Joseph Swensen investit la 9ème de Beethoven à Bordeaux : une spectaculaire Hymne à la Joie
Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie no 9 en ré mineur Op. 125. Angélique Boudeville, soprano. Anna Bonitatibus, mezzo-soprano. Mauro Peter, ténor. Florian Boesch, basse. Chœurs d’Angers Nantes Opéra et de l’Opéra National de Bordeaux, dir. Salvatore Caputo, Xavier Ribes. Orchestre National Bordeaux Aquitaine, Joseph Swensen. 2024. Livret en français, anglais, allemand. 70’41’’. Alpha 1163
On se rappelle le Concerto pour violon Op. 61 où Joseph Swensen apparaissait en soliste auprès d’André Previn à Londres (RCA, décembre 1993). Toujours dans Beethoven, c’est cette fois lui qui tient la baguette pour cette symphonie créée à Vienne en mai 1824 et dont on fêtait le bicentenaire lors de cet enregistrement. Cette même année, le chef d’origine américaine fut nommé à la tête de l’orchestre aquitain. Avant lui, on se souvient d’Alain Lombard qui en avait pris les rênes en 1988 et dans la foulée enregistra une intégrale des neuf symphonies du Maître de Bonn, pour le label Forlane.
On devine l’occasion de se distinguer dans pareil chef-d’œuvre, et l’on imagine tout autant la gageure d’y être confronté à une éminente discographie où brillèrent les plus grands maestros. Le mélomane dont les étagères sont déjà certainement bien pourvues, que convoitera-t-il dans ce CD ? Un orchestre discipliné suffira-t-il à son attrait ? Son nouveau mentor vient-il nous apprendre quelque chose, ou reconduire une des nombreuses visions honorables qui pullulent au catalogue ?
Ces « ténèbres du chaos primordial » évoquées par Joseph Swensen dans sa notice au sujet de la liminale introduction semblent trop ténues pour que le trémolo engendre sa tension. S’ensuit un Allegro certes bien construit, clairement conçu, éclairé par de lumineux pupitres souffleurs qui font honneur à l’école française. Mais pour quel enjeu narratif ? On reste loin de la prodigieuse concentration d’un Karajan dans sa version de 1977 (DG), un des rares à maintenir une constante contention durant ce quart d’heure. Pourtant, le chef n’est pas avare d’intention, de sollicitation. Il veille à architecturer son propos, à éviter le monolithisme, à varier le débit au gré des événements dramaturgiques. Ainsi ce plateau quasi-furtwänglerien dans le vertigineux acmé (8’47) qui surplombe ici le précipice. Procédé similaire, on observera une autre propension à étirer (et aplanir…) les sommets expressifs dans l’Adagio, malaxés dans un onctueux legato (11’59-12’15, sa réplique après 13’09) : extase ou affaissement ?
Le Molto vivace est conduit avec énergie, un évident relief, voire un excessif empressement dans le trio central (7’33-9’56). Même activisme, bienvenu, pour lancer et structurer le Presto, sculpté par de véhémentes contrebasses. L’attention de l’auditeur ne faiblit pas dans la psalmodie de l’Allegro assai que le chef a le bon goût de ne pas enliser. L’énoncé en fanfare précédant la célèbre ode de Schiller manquerait d’étoffe, sauf à admettre qu’il ne faut pas y brûler prématurément le carburant.
Changement de décor pour le récitatif qui introduit le volet vocal. Florian Boesch s’y singularise par une démonstrative déclamation, préludant à une fresque où l’on sent Joseph Swensen manifestement inspiré, récusant toute routine, et heureux du tableau qu’il magnifie, à l’instar du portrait poupon et rieur de la pochette. Se permettant un vif défilé de turqueries (3’30), qui met à l’épreuve le souffle de Mauro Peter. La conjonction des forces opératiques d’Angers et Bordeaux nous vaut une irréprochable envergure chorale, assumée avec vaillance et plénitude, jusqu’à une coda prestissimo des plus ardentes, paraphée par un zèle qui ne rechigne pas au tapage. Un conseil, au demeurant, pour profiter du spectacle : mieux vaut pousser l’amplificateur de quelques décibels, car le niveau de gravure du CD s’avère plutôt faiblard.
Point une seconde d’ennui durant les vingt minutes de cette emblématique hymne, qui méritât les applaudissements, au concert et même face à une écrasante concurrence discographique. Au chapitre hexagonal, la prestation ne pâlit guère face au mémorable (mais trop oublié) vinyle d’Igor Markevitch avec les Lamoureux et la chorale de Karlsruhe (Philips, janvier 1961). Rien n’aura irrémédiablement déçu à l’écoute de cet album, mais on regrettera que l’interprétation des trois premiers mouvements, probe et spontanée, ne fût toujours aussi aboutie et stimulante que celle du Finale. C’est du moins une bonne raison de s’intéresser à cette parution. On devra certes la relativiser par les génies de l’estrade qui se glorifièrent depuis Arturo Toscanini, Hermann Abendroth, Bruno Walter, Carl Schuricht, Charles Munch, Carlo Maria Giulini puis tant d’autres à leur suite, –et notre évaluation faillirait à ne point hiérarchiser le témoignage de l’impétrant.
Christophe Steyne
Son : 8 – Livret : 7,5 – Répertoire : 10 – Interprétation : 6,5 à 9