Ô mon bel inconnu de Hahn-Guitry, une comédie musicale pleine de fraîcheur

par https://speechless-travel.com/

Reynaldo Hahn (1874-1947) : Ô mon bel inconnu, comédie musicale en trois actes. Véronique Gens (Antoinette), Olivia Doray (Marie-Anne), Eléonore Pancrazi (Félicie), Thomas Dolié (Prosper), Yoann Dubruque (Claude), Carl Ghazarossian (Jean-Paul/Hilarion Lallumette), Jean-Christophe Lanièce (M. Victor/Un garçon de magasin) ; Orchestre National Avignon-Provence, direction Samuel Jean. 2019. Livret en français et en anglais. Avec texte intégral de Sacha Guitry. 60.49. Un livre-disque Palazzetto Bru Zane BZ 1043. 

Reynaldo Hahn est gâté par le label Palazzetto Bru Zane : après une splendide intégrale des Mélodies en 2019 et le premier enregistrement mondial du délicieux opéra L’île du rêve en 2020, voici le premier enregistrement intégral de la comédie musicale Ô mon bel inconnu, créée aux Bouffes-Parisiens le 5 octobre 1933. De quoi être comblés ! Car le répertoire de ce musicien raffiné et distingué recèle encore quelques trésors à découvrir. C’est le cas de cette heure de fraîcheur, pleine de verve spirituelle. Comment pourrait-il en être autrement lorsque le librettiste se nomme Sacha Guitry et quand le compositeur ajoute la finesse de sa capacité mélodique à une histoire vraiment drôle et légère ?

Les deux créateurs n’en sont pas à leur première collaboration. En 1925, Guitry et Hahn ont produit de concert une autre comédie musicale brillante, Mozart, dans laquelle Yvonne Printemps, l’épouse du prestigieux écrivain, a signé une prestation éblouissante dans le rôle principal, Sacha lui donnant la réplique. La dernière représentation triomphale en a été donnée le 10 janvier 1933, toujours avec Yvonne, mais Sacha n’est plus de la partie car le couple va bientôt divorcer. Le compositeur de Ciboulette et le spécialiste souverain du théâtre de boulevard vont à nouveau faire œuvre commune et, cette fois, c’est la muse Yvonne qui, vu les circonstances, ne sera pas de la distribution. La presse annonce la nouveauté en mai 1933. Hahn est déjà dans l’écriture de son futur Marchand de Venise, mais il est séduit par le projet et n’hésite pas. La première d’Ô mon bel inconnu a lieu le 5 octobre ; le compositeur dirige les répétitions et le deuxième acte lors de la générale. Pour la création, il cède la baguette à Marcel Cariven (1894-1979), un jeune chef de talent qui l’a secondé tout au long du processus de préparation. La soirée se termine par des ovations. 

Comme à son habitude, le label Bru Zane, qui veille à replacer les œuvres dans leur contexte, propose dans son livre-disque une documentation de haut niveau : long et remarquable article, signé par Christophe Mirambeau, sur la genèse de la collaboration entre Guitry et Hahn, suivi de l’avis élogieux du critique Paul Le Flem (mort à 103 ans en 1984) sur Ô mon bel inconnu dans le journal culturel Comoedia du 7 octobre 1933. Un texte de Reynaldo Hahn sur le chant (phrasé, respiration, déclamation, articulation, prononciation…) et une étude d’Alexandre Dratwicki posant la question L’opérette : mère ou sœur de la comédie musicale ? complètent ce passionnant dossier, fleuron devenu traditionnel de cet irremplaçable label.

Le synopsis met en joie : dans la famille du chapelier Prosper Aubertin qui se compose de son épouse Antoinette et de sa fille Marie-Anne, sans oublier Félicie, la bonne, les accrochages sont fréquents. Pour y échapper, Prosper pratique les petites annonces sentimentales et est en correspondance avec une présumée comtesse. Parmi les nombreuses réponses qu’il reçoit, il découvre non sans surprise celles qui émanent de sa femme et sa fille, malgré les soupirants qui ne manquent pas de les courtiser dans la boutique. Au milieu de l’imbroglio qui s’annonce, un ami muet reçoit les confidences de tous. Pour se venger, Prosper invite la fameuse comtesse à un rendez-vous, mais c’est sa bonne Félicie qui a choisi ce subterfuge ! Il réussit à l’éviter, puis décide de convier épouse et fille dans une villa de Biarritz qu’il a louée. Tout va se dénouer là : les dames vont se tromper en prenant le propriétaire, M. Victor, pour le « bel inconnu ». Ce personnage va ramener l’équilibre familial, chacun retrouvant le bonheur. Nous laisserons au mélomane le plaisir de découvrir comment, tout en précisant que M. Victor séduira Félicie et que la parole sera rendue au muet.

Lors de la création, une distribution de grand talent était réunie : Suzanne Dantès, Jean Aquistapace et Simone Simon en firent partie, mais aussi Arletty qui campait Félicie avec son comique particulier et sa voix amusante […], bonne au tempérament accueillant et à la gouaille enjouée, comme l’écrit Paul Le Flem. Dans l’irrésistible chanson à deux voix de l’acte III « Qu’est-ce qu’il faut pour être heureux ? », le disque a immortalisé la voix d’Arletty dès 1934 avec… Reynaldo Hahn comme partenaire pour incarner M. Victor ! Pour la présente gravure, l’éditeur a fait un choix en raison du dialogue parlé, certes spirituel et plaisant, mais ici d’une longueur qui se prête mal à l’écoute discographique. Les éléments musicaux ont été seuls enregistrés (sans coupures et incluant même les brèves transitions de l’acte III qui rythment les entrées des personnages). Mais afin de ne pas priver l’amateur du langage de Guitry, à la fois subtil, pétillant, distingué et d’une gaieté licencieuse, leste et parfois grivoise, avec des jeux de mots habiles qui font mouche, le livret intégral, chant et dialogue, est inséré (et même traduit en anglais). Une initiative que l’on salue comme elle le mérite.

La musique de Hahn épouse les qualités du texte avec une finesse et une légèreté comparables à celles de l’inspirateur. L’orchestration, confiée aux cordes qu’accompagnent une flûte, deux clarinettes, un basson, un saxophone, un piano et la percussion, est dynamique et colorée à souhait, pleine d’entrain, comme le sujet de l’œuvre, et d’une fraîcheur qui ravit les oreilles. Cette réussite musicale fignolée, qui est aussi un moment de bonheur humoristique, est servie par un plateau vocal équilibré. On a le plaisir d’y retrouver Véronique Gens en Antoinette, avec ce timbre racé qu’on lui connaît, Thomas Dolié en Prosper facétieux, ou Olivia Doray en plaisante Anne-Marie, la fille du couple. C’est Eléonore Pancrazi qui incarne Félicie. Elle résiste à la vaine imitation de l’incomparable gouaille d’Arletty et donne à son personnage une spécificité comique tout à fait convaincante. Le reste de la distribution est digne de tous les éloges. A la tête de l’Orchestre National Avignon-Provence en verve (tout le monde s’amuse !), Samuel Jean, qui s’est déjà distingué dans Bizet ou Messager et aussi dans le CD intitulé Yes (DG, 2015) où Julie Fuchs chantait un air d’Ô mon bel inconnu, insuffle à cette heure délicieuse de musique et de chant une vie organique qui s’inscrit dans la ligne de finesse et de subtilité de Guitry et de Hahn. Ici, tout est vivacité et dynamisme, et plaisir d’écoute. Cet enregistrement a été effectué à l’Auditorium Grand Avignon Le Pontet du 12 au 14 septembre 2019, dans un son excellent.

Son : 10  Livret : 10  Répertoire : 10  Interprétation : 10

Jean Lacroix

 

     

 

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