Mettre en scène une messe : la Missa da Requiem de Verdi à l’Opéra national de Nancy-Lorraine

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Mettre en scène une messe, et plus particulièrement celle du Requiem de Verdi ?

Une mise en scène a pour but de donner à voir, de mettre en images et en mouvements, de « réaliser », de concrétiser ce qui n’existe que dans des mots et des sons, que dans des évocations. Une bonne mise en scène achève une œuvre, l’accomplit – elle lui est alors fidèle - ; elle va même jusqu’à en faire apparaître des sens ou des prolongements inédits – lecture politique, psychanalytique, actualisée - ; elle se risque  parfois à des équivalences scéniques – avec des univers plastiques parallèles, comme chez Castellucci, par exemple, qui a si merveilleusement réussi son Requiem de Mozart.

Voilà qui se justifie très bien pour un opéra : des personnages plus que typés y sont confrontés à des passions, à des événements qui les révèlent. Ils aiment, détestent, trahissent, secourent, se consument et meurent ; ils sont nobles, naïfs, traîtres ou retors. Mais il advient toujours quelque chose sur une espèce de ligne du temps. Le récit progresse jusqu’à sa conclusion. La mise en scène, illustrant les faits et les états d’âme, progresse elle aussi.

Mais on a également souhaité mettre en scène des oratorios, qui sont, pour faire bref, des récits édifiants : on raconte, on distribue un peu la parole, mais les affrontements directs sont plus rares. Il y a quand même une progression du récit, ce qui rend possible, comme on l’a pas mal fait depuis un certain temps, la mise en scène de ces œuvres. En tenant compte en outre encore d’un désir de renouveler le corpus fermé du répertoire lyrique.

Mais mettre en scène une messe ?

Qui est un rituel, avec ses points de passage obligés, ses prières, ses lectures de textes sacrés, sa célébration de l’eucharistie. Il n’y a guère de progression d’un récit.  

A l’Opéra national de Nancy-Lorraine, César Vayssié s’est lancé le défi avec la Missa da Requiem de Verdi !

Ce qui nous vaut une immersion dans un espace scénique multiforme. Au-dessus du plateau, des images défilent, déferlent, sur un grand écran. Des images filmées d’êtres humains en frénésie, désespoir, agitation, perplexité, terreur, mort. Des images au montage haletant, qui nous transportent dans des forêts, des savanes, des grottes, des marécages. Et qui nous révèlent aussi leur « théâtralité » quand elles nous montrent que l’opéra de Nancy a été un de leurs lieux de tournage.

Sur le plateau, des chœurs imposants dans la mesure où ils réunissent ceux de l’Opéra national de Nancy-Lorraine et de l’Opéra-Théâtre de l’Euro-Métropole de Metz. Leur présence vocale et scénique, leurs vêtements, leur participation aux mouvements de la mise en scène jouent un rôle important dans les émotions suscitées. Permettez-moi l’expression, ils s’en donnent à c(h)oeur joie dans cette partition qui leur fait la part si belle.

Présents aussi, trois danseu(r)(se)s, très typés dans leurs interventions : pole dance, drag queen, acrobate – Lyou Bouzon, Synne Elve Enoksen, Pursy de Médicis. Ils jouent leur propre partition, dont on s’interroge parfois sur le rapport qu’elle a avec la musicale.

Et bien sûr les quatre solistes et l’orchestre.

Tout ce que nous voyons est typique d’une situation apocalyptique. Et nous ne pouvons pas ne pas penser à certains tableaux de jugement dernier, de Bosch, Breughel ou Michel-Ange par exemple. Tel est le destin de notre humanité pécheresse. Tout ce dispositif scénique est alors plus que pertinent : en ce jour de colère – Dies Irae – l’(in)humanité est confrontée aux conséquences ultimes de ses dépravations.

Le problème est que cette évocation finit par être redondante, sans progression, et par faire apparaître un processus créatif fondé sur des improvisations saisies par une caméra et montées par la suite, pour elles-mêmes davantage que pour le propos.

Mais heureusement, les yeux n’ont pas fermé les oreilles ! J’ai déjà dénoncé ces mises en scène qui vous accaparent le regard à un point tel que vous n’écoutez plus, n’entendez plus.

Ce n’est pas le cas cette fois : César Vayssié a donné toute leur (belle) place aux voix ! Le plus souvent, les solistes sont face à nous, ignorants d’ailleurs – et c’est savoureux - de ce qui s’agite derrière et au-dessus d’eux. Ils peuvent donc donner la pleine mesure de leur talent et nous convaincre, nous émouvoir, dans leurs incantations, dans leurs prières. Sally Matthews s’impose avec évidence, formant un remarquable quatuor avec Eugénie Joneau, Joshua Blue et Jongmin Park.

Quant à l’Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine, il répond aux incitations bienvenues de Sora Elisabeth Lee pour faire de cette partition une fête : Hallelujah pour un Requiem !

Stéphane Gilbart

Photo : Christophe Raynaud de Lage

Nancy, Opéra, 29 mai 2026

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