Igor Markevitch, le compositeur retrouvé

Igor Markevitch (1912-1983) : Concerto pour piano ; Cinéma Ouverture ; Cantique d’amour ; Lorenzo il Magnifico. Jonathan Powell, piano ; Sarah Maria Sun, soprano ; Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin ; Johannes Kalitzke, direction. 2026 Livret en anglais et en allemand. 57′33. eda records EDA 56 — 57′33.
On connaît le chef d’orchestre, immense, l’un des plus grands du XXe siècle. On oublie trop souvent qu’avant de renoncer à la composition au tournant des années 1940, Igor Markevitch fut un créateur d’une précocité et d’une ambition sidérantes, salué en son temps par Cocteau et Sauguet comme le grand espoir de la musique nouvelle. C’est donc avec un vrai bonheur que l’on découvre ce disque du label berlinois eda records, entièrement consacré à sa musique — celle d’une figure dont le parcours a si étroitement croisé la vie musicale de notre Belgique.
Le programme épouse la grande décennie créatrice, celle où le « Prince Igor » avait mis l’élite musicale à ses pieds. Le Concerto pour piano (1929), créé à Londres alors que le compositeur n’a que dix-sept ans, à l’invitation de Diaghilev et sous ses propres doigts, surprend d’emblée : Markevitch y revendique « le type des Concertos brandebourgeois comme modèle éloigné » et tourne délibérément le dos au concerto de bravoure. Le clavier n’y domine jamais ; il s’insère dans la trame orchestrale à la manière d’un continuo baroque, moteur d’un discours d’une implacabilité rythmique. L’Andante central, faussement apaisé, s’organise en une marche à la scansion obsédante et sourdement oppressante — une maturité d’écriture proprement stupéfiante pour un musicien de cet âge. Deux ans plus tard, la Cinéma Ouverture (1931) — d’abord Symphonische Ouvertüre, née d’une commande de Massine pour le film Le Bleu Danube tourné à Londres avec Brigitte Helm, l’inoubliable robot de Metropolis — pousse l’expérimentation sonore jusqu’à la fascination pour la machine. Klaxons électriques et sirène y côtoient l’orchestre, dans une filiation qui va du Parade de Satie au Ballet mécanique d’Antheil et à Amériques de Varèse. Une cellule rythmique de neuf notes s’y démultiplie en canons, répétitions têtues et métamorphoses incessantes : on a beau ausculter la partition, rien n’y est laissé au hasard, tout obéit à une logique de fer.
Avec le Cantique d’amour (1936), le disque bascule dans un tout autre climat. Aux angles machinistes succède une page d’après-Ravel, volière chatoyante où la lumière semble vibrer ; une vague lyrique enfle contre les cordes avant de se résoudre dans un apaisement irréel, suspendu sur un ostinato. Née de son mariage avec Kyra Nijinsky et de l’attente de leur enfant, la partition marque l’entrée du sentiment le plus intime dans une écriture jusque-là toute de rigueur constructive. Créé à Rome début 1937, il annonce l’ultime sommet : Lorenzo il Magnifico (1940), vaste « concerto » pour soprano et orchestre sur des vers de Laurent de Médicis. Réfugié à Florence, bouleversé par une guerre qu’il vit comme l’effondrement d’une civilisation, Markevitch se plonge dans le Quattrocento et fait du prince humaniste le miroir de son propre idéal. La ligne vocale, façonnée sur les inflexions de la langue italienne, y voisine un Bartók ou un Kodály ; et au cœur de l’œuvre s’ouvre, pour cordes seules, un intermède « platonicien » intitulé Contemplation de la beauté — page d’une nudité bouleversante, où l’écriture ne poursuit pas le beau mais un authentique besoin de transcendance. Achevé en quelques semaines, créé à Florence en janvier 1941, l’ouvrage referme le catalogue en apothéose — et, sans que Markevitch le sache encore, en adieu à la composition.
La réussite est totale. Jonathan Powell — pianiste que l’on connaît trop peu, explorateur inconditionnel des raretés du clavier — s’empare de la partie soliste avec une autorité et une intelligence confondantes. Rompu aux musiques contemporaines les plus exigeantes, le Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin se montre parfait de précision, de singularité et d’énergie rythmique, magnifié par la direction affûtée de Johannes Kalitzke qui rend pleine justice à cette écriture d’une densité redoutable. La soprano Sarah Maria Sun, magnifique, apporte enfin à Lorenzo il Magnifico l’exacte incandescence qu’il réclame.
Ce qui frappe, d’un bout à l’autre, c’est la force d’une voix : une musique profondément personnelle, à l’ADN identitaire immédiatement reconnaissable, qui ne doit ni à Stravinsky ni à ses contemporains ce qu’elle affirme en propre. Une vingtaine d’années après la série que lui avait consacrée Marco Polo, il est réjouissant de constater que la musique de Markevitch continue d’intriguer et de séduire — et qu’elle mérite, plus que jamais, d’être jouée et diffusée. Un très beau disque, à découvrir sans réserve.
Son : 9 – Livret : 10 – Répertoire : 10 – Interprétation : 10



