I. Il ne fait pas grand-chose de la scène de folie du II, mais il faut bien admettre qu’il n’est guère aidé par la mise en scène si ridicule. Mais son chant conserve sa tenue sans faiblir jusqu’à la fin de ce long ouvrage. Dans le rôle d’Angelica, Marie Lys fait valoir le grain fruité de son soprano qui a pris du corps, tout en jouant d’abord la carte de la réserve, avant d’affronter la coloratura serrée de l’aria « Non potrà dirmi ingrata ». Et elle sait charger d’une indicible émotion le largo « Verdi piante, erbette liete ». A ses côtés, le contre-ténor français Paul Figuier est un Medoro au phrasé extrêmement nuancé pour exprimer sa passion, tout en affichant une retenue distante face à cette Dorinda qu’il n’aime plus. Et c’est la soprano portugaise Ana Vieira Leite qui l’incarne avec l’abattage de la tenancière de bar déjantée et un timbre plutôt ingrat qui finira par s’étoffer pour briller dans l’aria « Amor è qual vento ». Le Zoroastro de la basse britannique Callum Thorpe paraît d’abord bien fruste par un son creux qui se corsera progressivement en lui donnant meilleure assise dans la seconde partie.
Au rideau final, le public qui a montré une qualité d’écoute remarquable tout au long de l’ouvrage ovationne généreusement tant les chanteurs que le chef et l’ensemble de la production scénique.
Par Paul-André Demierre
Lausanne, Opéra, première du 14 mars 2026
Crédits photographiques : Carole Parodi - OPL