Ozawa à Munich : deux héros pour une seule soirée
Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n° 5 en ut mineur, op. 67 ; Richard Strauss (1864-1949) : Ein Heldenleben (Une vie de héros), op. 40. Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks. direction : Seiji Ozawa. 1990. Livret en allemand et en anglais — 76'03. BR Klassik 900238
Il y a des rencontres qui n'ont pas eu lieu. Seiji Ozawa (1935-2024) n'a dirigé l'Orchestre symphonique de la Radio bavaroise qu'à deux reprises : en juillet 1983 au Herkulessaal, pour un programme Stravinsky-Beethoven complété par le Premier Concerto pour piano avec Martha Argerich — disque publié dès les tout premiers temps de l'aventure du label BR Klassik —, puis en janvier 1990 au Gasteig. C'est cette seconde et dernière visite que le label exhume aujourd'hui, deux ans après la disparition du chef japonais. Et c'est une très, très belle archive.
Le couplage n'a rien d'arbitraire : c'est un programme de chef, conçu par un très grand chef. La Cinquième et Ein Heldenleben sont deux variations sur la même figure — celle du héros — mais bâties par des époques différentes.
Ozawa aborde ce répertoire à cinquante-quatre ans, en pleine maîtrise, au milieu de son long règne bostonien et bien avant Vienne. On retrouve ici ce qui a toujours fait sa signature : une clarté de plans qui refuse l'empâtement, une conduite du geste d'une netteté quasi graphique, et un sens de la progression qui ne cède rien à l'emphase. Sur la Cinquième, cela donne une lecture tendue, articulée, où le premier mouvement avance sans jamais s'appesantir sur son propre mythe : c'est sans doute la plus belle Cinquième qu'Ozawa ait gravée, bien supérieure aux gravures avec Boston (Telarc) et Saito Kinen (Decca) car portée par un souffle musical et dramatique. La Vie de héros trouve dans cet orchestre son terrain naturel et se situe, sans exagération, dans le tout haut du panier d'une discographie pourtant écrasante : les cuivres bavarois y déploient une opulence que le chef canalise plutôt qu'il ne la flatte, et l'épisode des adversaires garde ce mordant acide que beaucoup arrondissent. La direction d'Ozawa est narrative et cerne bien les épisodes tout en jouant avec les pupitres de cette fabuleuse phalange.
La prise de son radiophonique, franche et aérée, restitue la salle du Gasteig avec ses limites connues mais sans agressivité. Reste le regret — celui de ces deux seules soirées. On aurait aimé que la rencontre entre Ozawa et la phalange munichoise se prolonge : elle avait manifestement tout pour durer.
Son : 8 — Livret : 8 — Répertoire : 10 — Interprétation : 10



