Les quatuors d’Alberto Ginastera, du nationalisme objectif au néo-expressionnisme
Alberto Ginastera (1916-1983) : Quatuors à cordes n° 1 op. 20, n° 2 op. 26 et n° 3 op. 40. Kiera Duffy, soprano ; Quatuor Miró.2024. Notice en anglais. 72’ 15’’. Pentatone PTC 5187 412.
Fondé en 1995 par des étudiants du Conservatoire d’Oberlin, dans l’Ohio, et basé à Austin dans le Texas, le Quatuor Miró compte trente ans d’existence. Titulaire de nombreuses récompenses, il a gravé des pages du grand répertoire (Mendelssohn, Schubert…) et, pour Pentatone depuis quelques années, une intégrale des quatuors de Beethoven (2019), avant des programmes variés : Home (2024) revisitait le concept de la « maison » et l’œuvre du peintre catalan dont l’ensemble porte le nom, à travers les impressions de compositeurs américains d’hier et d’aujourd’hui, alors que Hearth célébrait Noël en 2025. Cette fois, Daniel Ching et William Fedkenheuer aux violons, John Largess à l’alto (qui signe la notice) et Joshua Gindele au violoncelle, ont entrepris une intégrale des trois quatuors de Ginastera, enregistrée à Austin en décembre 2024.
Par la grâce d’un CD Dux où des musiciens polonais proposaient des partitions pour formations variées, nous rappelions en janvier dernier que Ginastera, l’un des plus importants compositeurs sud-américains du XXe siècle, considérait que sa production se divisait en trois périodes. Ses quatuors, datés de 1948, 1958 et 1970 sont une illustration de chacune d’elles. Marqué par une exubérance débordante, le Quatuor n° 1 est une œuvre de la fin du « nationalisme objectif », qui couvre les années 1934 à 1948. Il célèbre l’Argentine à travers ses cavaliers des plaines et ses cowboys de la pampa, et par le malambo, la danse populaire des gauchos. L’Allegro violente ed agitato initial dévoile une fougue rageuse et rythmée, qui se propage dans un Vivacissimo endiablé. Tout en demeurant tonal, le quatuor révèle certaines dissonances. Dans le Calmo e poetico, les cordes, contemplatives, se révèlent évocatrices d’allusions à l’instrument traditionnel des gauchos, la guitare ; on se laisse envahir par la profondeur imaginaire, nostalgique et paisible, d’un feu de camp dans la pampa, avant un dévastateur Allegramente rustico final.
On franchit un pas de dix ans pour le Quatuor n° 2, qui date de la fin de la période de « nationalisme subjectif » (1948-1958). Ici, Ginastera, selon ses propres mots, s’intéresse à la symbolique du folklore et du rythme, au long de cinq mouvements aux accents divers : magie des lieux, adagios suggestifs sollicitant la quiétude des étendues, ambiance virtuose, mais aussi dramatique, le tout écrit dans la technique sérielle, un chant populaire argentin permettant des variations de chaque instrument du quatuor. Le Furioso final de cette partition en cinq mouvements est d’une extrême violence fébrile, qui s’achève dans un climax échevelé.
Avec le Quatuor n° 3, Ginastera plonge l’auditeur dans sa période néo-expressionniste (1958-1983). Cet opus 40 ajoute aux cordes la voix d’une soprano. Le 4 février 1974, le Quatuor Juilliard et l’Américaine Benita Valente (1934-2025), pour laquelle le compositeur l’avait composé, en ont donné la création. Il a choisi quatre textes de poètes espagnols : deux de Juan Ramón Jiménez (1881-1958), adepte de la « poésie pure », pour les mouvements extrêmes I et V, d’essence contemplative, un de l’Espagnol Federíco Garcia Lorca (1898-1936), sublime chant d’amour pour le III, Amoroso, et un de Rafael Alberti (1902-1999), qui dénonce la guerre dans le IV, Drammatico. Ce quatuor a des côtés hallucinatoires, déchirants et poignants, qui plonge l’auditeur dans un monde hors du temps, grâce à une inspiration à la fois magique, mystérieuse et hautement expressive. Ce chef-d’œuvre laisse à l’auditeur une sensation bouleversante, celle d’avoir participé à une aventure fantastique, au sens premier du terme, qui est résumée tout entière dans le second mouvement, justement dénommé Fantastico, où la voix n’intervient pas pour laisser les cordes exprimer seules toute la force évocatrice de la musique.
Le Quatuor Miró, avide de couleurs et de riches contrastes, s’investit totalement dans ces trois quatuors et domine une discographie qu’avaient déjà servie le Quatuor Ensõ avec Lucy Shelton (Naxos) et le Cuarteto Latinoamericano avec Claudia Montiel (Brilliant), chaque fois en 2009. La prestation de la soprano américaine Kiera Duffy (°1979), qui s’est produite dans Mozart ou Verdi, mais aussi dans Morton Feldman, John Corigliano ou Elliott Carter, se révèle bouleversante d’intensité et d’engagement émotionnel. On saluera comme il le mérite cet apport magistral à la discographie de Ginastera.
Son : 8,5 Notice : 9 Répertoire : 10 Interprétation : 10
Jean Lacroix



