Intégrale de l’œuvre pour piano et clavecin de Kaija Saariaho

par

Touches. Kaija Saariaho (1952-2023) : Préludes. Arabesques et Adages. Fall. Delicato. Im Traume. Ballade. Monkey Fingers, Velvet Hands. Jardin Secret II. Tuija Hakkila, piano, clavecin. Anssi Karttunen, violoncelle. Janvier, mai 2024. Livret en anglais, français, finnois. 55’51’’. Ondine ODE 1469-2

Captées à Helsinki quelques mois après la disparition de Kaija Saariaho, ces sessions entendent rassembler sa production pour clavecin et piano, ici confiée à deux interprètes qui lui sont de longue date associés. Pour pénétrer son laboratoire créatif, on saluera l’intérêt de la notice, très bien traduite en français par Aleksi Barrière, fils de son conjoint avec lequel la musicienne finlandaise cultiva les procédés électroniques. Influencée par le spectralisme et les traitements informatiques qu’elle découvrit pendant son cursus à l’IRCAM, elle reste peut-être avant tout connue pour son œuvre autour des voix, des archets, de l’orchestre.

Cordes frappées par les marteaux ou pincées par les plectres : le mode de génération acoustique intrinsèquement discontinu et percussif des claviers l’a-t-il autant inspirée ? Voilà ce qu’on se demanderait en lisant dans le livret : « le piano comme instrument soliste me pose des difficultés […] j’ai tendance à penser la musique par érosions de continuums sonores, et le piano ne se prête pas à ce genre de procédés ». S’affranchir de ces limitations qui la bridaient en ces années 1980 constitua un défi : « le son si rapidement évaporé du piano ne permet pas le genre de transformations de couleurs que je recherchais à l’époque ». En conséquence, l’usage de la pédale, les transformations électroniques, l’interaction avec bandes magnétiques sont autant de ferments ou d’expédients qui fécondèrent la recherche sur le timbre et les textures, ainsi que révèle l’anthologie ici réunie, couvrant plus d’une trentaine d’années (1980-2016).

De ces premières expérimentations date Im Traume, contribution la plus ancienne. Sous couvert d’un imaginaire onirique s’exploite un vocabulaire bruitiste cogné sur la caisse, frotté sur les cordes du violoncelle, cuisiné dans les entrailles d’un piano accessoirisé. On retrouve deux pièces tirées du cycle vocal Quatre Instants présenté en 2003 au Théâtre parisien du Châtelet : Prélude, aux réfractions post-debussystes, et Ballade, d’une rhétorique plus enchevêtrée. Tour-à-tour énergique ou lentement stratifié, Arabesques et Adages illustre la chorégraphie des bras et des doigts sur le clavier, répondant comme des sculptures en suspension aux machines de l’artiste suisse Jean Tinguely (1925-1991).

Spécialisée dans le répertoire moderne, la pianiste japonaise Aki Takahashi sollicita plusieurs compositeurs pour alimenter une série d’albums autour des tubes des Beatles. Oui oui. Retraités par Kaija Saariaho sous un travestissement pas immédiatement identifiable, avouons-le, Come Together et Happiness is a warm gun apparaissent triturés sous le titre Monkey Fingers, Velvet Hands : un hommage déjà gravé par la commanditaire, en mai 1992 pour le label Eastworld, au sein du CD baptisé Let It Be: Hyper Music From Lennon & McCartney.

Inséré entre Jardin Secret I (pour bande) et Nymphéa (pour quatuor à cordes et électronique), Jardin Secret II intègre le clavecin dans un paysage véhément, en dialogue avec le support électromagnétique, dramatisé par des artifices phoniques et des bruitages concrets de pneuma : respiration, anhélation empruntées au propre souffle de la compositrice. Certainement l’étape la plus impressionnante de tout ce programme, voire émouvante, cette œuvre avait déjà été enregistrée par Jukka Tiensuu sous étiquette Finlandia Records (1987).

L’autre pièce pour clavecin, Fall, dérive du solo de harpe du ballet Maa (1995), ré-élaboré avec le concours de la compositrice au printemps 2023, soumettant l’instrument à des spatialisations, des métamorphoses électroniques en temps réel. Ce disque en propose le tout premier enregistrement, à l’instar de Delicato, un des cinq mouvements du trio Serenatas, arrangé par Tuija Hakkila, explorant au piano un mystérieux réseau autour d’un do dièse.

Dans la large discographie qu’il a consacrée à la Scandinave, le label Ondine ajoute ici un intéressant jalon, fruit de la connivence avec de proches interprètes particulièrement légitimes. Mais cette parution est-elle prioritaire pour découvrir son univers poétique ? Hormis le troublant Jardin Secret II, on en doutera peut-être. Le néophyte trouvera d’abord son chemin avec Lichtbogen, le concerto pour clarinette D’Om le vrai sens, le diptyque orchestral Du Cristal.../…à la Fumée, ou l’opéra L’Amour de loin, fresque médiévale qui en août 2000 fit salle comble à Salzbourg et triompha sur les scènes internationales.

Christophe Steyne

Son : 8,5 – Livret : 9 – Répertoire & Interprétation : 8

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