Une soirée à Vérone avec La Traviata
Après le succès de la légendaire Aïda, mise en scène par le non moins légendaire Zeffirelli le 30 juillet, place à un autre Verdi tout aussi célèbre et considéré comme l'un des opéras les plus appréciés au monde : La Traviata.
Dès les premières notes, l'attente est immense. Amour, désespoir, tristesse, joie, frustration… autant d'émotions qui traversent la tragique histoire de Violetta, femme aimée et adorée, prête à quitter le faste parisien pour partager sa vie avec Alfredo, contre la volonté d'un père déterminé à préserver l'honneur de sa famille. Cet amour impossible, ce sacrifice déchirant, Verdi les dépeint à travers une multitude de thèmes, tour à tour lumineux et sombres, des scènes d'amour d'une grande sincérité, un bouleversant duo entre Violetta et Germont et, bien sûr, un deuxième acte électrique, où les grands ensembles alternent avec les scènes de danse.
À Vérone, le choix de cette nouvelle production pour ce 103ᵉ Festival s'est porté sur le metteur en scène écossais Paul Curran. Celui-ci nous plonge dans le Paris du célèbre Moulin Rouge, celui de la Belle Époque, où la vie nocturne faisait vibrer la capitale. C'est un choix judicieux et intéressant. Certes différent, il reste ancré dans une époque révolue, mais finalement pas si lointaine, et apporte une véritable fraîcheur à un opéra qui a connu les mises en scène les plus inspirées comme les plus discutables. Le défi est de taille pour une œuvre aussi intimiste : comment conférer encore davantage de puissance à la musique de Verdi ? Comment préserver la personnalité de chacun des personnages sans que la mise en scène ne prenne le pas sur une musique qui se suffit à elle-même ?
Soyons honnêtes, l'exercice est difficile. Jouer à ciel ouvert, même avec un orchestre aux dimensions titanesques et des forces chorales impressionnantes, demeure un véritable défi, tant pour les protagonistes que pour les équipes techniques. Saluons d'abord le professionnalisme et l'efficacité des équipes des Arènes, dont l'organisation s'est révélée exemplaire malgré un climat étouffant et un public venu en très grand nombre ce soir-là.

Comme souligné plus haut, Paul Curran inscrit sa Traviata dans l'univers du cabaret, et le pari est réussi. Les décors de Juan Guillermo Nova sont somptueux. Riches en couleurs, foisonnants de détails, ils impressionnent autant par le nombre d'éléments présents sur scène que par le soin apporté aux façades et aux différents éléments architecturaux qui composent cet univers. Le premier acte s'ouvre sur un impressionnant décor, avec, de part et d'autre de la scène, un éléphant géant en mouvement et une réplique miniature du célèbre Moulin Rouge. L'effet est spectaculaire et donne immédiatement le ton. La première partie du deuxième acte nous entraîne dans l'intimité d'une demeure plus champêtre, où les couleurs chatoyantes du premier acte cèdent la place à un univers plus apaisé, dominé par des tonalités vertes. La seconde partie nous ramène au cœur de la vie nocturne, dominée par un imposant escalier central, véritable point de convergence de tous les regards. Enfin, le troisième acte resserre considérablement l'espace scénique. La chambre de Violetta apparaît à la fois solitaire, austère et désolée, dépouillée de tout éclat. Après le faste et l'effervescence du Paris de la Belle Époque, cette scène presque miniature accentue encore davantage l'intimité du drame et renforce avec une grande efficacité l'émotion des derniers instants de l'héroïne.
Les costumes de Stefano Ciammitti complètent la scène avec élégance et éclat. Une profusion de couleurs compose chacun des tableaux, alternant entre des tenues du quotidien et les costumes typiques, extravagants et flamboyants du Moulin Rouge. Les décors, les costumes comme les lumières sont particulièrement soignés, sans jamais envahir la scène au point de détourner l'attention de la musique. La direction d'acteurs demeure quant à elle relativement sobre, à l'exception des scènes de fête réunissant acrobates, danseurs et comédiens.
De manière générale, le plateau vocal de cette représentation est d'un niveau tout à fait honorable. La Violetta de Vasilisa Berzhanskaya est profondément habitée. Dotée d'un timbre généreux et chaleureux, ainsi que d'un vibrato maîtrisé et soigné, elle confère à chacune de ses interventions une forte intensité dramatique, plus particulièrement dans le duo avec le père d'Alfredo au deuxième acte ainsi que tout au long du troisième acte. On apprécie la sobriété de son interprétation, mais aussi le sens de la progression dramatique qu'elle insuffle à chacune de ses interventions. Sa remarquable technique lui permet d'explorer une vaste palette de nuances et de dynamiques, du plus délicat pianissimo au forte le plus ample, sans jamais verser dans l'agressivité. Plus encore, rien ne paraît jamais reproduit à l'identique. Elle parvient ainsi à transmettre une grande diversité d'émotions et de caractères avec une justesse et une intelligence remarquables. Antonio Poli campe un Alfredo tout aussi solide, même si on le sent légèrement nerveux dans son air du deuxième acte, ce qui ne l'aide pas dans les dernières mesures de sa cabalette, peut-être en raison d'un choix de tempo relativement allant. Il retrouve toutefois davantage d'assurance dans les pages suivantes, porté par un timbre chaleureux, une palette de couleurs variée et une belle complicité avec ses partenaires, aussi bien dans les scènes avec son père que dans celles avec Violetta au troisième acte.
Luca Salsi, quant à lui, crève littéralement la scène. Il est tout simplement exceptionnel. Son immense expérience se ressent immédiatement et lui permet de pousser très loin les possibilités expressives, tant dans le chant que dans le jeu d'acteur. Son duo avec Violetta au deuxième acte est magistral, comme en témoignent les longues acclamations du public. Le sommet de la soirée demeure toutefois son interprétation de Di Provenza il mar, il suol. Luca Salsi n'oublie aucune des très nombreuses dynamiques et articulations écrites par Verdi. Non seulement le choix du tempo est excellent, mais il construit également l'architecture de cet air avec une exceptionnelle intelligence musicale et un sens naturel de la dramaturgie. D'un mot : il captive du début à la fin.
Les rôles secondaires sont tous solides. Francesca Maionchi compose une Annina riche de nombreuses nuances, véritable surprise de la soirée, avec une voix généreuse et chaleureuse. Anna Werle incarne une Flora efficace et vocalement assurée. Carlo Bosi (Gastone), Nicolò Ceriani (Douphol), Gëzim Myshketa (Marchese), Gabriele Sagona (Dottore), Francesco Pittari (Giuseppe) et Carlo Bombieri (domestique et commissionnaire) se montrent tous convaincants, apportant, selon les moments, éclat ou au contraire densité dramatique à leurs interventions.
La direction musicale de Michele Spotti est enfin particulièrement efficace et intéressante. Efficace, car le jeune chef sait où il va et le démontre avec beaucoup d'assurance. Intéressante, car il ne se contente pas d'une lecture classique de la partition, mais se permet au contraire d'apporter à la musique de Verdi de nombreux phrasés, articulations et nuances rarement entendus. Que l'on adhère ou non à cette vision, la volonté de renouveler une direction musicale souvent répétée, en modifiant certaines articulations ou en variant les intentions — par exemple avec des basses tantôt longues dans l'archet, tantôt plus courtes, ou encore avec des progressions dynamiques inversées (crescendo-decrescendo, forte/piano, notamment dans le duo) — constitue une démarche à la fois audacieuse et pertinente. Spotti met également en valeur certaines harmonies ainsi que certains détails d'orchestration, tout en privilégiant, de manière générale, des tempi relativement allants. Sa direction incisive aura néanmoins permis à la scène de rétablir certaines situations délicates, notamment au deuxième acte, lors de la scène des matadors, avec une partie de la scène désolidarisée de l'ensemble. Les décalages restent toutefois peu nombreux et le dialogue entre la fosse et la scène se révèle excellent.
L'orchestre a également dévoilé de très belles qualités au cours de la soirée. Malgré une fosse très large, susceptible de provoquer par moments de légers décalages, l'ensemble demeure homogène, porté par des cordes de très belle facture, l'excellent violon solo de Constantin Beschieru et le hautbois tout simplement remarquable de Francesca Rodomonti, sans oublier la grande qualité de la clarinette solo (dont le programme ne précise pas s'il s'agit de Lorenzo Paini ou de Giampiero Sobrino). Le chœur, préparé avec soin par Roberto Gabbiani, se montre solide, précis et attentif.
Une très belle soirée donc, avec un premier acte légèrement en retrait, mais une seconde partie particulièrement réussie.
Ayrton Desimpelaere
Arena di Verona, le 31 juillet 2026
Crédits photographiques : Ennevi Foto



