Intemporels

Les dossiers.
Les graines de curieux : les découvertes un peu piquantes de la musique.
Musiques en pistes : pour une écoute active de la musique. Analyse et exemples sur partitions et écoutes d’extraits.
Focus : un événement particulier dans la vie musicale

L'Agenda Crescendo est en ligne : tous les concerts classiques de Belgique et de l'Eurorégion, en un seul endroit

par

Plus de 2 000 concerts à venir, de Bruxelles à Liège, d'Anvers à Lille, de Luxembourg à Aix-la-Chapelle : Crescendo Magazine lance son agenda des concerts classiques. Gratuit, sans inscription, mis à jour chaque semaine, et même consultable depuis votre assistant d'intelligence artificielle.

Vous nous le demandiez depuis longtemps : où trouver, en un coup d'œil, tout ce qui se joue près de chez vous ? La réponse tient désormais en une adresse :agenda.crescendo-magazine.be

Toute la saison, partout autour de vous

L'Agenda Crescendo rassemble la programmation de quelque 80 salles et festivals : les grandes maisons comme Bozar, Flagey, La Monnaie, l'Opéra Royal de Wallonie ou deSingel, mais aussi les festivals, les séries de concerts de midi, les conservatoires et les lieux plus intimes. Nos partenaires, l'IMEP, le Grand Manège de Namur et l'Atelier Lyrique de Tourcoing, y sont accessibles en un clic, tout en haut de la page. L'agenda couvre toute la Belgique et l'Eurorégion : Hauts-de-France, Metz, Luxembourg, Maastricht et Aix-la-Chapelle.

Opéra, symphonique, musique de chambre, récitals, baroque, création contemporaine, théâtre musical, concerts pour enfants : chaque concert est classé par la rédaction, pour que vous trouviez vite ce qui vous ressemble.

Trouver son concert en quelques secondes

  • Ce soir, ce week-end, ce mois-ci : un clic suffit pour voir ce qui se joue bientôt.
  • Près de moi : sur votre téléphone, l'agenda affiche les concerts à moins de 40 km.
  • Par ville, salle, festival, compositeur, ensemble ou genre : envie de Bach à Gand, d'opéra à Liège ou de musique baroque à Bruxelles ? Les filtres s'en chargent.
  • Compositrices à l'affiche : un filtre pour découvrir les concerts qui font entendre des compositrices.
  • Jeune public : tous les concerts pensés pour les enfants et les familles, réunis en un clic.

Chaque concert a sa propre page : programme, interprètes, lien direct vers la billetterie et, quand la rédaction en a parlé, nos critiques et interviews des artistes. Et pour chaque compositeur, un lien vers Pauline, notre guide de découverte de la musique classique.

Votre salle préférée, directement dans votre agenda

Vous ne voulez rien manquer de votre salle ou de votre festival favori ? Choisissez-le dans les filtres, cliquez sur « S'abonner », et ses concerts s'ajoutent à votre agenda personnel (Google Agenda, iPhone ou Outlook). Ils se mettent ensuite à jour tout seuls, sans que vous ayez à y penser.

Demandez à votre assistant IA

C'est une nouveauté dont nous sommes fiers : l'Agenda Crescendo est interrogeable depuis les assistants d'intelligence artificielle comme Claude ou ChatGPT. Ajoutez simplement l'adresse pauline.crescendo-magazine.be/mcp comme connecteur dans votre assistant, puis posez-lui vos questions en toutes lettres : « Que joue Flagey en novembre ? », « Où entendre Vox Luminis cet hiver ? », « Un concert pour enfants à Namur ce week-end ? ». La réponse vient de notre agenda, avec un lien vers chaque concert.

Sans compte, sans traçage

L'Agenda Crescendo se consulte librement : aucun compte à créer, aucune donnée collectée. Pas de cookie, pas de mesure d'audience, pas de publicité ciblée. Votre position, quand vous utilisez « Près de moi », reste sur votre téléphone. Vous venez pour la musique, et c'est tout ce qui nous intéresse.

L'Orchestre National de Lille au disque : cinquante ans, trois chefs, une signature

par

Pour son cinquantenaire, l'Orchestre National de Lille retrouve son auditorium du Nouveau Siècle sous la baguette successive de ses trois directeurs musicaux — Jean-Claude Casadesus, chef fondateur, Alexandre Bloch, en poste de 2016 à 2024, et Joshua Weilerstein, arrivé en septembre 2024. Une occasion de relire ce que l'orchestre a inscrit au disque en un demi-siècle : une discographie qui, par son volume et par la cohérence de ses axes, dessine une identité éditoriale reconnaissable au sein du paysage orchestral français.

La musique française comme ADN

L'orientation est donnée dès les premières années. En 1980, chez Harmonia Mundi, Casadesus grave Shéhérazade, les Mélodies hébraïques, la Pavane pour une infante défunte et Daphnis et Chloé avec Nadine Denize. En 1981, la Symphonie fantastique de Berlioz au même label. En 1985, les Suites de Carmen et de L'Arlésienne chez Forlane. La signature française se construit par accumulation, sans effet de manche : ce qui compte, ce sont les œuvres publiées et la logique de catalogue régional autonome.

Le partenariat avec Naxos qui s'installe dans les années 1990-2010 amplifie ce geste patrimonial. Casadesus enregistre les grandes fresques françaises attendues — Debussy (La Mer, Nocturnes, La Damoiselle élue), Poulenc (Suite française, Concert champêtre, Concerto pour orgue) — mais il grave surtout ce qui manquait au catalogue mondial. L'Enfance du Christ de Berlioz (Naxos, 1998) avec Michèle Lagrange, Jean-Luc Viala et Michel Piquemal. La cantate Clovis et Clotilde de Bizet, œuvre du Prix de Rome tombée dans l'oubli que Casadesus recrée mondialement à la cathédrale de Soissons en 1988 avant de l'enregistrer à deux reprises : chez Erato en 1990 avec Montserrat Caballé, puis chez Naxos en 2010.

Deux gestes discographiques restent en surplomb. D'abord les Cantates du Prix de Rome de Berlioz réunies chez Harmonia Mundi en 1996 (Herminie, La Mort de Cléopâtre, La Mort d'Orphée, La Mort de Sardanapale), avec Michèle Lagrange, Béatrice Uria-Monzon et Daniel Galvez-Vallejo. La Mort de Sardanapale n'existe à ce jour sous aucune autre gravure — l'ONL et Casadesus signent le seul enregistrement mondial d'un fragment que Berlioz lui-même croyait perdu. Ensuite, Les Mariés de la Tour Eiffel du Groupe des Six couplés au Bœuf sur le toit de Milhaud (Harmonia Mundi, 1993), captés en public à Lille les 15 et 16 avril de la même année, avec Daniel Mesguich et Hervé Furic aux récitations. C'est le même Mesguich qui prête sa voix, cette année-là encore, au Roi David d'Honegger que Casadesus grave chez EMI Classics avec Alessandra Marc, Sylvie Sullé, Laurence Dale et le Chœur du Festival de Saint-Denis, capté dans la Basilique Cathédrale de Saint-Denis. Trois disques en une saison, tous dédiés au répertoire français du premier XXᵉ siècle : la démonstration n'est pas fortuite.

Bloch reprend le flambeau français mais sur un tout autre régime. Là où Casadesus complétait un catalogue, Bloch se concentre sur certaines œuvres réunies autour d'une vision éditoriale. Chez Alpha, en 2020, La Valse et la Rapsodie espagnole de Ravel couplées au concerto pour serpent Adh-Dhohr de Benjamin Attahir avec Patrick Wibart — la juxtaposition d'un compositeur canonique et d'un compositeur en résidence, dans une éditorialisation soignée. À cet ensemble s'ajoute un Chausson également chez Alpha. Le contraste avec Casadesus est net : là où le fondateur enregistrait ce qui manquait au disque, Bloch propose des lectures ciselées, souvent d'une œuvre unique par disque, adossées à une politique de commande contemporaine.

La filiation française de l'ONL au disque s'est aussi poursuivie sous des chefs invités qui l'ont enrichie de leur propre lecture. Jun Märkl a gravé chez Naxos en 2017 des Poèmes symphoniques de Saint-Saëns (Le Rouet d'Omphale, Phaéton, La Danse macabre, La Jeunesse d'Hercule, Sarabande et Rigaudon). Le chef singapourien Darrell Ang, ancien lauréat du Concours de Besançon, aura été un partenaire particulièrement fidèle : Meyerbeer, Offenbach (La Fille du tambour-major, La Belle Hélène), d'Indy, Pierné (Ramuntcho et Cydalise et le Chèvre-pied en 2021). Autant de rendez-vous éditoriaux qui inscrivent la signature française de l'orchestre au-delà de la stricte succession de ses directeurs musicaux.

Crescendo Magazine lance Crescendo Tremplin

par

Crescendo Magazine lance Crescendo Tremplin

Crescendo Magazine enrichit son écosystème éditorial d'un nouvel outil : Crescendo Tremplin, l'agenda éditorialisé des concours, académies, masterclasses et programmes de mentorat destinés aux jeunes musiciennes et musiciens classiques.

Pensé comme un guide d'orientation professionnelle et non comme un annuaire technique, Crescendo Tremplin réunit 394 opportunités — concours, académies, programmes de mentorat, masterclasses et stages — auxquelles s'ajoute une section distincte de dispositifs de financement : bourses d'études, aides à la création, prêts d'instruments précieux, mécénat privé et aides publiques.

Un projet éditorial

Là où les bases de données existantes se contentent d'aligner des annonces, Crescendo Tremplin fait trois choix assumés : sélectionner par un regard éditorial, contextualiser chaque institution par sa profondeur historique et artistique, et comparer par une donnée structurée homogène d'une fiche à l'autre. Chaque fiche a été lue, vérifiée et contextualisée.

Le périmètre privilégie l'espace francophone et ses zones d'influence — France, Belgique, Suisse, Québec, Maroc — tout en couvrant les grands rendez-vous internationaux régulièrement fréquentés par les jeunes francophones : Reine Élisabeth, ARD Munich, Chopin Varsovie, Long-Thibaud-Crespin, Genève, Cleveland, Van Cliburn. Le guide accorde par ailleurs une place inédite au réseau international de l'orgue, de Chartres à Séoul.

Un outil, pas une simple liste

Au-delà de la consultation, Crescendo Tremplin accompagne la décision et la préparation. Un profil facultatif signale, sur chaque fiche, son degré d'adéquation avec l'instrument, l'âge et le niveau du candidat. Un simulateur de saison permet de composer son calendrier de candidatures sur douze mois, en repérant les échéances qui se télescopent. Un comparateur met plusieurs concours en regard sur une grille homogène. Une recherche par répertoire permet de partir d'une œuvre ou d'un compositeur pour trouver les concours concernés. Le calendrier des échéances peut être exporté, et suivi par un abonnement qui se met à jour automatiquement. Un module d'intégration permet enfin aux professeurs et aux écoles d'afficher une sélection à jour sur leur propre site.

L'outil s'installe sur téléphone comme une application et reste consultable hors connexion.

Paul Daniel enregistre Barkouf d’Offenbach

par

C’est toujours un plaisir de retrouver le chef d’orchestre Paul Daniel, que l’on connaît bien en Belgique, où il a souvent dirigé — en particulier à Bruxelles et à Liège — et où il est hautement apprécié. En prélude au concert donné à Manchester et à l’enregistrement, chez Opera Rara, de Barkouf d’Offenbach — un nouvel enregistrement qui sera sans aucun doute un événement, après l’immense succès de La Princesse de Trébizonde —, conversation à bâtons rompus avec un chef d’orchestre à la curiosité insatiable et à l’enthousiasme communicatif.

Qu’est-ce qui vous attire personnellement chez Offenbach ?

D’abord la musique. À l’opéra, on passe sa carrière à scruter le texte, le livret, à chercher pourquoi le compositeur a écrit ce texte-là avec ces notes-là. On ne cesse de le répéter aux chanteurs : sans texte, pas d’opéra — le compositeur resterait devant sa table sans rien écrire. Chez Offenbach, les livrets sont souvent brillants. Mais la musique, elle, est la propulsion même. Il ne néglige jamais le texte, mais cette musique qu’il porte en tête agit comme un moteur d’une énergie incroyable, qui se déverse dans tous ses ouvrages — au point d’être presque plus importante que le texte.

En travaillant la partition ces jours-ci, je suis frappé par la vélocité de cette écriture : tout est prestissimo. Puis on tourne une page et surgit un mouvement lent d’une beauté saisissante : une barcarolle, un peu comme celle des Contes d’Hoffmann, mais ici conçue comme un immense ensemble avec solistes et chœur, à la manière de ces grands finals d’acte de Verdi, dans La traviata ou Don Carlos. Offenbach connaissait tous ces compositeurs. Et pourtant : jouez quelques mesures d’Offenbach, vous savez immédiatement que c’est lui. De combien de compositeurs peut-on dire cela ? De Mozart, sans doute, de Janáček, peut-être. Offenbach est un peu comme une éponge dans le Paris de ces années-là : Verdi, Wagner, tout le monde vient y verser sa musique — on s’y noyait presque. Et Offenbach gardait sa signature. C’est ce qui m’exalte : la même sensation qu’en dirigeant Janáček, celle d’une imagination d’une originalité inouïe.

Rossini voyait en lui « le Mozart des Champs-Élysées ». Vous vous retrouvez dans la formule ?

J’adore cette formule — même si y souscrire donne à Offenbach des airs de compositeur très sérieux. Car Mozart, c’est le dieu absolu, et Offenbach le vénérait, bien sûr. Mais ce « Mozart »-là garde une voix entièrement sienne, et une mission : semer le plus de trouble possible. Offenbach est le fauteur de troubles. Partout où il passe, il subvertit, il renverse les traditions, il fait autrement. Il fut aussi prolifique que Mozart, avec une fluidité d’écriture merveilleuse. Rossini l’avait compris.

Est-il difficile de trouver le juste style pour cette musique — pour les chanteurs, l’orchestre, le chœur ?

Avec Offenbach — un peu comme avec Rossini —, on retient volontiers un seul style : la musique rapide, la veine comique. Or il a écrit dans une infinité de couleurs. Le danger, c’est de partir de cette écriture brillante et véloce et d’y faire entrer de force toute la partition. Offenbach ne cesse d’ouvrir de nouvelles pages : un air, un duo, ce grand ensemble dont je parlais. Barkouf est une comédie, et la musique doit être affairée, vive — mais il y a aussi des pages d’une grande tendresse : Saëb, le ténor amoureux de Maïma ; Maïma et Balkis qui se confient leurs amours et leurs espoirs. Cette musique-là exige un autre style. Il faut donc trouver de multiples couleurs — ce n’est pas seulement rapide et drôle.

Parfois, on croirait du premier Verdi. Et parfois, Offenbach rend hommage à la musique française ancienne. Il y a dans Barkouf des moments très délibérés d’hommage à Rameau. Rameau n’était pas joué dans le Paris d’alors — sa résurrection viendra plus tard —, mais Offenbach connaissait son Rameau : il était allé en étudier les partitions dans les bibliothèques. Alors, un peu comme Debussy le fera, il écrit délibérément dans le style ancien, comme pour dire : je salue aussi la vieille musique de France. C’est fait avec une intelligence rare — à quelques endroits, le chœur chante dans un véritable style antique, telle une petite danse sortie d’un ballet de Rameau.

Le grand dehors : la nature dans la musique contemporaine

par

Comment la nature est devenue le grand sujet de la musique d'aujourd'hui — cinquante portes d'entrée, sous toutes les latitudes

On dit la création contemporaine froide et abstraite. Elle n'a pourtant jamais autant écouté la nature — le vivant, l'élément, le paysage, le chant animal. Ce dossier n'est pas un inventaire, mais une invitation : quelques portes d'entrée, en neuf territoires et une sélection puisée dans cinquante œuvres de compositrices et de compositeurs vivants.

Écouter le vivant

On dit volontiers la création contemporaine froide, cérébrale, coupée du monde — une affaire de spécialistes retranchés dans l'abstraction. L'image a la vie dure, et elle est fausse, ou du moins terriblement partielle. Car s'il est un sujet qui traverse la musique d'aujourd'hui, obstinément, sous toutes les latitudes — de l'Islande au Japon, des plaines baltes aux forêts équatoriales —, c'est bien celui de la nature. Le vivant, l'élément, le paysage, le chant animal : voilà ce qui occupe, aujourd'hui, quantité de compositrices et de compositeurs parmi les plus inventifs.

Ce dossier ne prétend pas en dresser l'encyclopédie. Ce qu'il propose est plus modeste et, peut-être, plus utile : quelques pistes d'écoute, des propositions, des invitations — non pas un catalogue raisonné, mais des portes d'entrée sur des univers. On y revendique donc, d'emblée, l'absence d'exhaustivité : chaque œuvre citée en appelle dix autres, et le lecteur est invité à prolonger le parcours bien au-delà de ces pages. La carte qui suit n'est qu'une sélection ; le répertoire complet — cinquante œuvres vérifiées à la source — l'accompagne à part.

Rappelons-le d'abord : la nature n'a jamais cessé de travailler les compositeurs. Beethoven et sa Symphonie « Pastorale », bien sûr, où l'orage et le ruisseau entrent de plain-pied dans la forme symphonique ; et tout le siècle des grands poèmes symphoniques, de la Moldau de Smetana, qui suit une rivière de sa source à Prague, aux cimes d'Une symphonie alpestre de Richard Strauss. Mais la nature n'a pas seulement été un thème à peindre : elle a été, aussi, un geste créateur. Que l'on songe à Mahler, gagnant chaque été ses cabanes de composition — à Steinbach au bord de l'Attersee, à Maiernigg sur le Wörthersee, à Toblach dans les Dolomites —, ces maisonnettes plantées dans le paysage et retranchées du fracas urbain, où le silence des montagnes et la rumeur des lacs devenaient la condition même de l'écriture. Composer, là, c'était déjà s'accorder au dehors.

Reste que quelque chose a changé, et c'est ce qui rend le sujet si présent aujourd'hui. Là où Beethoven peignait une campagne consolante et Mahler cherchait dans la montagne un atelier de silence, la nature qui hante la musique du XXIe siècle est une nature inquiète — traversée par le réchauffement climatique, la fonte des glaces, l'extinction des espèces. Le paysage n'est plus seulement un refuge où se ressourcer : il est devenu un objet de vigilance, parfois d'alarme. On ne compose plus tout à fait sur la nature ; on compose avec la conscience aiguë de sa fragilité. La saison 2026 en témoigne jusqu'à la saturation : festivals climat, cycles « éléments », commandes sur la fonte des glaces. D'où l'utilité, pour l'auditeur comme pour le critique, d'un peu d'ordre dans cette abondance.

Deux gestes fondateurs, au XXe siècle, ont préparé ce basculement. Messiaen, d'abord, et le Catalogue d'oiseaux : un homme qui note au petit matin le chant réel d'une espèce réelle et en fait la substance même de sa musique — inversion décisive, ce n'est plus l'homme qui prête sa voix à la nature, c'est la nature qui lui dicte sa grammaire. Puis, une génération plus tard, le Canadien Raymond Murray Schafer et son « paysage sonore » : le monde entier bruit en permanence, et cette rumeur est déjà une composition ; il ne s'agit plus d'ajouter des sons au monde, mais d'écouter ceux qui s'y trouvent. De ces deux sources — l'oiseau transcrit, le monde enregistré — descend presque tout ce qui se compose aujourd'hui.

Une clé d'écoute, alors, pour parcourir ce qui suit — non pas une frontière étanche, mais une nuance à garder à l'oreille. Il y a une nature qui console et une nature qui déplace. La première nous réconcilie : elle offre la communion, le sentiment océanique, une beauté souvent à couper le souffle. La seconde nous inquiète : elle restructure l'écoute, ralentit le temps jusqu'à l'échelle géologique, réintègre le bruit et le grain du monde. L'une n'est pas supérieure à l'autre — la beauté n'est pas l'ennemie —, mais les distinguer aide à entendre ce que chaque œuvre cherche vraiment à faire.

Un dernier mot, qui justifie ce dossier. La France abrite plusieurs sources majeures du courant : Messiaen, évidemment, mais aussi François-Bernard Mâche, pionnier de la zoomusicologie, et les spectralistes Tristan Murail et Hugues Dufourt, dont l'écriture naît d'une écoute quasi naturaliste du son. Et pourtant, la continuation vivante de ce sujet — le banc balte et nordique, la zoomusicologie d'aujourd'hui, l'écologie acoustique héritée de Schafer — demeure, côté francophone, encore trop rare : moins programmée, moins enregistrée, moins commentée qu'elle ne le mérite. Les exceptions existent pourtant, et l'une des plus vives est belge — on y reviendra. Il y a là un territoire entier à faire entendre. En voici la carte.

Pauline s'ouvre : API publique, Contre-Champ et cap sur le Canada

par

Depuis son lancement, Pauline poursuit une idée simple : donner envie d'écouter ce qu'on n'aurait pas cherché. L'application de recommandation musicale de Crescendo — 656 compositrices et compositeurs, neuf siècles de création, 98 nationalités — franchit aujourd'hui trois étapes. La plus structurante d'entre elles change la nature même du projet : Pauline passe en Api publique.

Le corpus devient un bien commun

L'intégralité de la base de Pauline est désormais publiée en open data, au format JSON, à une adresse unique : pauline.crescendo-magazine.be/compositeurs.json. Une seule requête, sans clé ni inscription. Les données sont diffusées sous licence Creative Commons BY-SA 4.0 : chacun est libre de les réutiliser, à la seule condition de citer la source et de partager ses versions dérivées dans les mêmes termes.

Ce choix n'est pas une commodité technique, c'est une position. Un savoir musical — et singulièrement celui des compositrices et des voix méconnues que Pauline met en avant — ne vaut que s'il circule. Plutôt que d'en faire une chasse gardée, nous l'exposons tel quel :

  • Pour les chercheurs et les enseignants — un corpus structuré, exploitable dans un travail universitaire, un cours ou un mémoire.
  • Pour les développeurs et les institutions — une source prête à alimenter une application, une programmation de salle, un projet de médiation.
  • Pour les curieux — la possibilité de vérifier, de corriger, de prolonger.

C'est un gage de transparence — les données qui nourrissent les recommandations sont visibles et vérifiables, pas enfouies dans une boîte noire — et de pérennité.

La dynastie Järvi et Arvo Pärt : une lignée, trois vecteurs

par

Après Daniel Barenboim, notre série sur les liens entre interprètes et créateurs de notre temps se poursuit avec un cas d'exception : non pas un artiste, mais trois, réunis dans une même dynastie et consacrés depuis plus de six décennies à l'œuvre du plus célèbre des compositeurs estoniens.

Pärnu, un lien qui traverse

À Pärnu, à l'été 2025, Paavo Järvi refermait son festival estival par une exécution monumentale du Credo d'Arvo Pärt. Le geste, sur le moment, ressemble à une célébration parmi d'autres — le compositeur estonien s'apprêtait à fêter ses quatre-vingt-dix ans le 11 septembre suivant, et le monde musical préparait ses hommages. Il engage pourtant beaucoup plus qu'une déférence générationnelle : ce Credo-là referme, cinquante-sept ans plus tard, une boucle familiale et politique dont le premier maillon avait été frappé le 16 novembre 1968, dans la salle de l'Estonia Concert Hall de Tallinn, par le père du chef qui dirigeait ce soir-là à Pärnu.

Ce père, c'est Neeme. Entre lui et Paavo, il y a Kristjan, le cadet, qui a lui aussi consacré à Pärt plusieurs disques importants, dont un enregistrement de référence gravé à Berlin pour les soixante-quinze ans du compositeur. Trois chefs, une seule famille, une même œuvre pendant plus de six décennies : ce phénomène de filiation dynastique autour d'un compositeur vivant est à peu près unique dans la vie musicale contemporaine, et il mérite qu'on cesse de le résumer à la formule paresseuse « Neeme et son fils Paavo ».

Une dynastie et une œuvre

Les Järvi n'ont pas seulement défendu Pärt : ils l'ont accompagné dans trois géographies successives, à trois moments historiques distincts, avec trois orchestres différents, et selon trois logiques qu'il vaut la peine de distinguer. Neeme est le créateur historique du corpus tallinnois d'avant le silence, celui d'un compositeur soviétique et estonien. Kristjan est le passeur intime de la période berlinoise, celui qui recueille et grave l'amitié familiale nouée dans les années 1960. Paavo est le continuateur estonien, celui qui, à travers son festival et son orchestre de Pärnu, rapatrie la ligne Järvi-Pärt sur le sol de ses origines.

Ces trois rôles se recouvrent parfois, mais ils ne se confondent pas. Les nommer distinctement permet aussi de comprendre ce qu'ils partagent — un même compagnonnage biographique, en famille, depuis plus d'un demi-siècle — et ce qui les distingue d'une entreprise d'une autre nature, celle par laquelle Manfred Eicher a porté la stature planétaire du compositeur via ECM à partir de 1984. Ces vecteurs procèdent de logiques différentes qui, à l'échelle de l'œuvre, se sont conjuguées plus qu'opposées.

Neeme : la création d'un corpus (1961-1972)

Neeme Järvi devient chef régulier de l'Orchestre symphonique de la Radio estonienne en 1960, chef principal en 1963. Sa collaboration avec Pärt, encore jeune diplômé du Conservatoire de Tallinn, commence dès 1961 par l'inscription d'un oratorio de l'étudiant dans un programme de concert. Les créations s'enchaînent sur un peu plus d'une décennie : Perpetuum mobile immédiatement après le diplôme en 1963, la Symphonie n° 1 « Polyphonique » en 1964, le concerto pour violoncelle Pro et contra en 1967, Credo en 1968, la Symphonie n° 3 en 1972 — cette dernière dédiée à Järvi lui-même.

L'ossature du Pärt d'avant le silence — celui du sérialisme, du sonorisme et de la technique du collage, aujourd'hui occultée par le triomphe ultérieur du tintinnabuli — est portée pour l'essentiel par Järvi, même si d'autres chefs, notamment Eri Klas, s'y sont également impliqués. Elle est aussi gravée pour la première fois sous sa direction : dès 1969 paraissent sur vinyle la Symphonie n° 1, Perpetuum mobile, Collage über B-A-C-H et Pro et contra, seules traces sonores disponibles pendant près de vingt ans du Pärt sériel. C'est un régime d'exclusivité de fait, qui n'a d'équivalent dans l'histoire récente que dans quelques cas — Britten et Pears, Chostakovitch et Mravinski.

Le point de bascule est le Credo du 16 novembre 1968. L'œuvre incorpore un texte latin — profession de foi christologique et citation du Sermon sur la montagne — sur une trame musicale qui saccage par le collage un Prélude en ut majeur de Bach. Järvi passe outre les instances habituelles de l'Union des compositeurs et de la section culturelle du Parti, laisse la salle et l'orchestre découvrir la nature réelle du texte lors des dernières répétitions, et dirige. La création provoque un scandale, le public exige un bis qui est accordé, puis l'œuvre disparaît des programmes pour dix ans. Pärt entre dans son fameux silence de huit ans qui aboutira au tintinnabuli. Järvi voit sa carrière soviétique s'éroder jusqu'à l'émigration en 1980. La famille Järvi est mise sur liste noire par le régime pour ce même geste.

Partout et nulle part : la nouvelle condition des chefs et cheffes d'orchestre ?

par

Le 2 avril 2024, le Chicago Symphony Orchestra annonce son prochain directeur musical : un chef de vingt-huit ans. Il dirige déjà l'Orchestre de Paris, tient encore l'Orchestre philharmonique d'Oslo, et s'apprête à prendre, la même saison, le Royal Concertgebouw d'Amsterdam. Quatre orchestres parmi les plus prestigieux du monde, deux continents, un homme né en 1996. Klaus Mäkelä n'a pas encore trente ans, et il tient déjà, sur le papier, davantage d'orchestres de premier rang que la plupart des chefs n'en dirigeront dans toute une vie.

Quarante ans plus tôt, un autre prodige, tout aussi précoce, avait fait l'inverse exact. Simon Rattle, courtisé de partout dès le milieu des années 1980, choisit de rester dix-huit ans dans une seule ville de province, Birmingham, à bâtir un seul orchestre. Entre ces deux images tient toute la mutation d'un métier. Car ce que cette génération est en train de faire du poste de directeur musical, ce n'est pas l'occuper : c'est le multiplier — et, ce faisant, elle vide peut-être de sa substance la fonction même que Rattle avait passé sa vie à remplir.

Le portefeuille

Regardons la carte plutôt que la partition. Klaus Mäkelä est le porte-drapeau d'un modèle, non un cas isolé. À partir de la saison 2027-2028, ses deux responsabilités principales seront Chicago et Amsterdam — un orchestre américain de tout premier rang et l'un des plus légendaires des orchestres européens —, après avoir mené de front, des années durant, Oslo et Paris. Mais le cas le plus vertigineux est ailleurs : Tarmo Peltokoski, né en 2000, détient déjà cinq postes permanents. Directeur musical à Toulouse, à Riga et bientôt à Hong Kong ; chef invité principal à Rotterdam et à Brême. Trois directions musicales sur deux continents, à vingt-cinq ans, avant même d'avoir vécu une carrière.

Ils ne sont pas seuls. Lahav Shani, qui vient de quitter Rotterdam, prend en 2026 le Philharmonique de Munich — le poste laissé vacant par Gergiev — tout en conservant l'Orchestre philharmonique d'Israël. Tabita Berglund prend Bergen en 2027 tout en étant déjà cheffe invitée principale à Detroit comme à Dresde. Le vocabulaire même a changé : on ne parle plus d'un chef et de son orchestre, mais d'un chef et de ses postes, comme on parlerait d'un gérant et de ses lignes. Le directeur musical est devenu un gestionnaire de portefeuille.

Le jeunisme

Car l'ubiquité n'est qu'une face du phénomène ; l'autre est une course à la jeunesse devenue, elle aussi, systématique. En une quinzaine d'années, nommer un chef de moins de trente ans à la tête d'un grand orchestre a cessé d'être un événement pour devenir une manière de faire. Andris Nelsons prend Birmingham à vingt-huit ans, Vasily Petrenko Liverpool à vingt-neuf, Gustavo Dudamel Göteborg à vingt-cinq puis Los Angeles à vingt-huit, Yannick Nézet-Séguin l'Orchestre Métropolitain de Montréal à vingt-cinq, Robin Ticciati l'Orchestre de chambre écossais à vingt-cinq, Lionel Bringuier la Tonhalle de Zurich à vingt-six, Lorenzo Viotti l'Orchestre philharmonique des Pays-Bas à vingt-neuf, Daniel Harding sa première phalange à vingt et un. Le mouvement gagne toutes les latitudes et toutes les enseignes : Aziz Shokhakimov à Strasbourg, Elim Chan d'Anvers à San Francisco — dont elle devient la première directrice musicale de l'histoire —, Jonathon Heyward à Baltimore à trente ans, premier chef afro-américain à la tête de l'orchestre en cent six ans. La liste s'allonge à chaque saison, au point qu'un site spécialisé tient à jour le palmarès des « plus jeunes chefs principaux du monde ». Et le point de bascule symbolique porte un nom : Klaus Mäkelä, chef principal d'Oslo à vingt-deux ans, directeur musical de Paris à vingt-quatre.

Ce que révèle cette course n'est pas d'abord musical. Elle trahit l'angoisse d'un milieu vieillissant qui cherche dans la jeunesse de ses chefs le remède au vieillissement de son public. Le jeune maestro est devenu un argument de vente : un visage frais sur l'affiche, une promesse de renouvellement, parfois un geste de diversité longtemps différé — et, dans tous les cas, un signal envoyé à un public que l'on redoute de perdre. Car ce que la tutelle achète, avec la jeunesse, c'est une promesse de communication : un chef à l'aise sur les réseaux sociaux, qui se filme et se partage, supposé attirer vers des salles vieillissantes le jeune public qui leur fait défaut. La jeunesse du chef est appelée à racheter la vieillesse de la salle. La critique commence à le nommer sans détour : l'essayiste Elisabeth Braw annonçait récemment « la fin du culte du wunderkind », y voyant moins une politique du mérite qu'un coup marketing d'institutions fragilisées, transformées en navires-écoles où de très jeunes gens portent, avant l'heure, des responsabilités qui les dépassent. Le talent, encore une fois, n'est pas en cause. Ce qui l'est, c'est la fonction nouvelle assignée à l'âge lui-même : non plus une étape d'une vie, mais un attribut de marque.

Ruth Crawford Seeger, l'ultramoderniste

par

Sixième volet de notre série d'été sur les compositeurs et compositrices que l'histoire officielle n'a pas retenus.

Il y a des oublis que le reste du monde a déjà réparés, et que nous seuls persistons à entretenir. Ruth Crawford Seeger (1901-1953) est de ceux-là. Voilà une femme qui signa, à trente ans, l'un des plus grands quatuors à cordes du XXᵉ siècle, qui fut la première compositrice à décrocher une bourse Guggenheim — puis qui se tut, avalée par la chanson populaire et par un patronyme trop célèbre. Le monde anglo-saxon, depuis, l'a couronnée pionnière : biographie de référence, intégrales au disque, quatuor entré au répertoire des grandes formations. Mais de ce côté-ci de l'Atlantique, et singulièrement en France, le dossier n'a même pas été ouvert. Son cas n'est donc pas tout à fait celui de l'oubliée classique : c'est celui d'une compositrice réhabilitée partout, sauf chez nous. Un angle mort, plus qu'une tombe.

Un parcours américain

Née en 1901 à East Liverpool, dans l'Ohio, Ruth Crawford grandit dans une Amérique où une femme musicienne se destine au piano et à l'enseignement, pas à l'avant-garde. Elle entre en 1921 à l'American Conservatory of Music de Chicago, s'y forme d'abord au clavier, puis à la composition auprès d'Adolf Weidig. Mais c'est le Chicago des marges qui la façonne : le studio de la pianiste Djane Lavoie-Herz, disciple de Scriabine, où elle respire un climat mystique et expérimental et croise le compositeur et théosophe Dane Rudhyar. Bientôt, l'ultramoderniste Henry Cowell devient son champion et la publie. Un milieu où l'on tient que la musique américaine doit s'inventer contre l'Europe plutôt qu'à son ombre.

En 1929, elle gagne New York et rencontre Charles Seeger, musicologue et théoricien du « contrepoint dissonant » — un système où la dissonance, et non la consonance, devient la règle, la norme à laquelle l'oreille se règle. Elle en sera l'élève, la collaboratrice, puis l'épouse. En 1930, elle est la première compositrice à obtenir une bourse de la Fondation Guggenheim, qui l'emmène à Berlin et à Paris. C'est là, à Berlin, qu'elle compose l'œuvre qui aurait dû suffire à l'inscrire dans l'histoire : le Quatuor à cordes de 1931.

Le sommet, puis le silence

Ce quatuor est un objet stupéfiant d'anticipation. Son troisième mouvement, un Andante, déploie ce que l'on décrit comme une hétérophonie de dynamiques : les notes tenues se passent d'un instrument à l'autre, chacune enflant en son milieu, si bien que la mélodie ne vit plus dans les hauteurs mais dans le timbre et l'intensité — une Klangfarbenmelodie d'une modernité stupéfiante pour 1931. Et le finale va plus loin encore : il sérialise ses paramètres, fait tourner une série de dix notes selon un schéma quasi mathématique, au point que la musicologie y a vu une préfiguration du sérialisme intégral, celui-là même qui ne s'imposera en Europe qu'une génération plus tard. Autour de ce sommet, un petit corpus d'une rare densité : les Diaphonic Suites, l'étude pour piano Study in Mixed Accents, les Three Songs sur des poèmes de Carl Sandburg. Une poignée d'œuvres, toutes tendues, toutes radicales.

Et puis, à partir du milieu des années 1930, le silence de la compositrice. Mariée, mère de quatre enfants, Ruth Crawford Seeger se détourne presque entièrement de la création pour se consacrer à un chantier colossal : la collecte, la transcription et l'édition du folklore américain, aux côtés de John et Alan Lomax, à partir des archives de la Bibliothèque du Congrès. Elle transcrit des centaines d'enregistrements de terrain, publie des recueils de chansons pour enfants qui feront date (American Folk Songs for Children, 1948). Pendant près de vingt ans, la moderniste se tait au profit de la passeuse. Elle ne reviendra à la composition qu'une seule fois, tard, avec la Suite pour quintette à vent de 1952 — juste avant qu'un cancer ne l'emporte, en 1953, à cinquante-deux ans.

Yuja Wang, la dernière diva du classique ?

par

Il y a une image que l'on retiendra du concert d'ouverture du Klarafestival 2026, et ce n'est pas celle que l'on croit. Ce n'est pas Yuja Wang au piano ; ce n'est pas Esa-Pekka Salonen ciselant la Septième de Sibelius comme une sculpture en mouvement à la tête d'un Swedish Radio Symphony Orchestra. C'est, dès l'entrée en scène de la pianiste, une forêt de bras dressés, la Grande Salle Henry Le Bœuf du Bozar virée en une mer d'écrans lumineux — et, quelques secondes avant son premier bis, le regard foudroyant qu'elle lance à un importun. Cette salle-là ne venait pas seulement écouter : elle venait filmer. Et c'est précisément ce qu'il faut interroger. Ce qui s'est bâti autour de Yuja Wang, ce ne sont pas d'abord des interprétations : c'est une position dans une économie de l'attention — et parce que nulle ne l'occupe plus complètement qu'elle, c'est elle qui en dit le plus long sur la machine.

Au-delà des robes et des Louboutin

Depuis quinze ans, un même objet mobilise le commentaire mondial : la garde-robe de Yuja Wang. Robes trop courtes, talons Louboutin vertigineux — du Hollywood Bowl aux colonnes du New Yorker, où Janet Malcolm lui consacra un long portrait en 2016, on s'est épuisé à savoir si tout cela émancipait la musicienne ou la vendait, relevait du féminisme ou du marketing. Personne, ou presque, n'a posé la seule question qui vaille : pourquoi le monde classique a-t-il soudain eu besoin d'une figure à contempler ?

Car la robe n'est pas la cause du phénomène, elle en est le symptôme — au même titre que les smartphones du Bozar. Elle apparaît à l'instant où l'ancienne infrastructure de l'attention s'effondre — le disque, la critique, le lent adoubement par les pairs — et où le regard, privé de son support, se fixe sur ce qui est visible, immédiat, partageable : une silhouette, puis un écran. La forêt de bras du Bozar et les robes que l'on commente depuis quinze ans sont un seul et même geste — celui d'un public qui ne sait plus reconnaître la valeur qu'en la photographiant. Le vrai sujet n'a jamais été Yuja Wang : c'est ce qui a fait de son image un événement et de sa présence une capture.

L'icône

Il faut aller au bout de cette logique du signe, car chez elle rien n'y échappe : tout, sur scène, est devenu iconique. Yuja Wang n'est pas seulement célèbre — elle est iconique au sens le plus littéral, et de la tête aux pieds, réduite à un répertoire de signes que l'on reconnaît d'un coup d'œil et qui circulent, désormais, indépendamment de son jeu. Les robes, bien sûr. Les chaussures aussi, ces talons vertigineux tout aussi emblématiques que les robes. La tablette sur laquelle elle lit ses partitions, comme un manifeste de l'artiste native du numérique, le papier congédié jusque sur le pupitre. Et surtout sa manière si personnelle de saluer, cette révérence singulière au point qu'on en trouve, sur internet, des vidéos de parodie. Il n'y a plus, chez elle, de geste neutre : la robe, le talon, la tablette, le salut — tout fait sens, tout est reconnaissable, tout est déjà image avant d'être musique.

Or c'est là, dans la parodie, que se referme le piège de l'icône. On ne parodie que ce qui est devenu un signe pur, détachable de son porteur — une silhouette, une gestuelle, un salut que n'importe qui peut rejouer. La parodie est à la fois la plus haute consécration, car seules les vraies icônes sont imitées, et la plus radicale des réductions : elle garde tout de l'artiste, sauf la seule chose qui compte, le son. Elle reproduit la révérence et laisse tomber la musique. C'est le point d'aboutissement exact de la mer d'écrans : l'attention a si bien capté les signes qu'elle peut désormais s'en servir sans l'œuvre. L'icône est ce qui reste de Yuja Wang quand on a retiré Yuja Wang.

La diva du classique au XXIe siècle

Il y a une manière plus troublante encore de nommer ce qu'elle est. Yuja Wang est peut-être la nouvelle diva — l'héritière du rôle à l'instant précis où il changeait de monde. La diva, cette figure de vénération et de glamour, de présence souveraine et de scandale consenti, fut un siècle durant une affaire d'opéra : elle eut le visage de Maria Callas, la flamme de Renata Tebaldi, la démesure de Montserrat Caballé, la stature de Jessye Norman — et, plus près de nous, les traits d'Anna Netrebko, la dernière sans doute à avoir atteint cette célébrité-là, avant que sa proximité passée avec le pouvoir russe ne vienne fracturer, après 2022, sa carrière occidentale. Toutes vivaient sur les scènes lyriques ; toutes étaient l'incarnation de ce que la musique offrait de plus incandescent. Or la diva d'aujourd'hui ne chante pas. Elle joue du piano.