La dynastie Järvi et Arvo Pärt : une lignée, trois vecteurs

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Après Daniel Barenboim, notre série sur les liens entre interprètes et créateurs de notre temps se poursuit avec un cas d'exception : non pas un artiste, mais trois, réunis dans une même dynastie et consacrés depuis plus de six décennies à l'œuvre du plus célèbre des compositeurs estoniens.

Pärnu, un lien qui traverse

À Pärnu, à l'été 2025, Paavo Järvi refermait son festival estival par une exécution monumentale du Credo d'Arvo Pärt. Le geste, sur le moment, ressemble à une célébration parmi d'autres — le compositeur estonien s'apprêtait à fêter ses quatre-vingt-dix ans le 11 septembre suivant, et le monde musical préparait ses hommages. Il engage pourtant beaucoup plus qu'une déférence générationnelle : ce Credo-là referme, cinquante-sept ans plus tard, une boucle familiale et politique dont le premier maillon avait été frappé le 16 novembre 1968, dans la salle de l'Estonia Concert Hall de Tallinn, par le père du chef qui dirigeait ce soir-là à Pärnu.

Ce père, c'est Neeme. Entre lui et Paavo, il y a Kristjan, le cadet, qui a lui aussi consacré à Pärt plusieurs disques importants, dont un enregistrement de référence gravé à Berlin pour les soixante-quinze ans du compositeur. Trois chefs, une seule famille, une même œuvre pendant plus de six décennies : ce phénomène de filiation dynastique autour d'un compositeur vivant est à peu près unique dans la vie musicale contemporaine, et il mérite qu'on cesse de le résumer à la formule paresseuse « Neeme et son fils Paavo ».

Une dynastie et une œuvre

Les Järvi n'ont pas seulement défendu Pärt : ils l'ont accompagné dans trois géographies successives, à trois moments historiques distincts, avec trois orchestres différents, et selon trois logiques qu'il vaut la peine de distinguer. Neeme est le créateur historique du corpus tallinnois d'avant le silence, celui d'un compositeur soviétique et estonien. Kristjan est le passeur intime de la période berlinoise, celui qui recueille et grave l'amitié familiale nouée dans les années 1960. Paavo est le continuateur estonien, celui qui, à travers son festival et son orchestre de Pärnu, rapatrie la ligne Järvi-Pärt sur le sol de ses origines.

Ces trois rôles se recouvrent parfois, mais ils ne se confondent pas. Les nommer distinctement permet aussi de comprendre ce qu'ils partagent — un même compagnonnage biographique, en famille, depuis plus d'un demi-siècle — et ce qui les distingue d'une entreprise d'une autre nature, celle par laquelle Manfred Eicher a porté la stature planétaire du compositeur via ECM à partir de 1984. Ces vecteurs procèdent de logiques différentes qui, à l'échelle de l'œuvre, se sont conjuguées plus qu'opposées.

Neeme : la création d'un corpus (1961-1972)

Neeme Järvi devient chef régulier de l'Orchestre symphonique de la Radio estonienne en 1960, chef principal en 1963. Sa collaboration avec Pärt, encore jeune diplômé du Conservatoire de Tallinn, commence dès 1961 par l'inscription d'un oratorio de l'étudiant dans un programme de concert. Les créations s'enchaînent sur un peu plus d'une décennie : Perpetuum mobile immédiatement après le diplôme en 1963, la Symphonie n° 1 « Polyphonique » en 1964, le concerto pour violoncelle Pro et contra en 1967, Credo en 1968, la Symphonie n° 3 en 1972 — cette dernière dédiée à Järvi lui-même.

L'ossature du Pärt d'avant le silence — celui du sérialisme, du sonorisme et de la technique du collage, aujourd'hui occultée par le triomphe ultérieur du tintinnabuli — est portée pour l'essentiel par Järvi, même si d'autres chefs, notamment Eri Klas, s'y sont également impliqués. Elle est aussi gravée pour la première fois sous sa direction : dès 1969 paraissent sur vinyle la Symphonie n° 1, Perpetuum mobile, Collage über B-A-C-H et Pro et contra, seules traces sonores disponibles pendant près de vingt ans du Pärt sériel. C'est un régime d'exclusivité de fait, qui n'a d'équivalent dans l'histoire récente que dans quelques cas — Britten et Pears, Chostakovitch et Mravinski.

Le point de bascule est le Credo du 16 novembre 1968. L'œuvre incorpore un texte latin — profession de foi christologique et citation du Sermon sur la montagne — sur une trame musicale qui saccage par le collage un Prélude en ut majeur de Bach. Järvi passe outre les instances habituelles de l'Union des compositeurs et de la section culturelle du Parti, laisse la salle et l'orchestre découvrir la nature réelle du texte lors des dernières répétitions, et dirige. La création provoque un scandale, le public exige un bis qui est accordé, puis l'œuvre disparaît des programmes pour dix ans. Pärt entre dans son fameux silence de huit ans qui aboutira au tintinnabuli. Järvi voit sa carrière soviétique s'éroder jusqu'à l'émigration en 1980. La famille Järvi est mise sur liste noire par le régime pour ce même geste.

Il faut mesurer ce que cela signifie. Credo n'a pas surgi de nulle part : les marques d'une inquiétude compositionnelle traversent déjà Diagramme (1964), Collage über B-A-C-H, la Symphonie n° 2 et Pro et contra. Mais c'est bien le scandale de 1968 qui précipite la crise en dehors du studio, et sans cette précipitation, il n'y a pas de silence — et sans le silence, il n'y a pas de tintinnabuli. Le geste de Neeme n'est pas seulement le premier acte de la vie publique de l'œuvre ; il en est aussi, indirectement, le catalyseur du basculement esthétique qui allait faire de Pärt le compositeur mondial que l'on connaît.

Après 1980, Neeme reprend le fil à l'Ouest. Les trois premières symphonies sont gravées avec le Bamberg Symphony Orchestra pour BIS en 1989, complétées par Perpetuum mobile et Pro et contra avec Frans Helmerson au violoncelle. Un second corpus paraît chez Chandos en 1993 avec le Philharmonia Orchestra : Symphonie n° 2, Collage über B-A-C-H, Wenn Bach Bienen gezüchtet hätte, Fratres dans sa version pour cordes de 1983, Summa, Festina Lente, et surtout Credo — première gravure commerciale de l'œuvre, un quart de siècle après sa création à Tallinn par le même chef. Neeme reviendra encore à la Symphonie n° 3 avec le Gothenburg Symphony Orchestra pour Deutsche Grammophon. Le rôle est massif, il inscrit Pärt dans les circuits orchestraux et discographiques traditionnels du XXᵉ siècle.

Kristjan : le passeur intime berlinois

Le cadet des frères Järvi, né à Tallinn en 1972 et élevé aux États-Unis, occupe dans cette histoire une place plus discrète mais essentielle. Sa contribution majeure paraît en 2010, année des soixante-quinze ans du compositeur : l'album Cantique, gravé pour Sony à la Haus des Rundfunks de Berlin en février 2010, avec le Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin et le RIAS Kammerchor. Le programme est un manifeste — la Symphonie n° 3 dédiée à Neeme, la version orchestrale et chorale du Stabat Mater (1985/2008), et le Cantique des degrés (1999/2002), ces deux dernières en première mondiale discographique (les créations mondiales avaient eu lieu à Monaco en 1999 sous la direction de Tõnu Kaljuste pour le Cantique des degrés, et à Vienne en 2008 sous celle de Kristjan lui-même pour la version orchestrale du Stabat Mater).

Le disque est présenté par le label comme « l'aboutissement d'une amitié qui dure depuis toute une vie entre Kristjan Järvi et Arvo Pärt, dont les familles sont liées depuis les années 1960 ». La formule n'est pas commerciale : elle décrit l'exacte réalité biographique. Kristjan a grandi dans l'environnement d'un compositeur que son père créait pendant que lui-même était encore enfant, et il rapatrie à l'âge adulte, dans le studio berlinois, une intimité familiale préexistante à sa propre carrière.

Le choix de Berlin comme lieu d'enregistrement n'est pas anodin non plus. La capitale allemande a été le second domicile de Pärt depuis son émigration de 1980 jusqu'à son retour définitif en Estonie, au tournant des années 2010. Enregistrer là, en 2010 précisément, avec l'orchestre de la Radio, c'est saisir le Pärt de l'exil dans sa géographie propre au moment où celle-ci se referme, à distance à la fois de la Tallinn originelle et des studios ECM zurichois. Kristjan reviendra à Pärt en 2015 avec Passacaglia pour Naïve, cette fois avec l'orchestre du MDR de Leipzig et la violoniste Anne Akiko Meyers.

Paavo : le rapatriement estonien

L'aîné des frères, né en 1962, prend une trajectoire différente. Chef à Cincinnati, à Paris, à Zurich, à la NHK, il aurait pu se contenter de programmer Pärt occasionnellement dans le cadre d'orchestres non estoniens. Il fait autre chose. Dès le début des années 2000, il grave avec l'Orchestre symphonique national d'Estonie deux disques Pärt chez Virgin — Summa en 2002, Pro et contra en 2004 — signes précoces d'un ancrage estonien du compagnonnage. En 2011, il fonde le Pärnu Music Festival et son Estonian Festival Orchestra, explicitement dédiés à porter la musique estonienne et notamment celle de Pärt. Depuis lors, Pärt y occupe une place régulière, avec une intensification très marquée à partir de la fin des années 2010 (BBC Proms 2018) et plus encore dans les saisons récentes.

Le lien avec Pärt ne se limite pas au festival. En 2010, Pärt confie à Paavo la création de Silhouette, geste homologue de la Symphonie n° 3 dédiée à Neeme en 1972. À trente-huit ans d'intervalle, deux œuvres pärtiennes trouvent leur premier interprète dans la même famille — la dynastie n'entre pas seulement dans la trajectoire d'interprétation de Pärt, mais dans son geste compositionnel.

L'aboutissement de ce compagnonnage paraît le 5 septembre 2025 chez Alpha Classics, à l'occasion des quatre-vingt-dix ans du compositeur : un disque intitulé Credo, capté en direct au festival lui-même, où Paavo prend la direction de l'œuvre créée par son père cinquante-sept ans plus tôt. Le programme complète Credo par neuf œuvres qui couvrent quarante-cinq ans de composition : La Sindone, Fratres, Swansong, Für Lennart in memoriam, Da pacem Domine, Silhouette dans sa première gravure mondiale, Cantus in Memory of Benjamin Britten, Mein Weg et une berceuse estonienne. La reprise du Credo par le fils, à Pärnu, achève une trajectoire qui aura tenu la famille dans une même œuvre pendant plus d'un demi-siècle, sur trois continents et sous trois régimes politiques distincts.

Le geste de Paavo n'est pas simplement filial. Il est aussi géographique : rapatrier au sol estonien — le pays où Neeme lançait sa carrière — la ligne Järvi-Pärt qui avait été déportée par l'exil de 1980. Le festival de Pärnu fonctionne comme le lieu où la dynastie fait retour, la famille Järvi s'y impliquant collectivement autour de l'œuvre du compositeur.

Des axes complémentaires

La singularité de cette trajectoire tient à sa densité biographique : trois chefs, un compositeur, une même famille, plus de six décennies de compagnonnage discographique et scénique. Chacun apporte quelque chose de spécifique. Neeme donne le corpus tallinnois d'avant le silence, qui n'existerait pas sans lui. Kristjan donne le Pärt berlinois de la maturité, saisi dans sa géographie d'exil, avec des premières mondiales discographiques pour orchestre et chœur. Paavo donne le retour au sol estonien et la clôture symbolique du cycle familial.

Reconnaître cette densité n'oblige pas à faire porter aux seuls Järvi la diffusion mondiale de Pärt. La stature planétaire du compositeur — celle qui déborde les circuits classiques, qui touche la pop, le cinéma et la spiritualité contemporaine, celle qui fait de Für Alina et de Spiegel im Spiegel des standards internationaux — s'est affirmée dans un écosystème plus large, où la New Series de Manfred Eicher chez ECM occupe une place centrale depuis 1984 avec l'album Tabula Rasa (Kremer, Jarrett, Russell Davies). La constance éditoriale du label et le soin apporté à la matérialité du disque comme à l'esthétique du silence ont donné au Pärt de chambre une audience qui débordait le cadre orchestral traditionnel.

Les deux rôles se sont articulés plus qu'opposés. Les Järvi ont porté le Pärt symphonique dans les circuits orchestraux, avec la profondeur biographique d'un compagnonnage familial de plus d'un demi-siècle. ECM a inscrit un Pärt plus large — de la musique de chambre aux grandes formes chorales et sacrées (Te Deum, Berliner Messe, Adam's Lament, In Principio), en couvrant également l'intégrale symphonique — dans un espace culturel élargi, avec un travail éditorial d'une autre nature. C'est de la conjonction de ces vecteurs qu'est née, à hauteur d'un demi-siècle de recul, la place singulière du compositeur dans le paysage musical contemporain.

Ce qui reste

Il y a peu de cas comparables dans la musique du XXᵉ et du XXIᵉ siècle. Chostakovitch a eu Mravinski et Rostropovitch, mais pas trois carrières d'une même famille sur deux générations. Britten a eu Pears et le sillage anglais, mais pas la continuité territoriale et politique qu'imposait le fait d'être un compositeur soviétique estonien à Tallinn en 1968. La dynastie Järvi autour de Pärt est un objet historique en soi, et pas seulement la coïncidence de trois carrières individuelles.

Ce que l'on écoute quand on écoute la Symphonie n° 1 dans une gravure de 1969, c'est le Pärt que seul Neeme a défendu. Ce que l'on écoute dans le Cantique berlinois de 2010, c'est la seconde génération portant à la maturité une amitié biographique. Ce que l'on entend dans le Credo de Pärnu en 2025, c'est la voix continuée d'un lien qui traverse toutes les périodes du compositeur, et qui rapatrie chez lui l'œuvre après un demi-siècle d'exil géographique et politique.

Reconnaître cette continuité pour ce qu'elle est — un compagnonnage dynastique dont il n'existe guère d'équivalent dans la vie musicale contemporaine — serait déjà un juste retour des choses. Ni surestimation, ni minoration : la juste mesure d'une lignée qui traverse en famille toute la trajectoire d'un compositeur, de Tallinn 1961 à Pärnu 2025, sur plus de six décennies.

Pierre-Jean Tribot

L'auteur remercie chaleureusement Ardo Västrik et le Arvo Pärt Centre  pour leur lecture attentive et leurs précieuses contributions. Le site web du Arvo Pärt Centre  : www.arvopart.ee/en/

Crédits photographiques : Arvo Pärt Centre  et Kaupo Kikkas

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