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Une semaine sur la planète classique : le briefing de la semaine

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Chers et chères mélomanes,

Cette semaine, la planète classique a vibré au rythme d'une actualité riche et contrastée, entre défis institutionnels, hommages émouvants et l'émergence d'une nouvelle génération de talents. Plongeons ensemble dans les faits marquants qui ont animé nos scènes et nos studios, tels que rapportés par les amis et confrères comme Pizzicato, Scherzo, Slipped Disc ou Gramophone sans oublier notre propre journal !

À la une : turbulences et renouveau institutionnel

L'actualité a été dominée par des remous au sein de grandes institutions européennes et américaines. Selon les informations relayées par Pizzicato, le prestigieux Teatro San Carlo de Naples a fait l'objet de perquisitions ordonnées par le parquet suite à des audits financiers, avec des saisies de matériel informatique. Outre-Atlantique, le Kennedy Center de Washington est secoué par des accusations de népotisme et de mauvaise gestion portées par l'ancien conservateur Josef Palermo. Parallèlement, les orchestres américains tirent la sonnette d'alarme face aux retards critiques dans l'octroi des visas par les autorités fédérales, une situation qui multiplie les annulations de concerts et fragilise les tournées internationales.

Mais le monde classique est aussi celui du renouveau. Le Philharmonique de Berlin a déjà le regard tourné vers les moments médiatiques : son traditionnel Europakonzert du 1er mai se tiendra dans le cadre majestueux de la salle Haydn du palais Esterházy à Eisenstadt, un lieu chargé d'histoire. Le chef d'orchestre Claudio Vandelli assure la stabilité des Würth Philharmoniker en prolongeant son contrat jusqu'en 2029.

La mémoire vive du classique

La semaine a été l'occasion de célébrer des figures emblématiques dont la longévité force le respect. L'immense organiste espagnole Montserrat Torrent a fêté son centenaire, une étape franchie avec une sérénité désarmante, rappelant que pour elle, "Bach est Dieu". Le compositeur letton Pēteris Vasks, dont la musique spirituelle continue de toucher un large public, a quant à lui célébré ses 80 ans.

Le monde musical a malheureusement dû dire adieu à plusieurs personnalités marquantes. Le pianiste ukrainien Oleg Maisenberg, partenaire de chambre privilégié de Gidon Kremer et de Hermann Prey, s'est éteint à l'âge de 80 ans. Sa disparition, laisse un vide immense dans le monde du piano. Nous avons également appris le décès de la pianiste américaine Ann Schein (86 ans), du luthier réputé Martin Jaumann (59 ans) et de l'altiste polonaise Beata Prylińska (51 ans), autant de talents qui ont servi la musique avec dévotion.

Les Prix Caecilia 2025 : l’excellence discographique à l’honneur

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L’Union de la Presse Musicale Belge (UPMB) a dévoilé le palmarès des Prix Caecilia 2025, une édition qui confirme une fois de plus la vitalité et la diversité de la scène discographique actuelle. Fondés en 1974, ces prix visent à récompenser les meilleurs enregistrements mis en vente sur le marché belge, en mettant l’accent sur les nouveaux talents, les répertoires rares et les projets audacieux. La cérémonie de remise des prix s'est tenue dans le cadre prestigieux du Théâtre Royal de la Monnaie, sous l'accueil de son intendante Christina Scheppelmann.

La Jeune Musicienne de l’Année : Gwendoline Blondeel

Le titre de Jeune Musicienne de l’Année 2025 a été décerné à la soprano belge Gwendoline Blondeel. Formée à l’IMEP de Namur et passée par l’Académie de la Monnaie, elle s'est imposée comme une interprète incontournable, particulièrement dans les répertoires des XVIIe et XVIIIe siècles. Son talent éclate également dans son album Amor Eterno (Harmonia Mundi), récompensé par un Prix Caecilia, où elle explore avec une voix "ronde, brillante et ductile" des mélodies allant de Josquin Desprez à Marin Marais.

Le Palmarès des Prix Caecilia 2025

Le jury, composé de critiques de renom, a sélectionné dix enregistrements d'exception. Voici les lauréats de cette année, avec un lien vers la critique pour les albums chroniqués dans nos colonnes :

  • CollectifAmor Eterno (Harmonia Mundi) avec Gwendoline Blondeel, Quito Gato, Mathilde Vialle. Lire la critique sur Crescendo Magazine
  • John Dowland / Henry PurcellSongs of Passion (Erato) avec Lea Desandre, Thomas Dunford, Jupiter. Lire la critique sur Crescendo Magazine
  • Henry PurcellDido & Aeneas (Erato) avec Joyce DiDonato, Michael Spyres, Il Pomo d’Oro.
  • Johann Sebastian BachKeyboard Concertos (Harmonia Mundi) avec Beatrice Rana, Amsterdam Sinfonietta. Lire la critique sur Crescendo Magazine
  • George Frideric Handel / Giovanni Paolo ColonnaDixit Dominus / Missa Concertata (Ricercar) avec Cappella Mediterranea, Leonardo García-Alarcón. Lire la critique sur Crescendo Magazine
  • Jean-Marie LeclairComplete Violin Concertos (NoMadMusic) avec Stéphanie-Marie Degand, La Diane Française. Lire la critique sur Crescendo Magazine
  • John FieldComplete Nocturnes (Deutsche Grammophon) avec Alice Sara Ott.
  • Sergei RachmaninovVisiting Rachmaninoff (Harmonia Mundi) avec Alexander Melnikov, Julia Lezhneva.
  • Franz Schubert4 Hands (Erato) avec Bertrand Chamayou, Leif Ove Andsnes.
  • György LigetiConcertos (Harmonia Mundi) avec Isabelle Faust, Jean-Frédéric Neuburger, Les Siècles.

Une semaine sur la planète classique : le briefing de la semaine.

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Nominations et Mouvements Institutionnels

La semaine a été marquée par des changements majeurs à la tête de plusieurs institutions prestigieuses. Le Festival de Salzbourg traverse une période de transition importante suite au licenciement de son intendant, Markus Hinterhäuser. Pour la première fois de l’histoire du festival, une femme, la gestionnaire culturelle allemande Karin Bergmann, a été nommée pour assurer l’intendance par intérim. Parallèlement, le Los Angeles Philharmonic a annoncé la nomination de la chef d’orchestre franco-allemande Anna Handler en tant que chef en résidence pour les trois prochaines saisons. L’Ensemble TM+ basé à Nanterre a également nommé Julien Leroy comme son nouveau Directeur Artistique et Musical, succédant à Laurent Cuniot. Enfin, le Chicago Symphony Orchestra a accueilli deux nouveaux musiciens dans ses rangs de cordes, et la BBC a annoncé la promotion 2026 de ses New Generation Artists.

Concours et Distinctions

Le monde des concours internationaux a vu l’émergence de nouveaux talents, notamment à Londres. La première édition du Classic Cello International Competition s’est achevée au Royal College of Music, consacrant la domination des jeunes violoncellistes sud-coréens. Jung A Kim a remporté le premier prix, suivi par Yi Joon Park en deuxième position. Dans le domaine de la musique de chambre, le Mandelring Quartett a été honoré par le Prix Brahms 2026, décerné par la Brahms-Gesellschaft Schleswig-Holstein, reconnaissant ainsi son excellence artistique. Par ailleurs, les finalistes du Royal Over-Seas League Annual Music Competition 2026 ont été annoncés, promettant de nouvelles révélations dans le paysage musical classique.

Renaud Capuçon nous entraine au cœur des sonates et partitas de Bach, à la conquête de l’essentiel

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Renaud Capuçon fait l'évènement avec son enregistrement des Sonates et Partitas de Bach (DGG). En plein festival de Pâques, Renaud Capuçon a trouvé le temps de s’isoler pour nous confier son témoignage sur cette expérience extraordinaire.

"Ce fut un moment exceptionnel où j’étais seul face à Bach et à Dieu."

Comment s’est développé votre travail sur les sonates et partitas ?

L’interprétation de Bach a beaucoup évolué, des styles différents s’y répondent. Pour ma part, je travaille ces pages pour moi-même depuis des décennies mais étais décidé à ne révéler mon travail qu’une fois que j’aurais trouvé le résultat adéquat. Je souhaitais réaliser un retour à l’essentiel, retrouver au sens noble du terme une vraie authenticité. C’est la musique la plus pure au monde : à ce titre Bach me donne l’impression d’être un kiné de l’âme. Il vous remet en place spirituellement.

Votre vision actuelle reflète des expériences très variées

Cet enregistrement est la synthèse des expériences accumulées : nous avons joué les Concertos Brandebourgeois avec l’orchestre de Lausanne, j’ai écouté ici à Aix toutes les Passions qu’on a données, avec une diversité de style étonnante.

Mon expérience de direction m’a aidé à m’élever au-dessus des contraintes techniques de l’instrument. Je pouvais atteindre une sorte de hauteur de vue face aux aspérités du discours qui me permet de prendre de la distance. Je voulais retrouver une pureté absolue comme celle de l’eau qui sort de la roche dans mes montagnes de Savoie.

J’ai attendu, accumulant les expériences mais depuis 5 à 6 ans, je sens que je sais ce que je veux faire. J’avais besoin de ressentir une sérénité intérieure pour être capable de me sentir réellement libre. Encore fallait-il sauter le pas vers l’enregistrement. J’ai joué une fois ces pages sur deux violons différents comme pour vivre un moment intime.  Je recherchais un certain type de balance que je n’aurais pas trouver sans mon expérience de direction.

Natacha Kudritskaya : Les oiseaux migrateurs de François Couperin comme chant de résistance

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Depuis quatre ans, l’Ukraine fait face à une agression brutale, opposant une résistance héroïque qui force l’admiration. Pour la pianiste Natacha Kudritskaya, née en Ukraine et formée au CNSM de Paris, la musique n’est pas seulement un refuge, mais une véritable « seconde ligne de front ». À travers son initiative Music Chain For Ukraine, elle soutient activement ses confrères musiciens et les réfugiés de guerre, transformant l’art en un acte de solidarité concrète. Parallèlement, elle poursuit son exploration habitée des maîtres français du XVIIIe siècle. Après un disque remarqué consacré à Rameau, elle revient avec un nouvel opus dédié à François Couperin chez 1001 Notes (en concert à la Salle Gaveau le 10 avril). Un voyage onirique, peuplé d’oiseaux et de mélancolie, où l’imagination se libère du poids du passé pour offrir une interprétation vibrante de modernité. Rencontre avec une artiste pour qui jouer est, avant tout, un acte de dignité et d’humanité.

Cela fait quatre ans que votre pays est victime d’une agression et se bat vaillamment contre la Russie. Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd'hui ? Comment parvenez-vous à continuer d’avancer et à développer des projets artistiques au cœur de cette tragédie ?

Avec le recul, il me semble que cette agression était inévitable. Avant l’invasion, j’étais aussi naïve que tous ceux qui ont cru que le temps des barbares était bel et bien révolu. Mais si les citoyens ont été pris au dépourvu, je garde un goût amer quant à l’incapacité de l’Occident à tenir tête à un mégalomane décomplexé. Le monde est tellement occupé par les affaires que les bonnes transactions comptent parfois plus que la liberté ou l’existence d’un peuple. Or, l’existence d’une nation est indissociable de sa culture. C’est un combat tout aussi essentiel, que nous considérons comme la deuxième ligne de notre front. C’est une tragédie, certes, mais elle révèle au monde un pays, une culture et un exemple de résistance qui prend les allures d’une lutte pour la lumière. Faire de la musique, en ce qui me concerne, est une forme de résistance pour défendre une certaine idée de l’humain.

Vous êtes à l’origine de l’initiative « Music Chain For Ukraine », qui vise à soutenir les musiciens ukrainiens à travers l’organisation de concerts solidaires en Europe. Pouvez-vous nous en parler ? Quels sont les défis pour faire vivre une telle structure alors que le conflit s'installe dans la durée ?

Le défi le plus complexe reste le financement. Au début, il y a eu un immense engouement ; les gens étaient sensibles aux récits des artistes déplacés. Mais on s’habitue à tout : les Ukrainiens à la vie sous les drones Shahed, et les Européens à la guerre à leur porte. Avec des partenaires en Belgique, nous avons organisé de nombreux concerts pour permettre aux musiciens ukrainiens de se produire, de préserver leur dignité et de continuer à exercer leur métier. Nous les avons mis en contact avec des organisateurs européens pour imaginer des récits communs. Nous avons également créé un projet musical et social à travers un chœur de femmes. Ce sont des réfugiées de guerre réunies autour d’une cheffe de chœur professionnelle pour aborder le répertoire populaire et sacré de l’Ukraine. Elles se sont ensuite emparées du Requiem de Fauré et des chants de Debussy. Leur répertoire a grandi, leur confiance aussi. Elles sont aujourd'hui applaudies dans des salles combles et portent un message essentiel : tant que des voix comme les leurs continueront de chanter, l’Ukraine existera.

Votre nouvel album est consacré à Couperin, après un précédent disque dédié à Rameau. Pourquoi ce choix ? Les mondes poétiques de Couperin sont-ils, pour vous, un remède à la noirceur de notre temps ?

Toute la musique est un remède. Pouvoir se retirer parfois de ce monde par le biais de l’art est une réelle échappatoire, une « chambre à soi ». La musique possède de nombreux pouvoirs, mais celui qui me rassure le plus, c’est de savoir que je ne suis jamais seule. La musique baroque a cette particularité d’avoir été délaissée par les interprètes pendant quelques siècles après la Révolution française ; les musiciens de la cour n’étaient plus en vogue. Cette musique bénéficie ainsi d’une forme d’exclusivité : nous n’avons pas de « témoignage direct » de son interprétation originelle. Bien sûr, Couperin nous guide à travers son traité sur L'Art de toucher le clavecin, tout comme Rameau avec sa mécanique des doigts. Grâce aux instruments de l’époque, nous avons une idée précise de la technique, des tempi ou des articulations. Mais jamais je n’ai entendu un professeur me dire : « Tu sais, mon maître, qui travaillait avec tel musicien, élève d’un tel qui le tenait de Chopin, disait que cela se joue ainsi… ». Ce n’est pas possible avec Rameau ou Couperin. Et c’est là que j’ai trouvé mon salut : mon imagination a été libérée du poids du savoir absolu. J’ai appris à travailler avec esprit et audace.

Le briefing classique de la semaine

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Une semaine d'actualité sur la planète classique. Cette semaine, malgré la trève pascale a été riche en rebondissements, confirmant une dynamique où les nominations et les concours révélateurs dessinent le futur du classique. Mais attention, derrière les paillettes, des défis financiers et des controverses institutionnelles agitent les coulisses, prouvant que même l'art a ses zones de turbulence. Une chose est sûre : l'industrie cherche (encore et toujours) activement à rajeunir son public et à innover.

Mouvements de Carrière et Nominations : Le Grand Jeu des Chaises Musicales

Le début avril, c'est le "mercato des talents" ! Les postes changent de mains, et les annonces pleuvent. La violoncelliste et cheffe d'orchestre coréenne Han-na Chang prend les rênes du Seoul Arts Center pour trois ans, une nomination qui fait grand bruit. En Europe, l'Opéra de Hanovre accueille Francesco Angelico comme nouveau Generalmusikdirektor dès 2026/2027, succédant à Stephan Zilias.

Outre-Atlantique, le tout nouveau Fort Myers Philharmonic, né des cendres du Southwest Florida Symphony, confie sa direction à Paul Nadler, tandis qu'Alain Trudel prolonge son aventure au Toledo Symphony jusqu'en 2029. Des institutions comme la Manhattan School of Music et le Bravo! Vail Music Festival affûtent leurs stratégies avec de nouvelles directions. Et n'oublions pas la BBC qui met en lumière sa promotion 2026 des New Generation Artists, ces jeunes pousses qui feront vibrer nos scènes demain.

Timothée Chalamet et le “déclin” de l’opéra et du ballet : pourquoi il n’a pas tort

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Les récents propos de Timothée Chalamet lors d’un “town hall” avec Matthew McConaughey en février 2026 ont déclenché une vive polémique dans le monde de la culture. En déclarant qu’il ne souhaitait pas travailler dans le ballet ou l’opéra parce que « personne ne s’en soucie plus » (no one cares about this anymore) et que ces arts sont maintenus sous « respiration artificielle », l’acteur a heurté de nombreuses institutions et a soulevé l’indignation unanime des acteurs du secteur. La réaction a été violente à la hauteur de la blessure causée…Qu’une icône de la Gen Z claque une telle baffe à des formes d’arts séculaires et prestigieuses était un choc et aussi un manque de confraternité. Pourtant, au-delà de la maladresse de la forme, son constat lapidaire soulève des vérités que le milieu culturel ne peut plus ignorer. 

Un constat d'une désaffection.....(hélas)... réelle

Si les défenseurs de l’opéra et du ballet soulignent avec raison la vitalité artistique de ces disciplines, les chiffres racontent une histoire plus nuancée. Plusieurs rapports récents montrent une matérialisation de la désaffection, à commencer par la baisse de fréquentation  et le  vieillissement du public.

Des institutions prestigieuses comme le Metropolitan Opera ont vu leur fréquentation chuter sous les projections lors de la saison 2024-25 et la timide saison 2025-2026, montre bien l’ampleur de la crise que traverse la prestigieuse institution.  Certes, l’ampleur des disciplines culturelles font que la concurrence est rude sans perdre de vue la volatilité des publics qui, face à une offre démentielle, ne se décident qu’en dernière minute.     

Malgré les efforts de médiation et d'investissements massifs vers les jeunes publics, la musique classique peine à renouveler sa base d’abonnés et de spectateurs et spectatrices fidèles. Il suffit de fréquenter les concerts, pour se rendre compte de la situation et une fois que la génération des fidèles aura disparue, la situation risque de devenir dramatique. A ce titre, notons tout de même que l'opéra et le ballet, par un effet “whaouuu” sont moins touchés que le concert symphonique ou la musique de chambre.   

Notons aussi les effets de la crise du financement : de nombreuses institutions, notamment en Europe et aux États-Unis, font face à des coupes budgétaires drastiques et à une dépendance accrue au mécénat privé, ce qui valide en partie l’idée de Chalamet sur une survie “artificielle” dépendante de quelques grands donateurs plutôt que d’un engouement populaire massif.  Il faut également regretter trop souvent le conservatisme des programmations avec des décideurs qui préfèrent programmer encore et encore des valeurs sûres au lieu d’explorer les raretés du répertoire au point de lasser même les plus fidèles. 

Andreï Korobeinikov : « L’humanité prend de plus en plus conscience de ce que Chostakovitch a écrit »

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L’album « Shostakovich Discoveries : World Premiere Recordings & Rarities » a été récompensé par le jury des ICMA dans la catégorie « Premiers enregistrements ». Un demi-siècle après la mort de Dmitri Chostakovitch, cet album de raretés et d’œuvres moins connues de l’un des plus grands compositeurs du XXe siècle est interprété par un aréopage d’artistes de premier plan. Outre Daniil Trifonov, Gidon Kremer, Nils Mönkemeyer, Yulianna Avdeeva, Rostislav Krimer, Thomas Sanderling et de nombreux autres artistes, le pianiste Andreï Korobeinikov figure parmi les interprètes d’œuvres qui ne trouvent que maintenant leur public. Anastassia Boutsko (Deutsche Welle), membre du jury, s’est entretenue avec Andreï Korobeinikov.

Andreï, sur l’album « Shostakovich Discoveries », vous interprétez (avec la basse biélorusse Alexander Roslavets) « Le Clou de Ielabouga » sur des poèmes d’Evgueni Evtouchenko. Chostakovitch a laissé la composition inachevée en 1971, peu avant sa maladie et sa mort. L’œuvre a été achevée en 2024 par le compositeur Alexander Raskatov à la demande du Festival Chostakovitch de Gohrisch. Cette composition réunit de nombreux destins russes, qu’il convient sans doute d’exposer plus en détail à l’auditeur. Commençons par ce qu’est le « Clou de Ielabouga » : en août 1941, la grande poétesse russe Marina Tsvetaïeva s’est suicidée. Elle s’est pendue à une corde attachée à un clou dans la ville de Ielabouga. Ce geste était un signe de son désespoir après l’échec de sa tentative de prendre pied en Russie soviétique après son retour d’exil. Ainsi, le « clou de Ielabouga » est devenu le symbole de l’échec d’un artiste face à la violence de l’État. C’est précisément ce symbole que le poète Evgueni Evtouchenko a repris pendant le bref dégel des années 1960. Et Chostakovitch a composé son poème – basé sur une visite réelle à Ielabouga, le lieu du suicide de Tsvetaïeva – peu avant sa mort en 1971. Pourquoi a-t-il choisi ce poème et ce thème ?

La figure de Tsvetaïeva était extrêmement importante pour Chostakovitch. Tant en tant qu’artiste en général que du point de vue du thème du « poète et du tsar ». Cette composition traite des sentiments d’une personne qui décide de se suicider. Et pas n’importe quelle personne, mais une personne qui comprend qu’elle est la plus grande poétesse russe.

Le suicide de Tsvetaïeva a été et reste un événement extrêmement important pour de nombreuses personnes impliquées dans les arts en Russie. Pour moi, par exemple. D’ailleurs, j’ai aussi été à Ielabouga, et j’ai aussi écrit des poèmes sur ce thème. Le suicide de cette grande femme est notre blessure commune, non cicatrisée. Et Chostakovitch nous aide à comprendre et à vivre cette tragédie d’une manière ou d’une autre.

Chostakovitch n’a pas terminé la composition. Pourquoi, à votre avis ?

C’est une musique puissante. Chostakovitch semble avoir interrompu la composition à son apogée. Je pense qu’il ne l’a pas simplement laissée inachevée, mais qu’il l’a mise de côté pendant un certain temps, car il voulait apparemment en faire quelque chose d’une ampleur surprenante. Il n’en a pas eu le temps.

Amarcord : « Le public a besoin qu’on lui propose quelque chose de spécial »

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L’ensemble vocal Amarcord de Leipzig a remporté cette année un ICMA pour son enregistrement Maria – Josquin à Leipzig. Martin Hoffmeister (Gewandhausradio), membre du jury, s’est entretenu avec Daniel Knauft, la basse d’Amarcord.

Monsieur Knauft, avec l’album Maria, l’ensemble Amarcord a remporté un ICMA 2026 dans la catégorie « Musique ancienne ». La musique ancienne, y compris la musique très ancienne, c’est-à-dire le répertoire du Moyen Âge et de la Renaissance, est au cœur du travail de l’ensemble. On pourrait presque dire que ce répertoire fait partie de l’ADN artistique d’Amarcord. Cette orientation s’est-elle développée naturellement au fil des ans, ou ce répertoire est-il plus ou moins prédéterminé dans un ensemble composé en grande partie d’anciens membres du Chœur de Saint-Thomas ?

C’est une question intéressante, car elle amène à se demander si c’est l’ADN que le Chœur de Saint-Thomas nous a transmis, ou si nous l’avons développé nous-mêmes au fil du temps. Le fait est que pendant notre séjour au Chœur de Saint-Thomas, cette musique n’avait pas l’importance qu’on pourrait lui supposer. Bien sûr, Bach a toujours agi comme une figure paternelle pour nous, mais les compositeurs antérieurs à Bach à Leipzig ne jouaient pratiquement aucun rôle. Ce riche répertoire était donc un terrain de jeu inépuisable que nous avons pu explorer petit à petit. Des noms comme Heinrich Schütz et Johann Hermann Schein, très présents à Leipzig, nous étaient bien sûr aussi familiers que Bach, mais tout le reste, les œuvres datant du XVIe siècle et antérieures, nous les avons acquises nous-mêmes, précisément parce que nous voulions les chanter.

Avec les œuvres du Moyen Âge et de la Renaissance, en particulier la musique vocale de ces périodes, on ne touche généralement qu’une petite partie du public, même parmi les amateurs de musique classique. Cependant, si l’on assiste aux concerts d’Amarcord dans le monde entier, on constate que les salles sont combles. Quel est l’attrait spécifique de ce répertoire historiquement lointain ? Et si cette musique était connue d’un public plus large, ne pourrait-elle pas servir de correctif idéal en des temps troublés ?

Je suis convaincu que le public a besoin qu’on lui propose quelque chose de spécial. Il a besoin d’avoir l’occasion de découvrir des choses. Il n’est pas particulièrement difficile de séduire les gens qui connaissent déjà ce répertoire, les connaisseurs, etc. Le véritable défi pour nous est d’inspirer les gens qui ne savent peut-être même pas ce qu’ils manquent s’ils ne s’exposent jamais à ces choses. Et chaque fois que nous chantons dans des églises, les visiteurs réagissent avec un réel enthousiasme. Parfois, nous improvisons aussi, sur une base historique pour ainsi dire, sur certaines mélodies grégoriennes et nous nous dispersons dans l’église, emmenant le public dans un voyage, pour ainsi dire. Et cela débouche ensuite, par exemple, sur un motet de Josquin. Je suis profondément convaincu que l’avenir réside dans de tels formats de concert. Pas dans une culture de « petites bouchées », pas dans ce que les gens connaissent déjà et veulent, mais dans la familiarisation du public avec des choses qui sont éminemment évocatrices, mais que les visiteurs ne connaissaient pas auparavant.

Cette année, Amarcord a remporté un ICMA Award pour son album Maria. Quel répertoire l’album présente-t-il ?

L'album contient principalement des œuvres de Josquin Desprez, le grand maître de la musique vocale de la Renaissance. Sur le plan artistique, on peut vraiment le comparer à Michel-Ange ou à Léonard de Vinci. Comme beaucoup de compositeurs de son temps, il était lui-même chanteur, et cette expertise pertinente est également évidente dans sa musique.

C’était sans aucun doute un génie, capable de créer un art magnifique à partir des choses les plus simples. De plus, il a rendu la musique de cette époque incroyablement émotionnelle. À tel point que même aujourd’hui, nous devons encore faire attention à ne pas nous laisser emporter par certaines tournures émotionnelles de la musique.

Une autre particularité des œuvres que nous avons compilées sur l'album est qu’il s’agit de musique que nous avons découverte à Leipzig, à la bibliothèque universitaire. D’autres auraient pu la trouver aussi. Mais ils ne l’ont pas fait. C’est assez remarquable, il faut le dire. Et en plus des œuvres de la Renaissance, l'album comprend également du chant grégorien et de la musique du début du Moyen Âge provenant du Thomas-Graduale, c’est-à-dire de la musique qui était exécutée à Saint-Thomas. Enfin, des séquences mariales complètent le programme marial.

Guilhem Fabre, transcender et assembler les imaginaires

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Le pianiste Guilhem Fabre aime les aventures musicales. Il fait paraître un album Debussy-Beethoven chez 1001 Notes qui découle d’une tournée de concerts entre Paris et Vienne avec son projet uNopia en camion-scène. Mais cet artiste est également comédien et il va participer, au Châtelet, à Paris, à un spectacle sur Nijinski. Rencontre avec un musicien qui aime bousculer les frontières.

Cet album est né de la tournée "uNopia, la musique classique en liberté dans un camion scène". Pouvez-vous nous présenter cette action ?

uNopia est né en 2019 avec tout d'abord le rêve de rejoindre Paris et Moscou, les deux villes dans lesquelles j'ai étudié le piano. J'avais envie d'une épopée par la route, un road trip musical avec une équipe d'artistes, une scène ambulante et un piano de concert. Nous l'avons enfin réalisé en 2025 en reliant Paris et Vienne en passant par Bruxelles, Bonn, Francfort, Leipzig, Prague, Munich, Salzbourg et le lac de Constance.

Cette tournée en Europe est venue compléter les concerts en France que nous donnons chaque année dans des lieux aussi variés que des places de village, des centres sociaux, des forêts, en pleine montagne, etc., etc

uNopia, ça rime avec utopia. Apporter la musique en dehors des lieux habituels, est-ce une sorte d’utopie ? Quel bilan en tirez-vous ?

Le bilan est formidablement enthousiasmant. Le rapport au public est plus simple et direct que dans des salles traditionnelles. Nous donnons maintenant une trentaine de concerts chaque année dans toute la France, nous avons créé un festival dans un tout petit village dans les monts d'Ardèche (la troisième édition aura lieu les 29 et 30 août prochains), de nombreux artistes ont rejoint l'aventure, notamment les pianistes Bruno Rigutto ou Roger Muraro, ainsi que l'auteur Éric-Emmanuel Schmitt, nous préparons de nouvelles collaborations avec Olivier Py dont une prochainement au Châtelet avec Bertrand de Roffignac, ou encore le comédien Jérôme Pouly.

Comment les publics ont-ils réagi ? Est-ce qu’il s’agissait de profanes ou de connaisseurs ?

Nous accueillons tout le monde, l'idée est justement de pouvoir créer des ponts et d'aller au-devant d'un public qui n'aurait jamais eu l'idée d'écouter de la musique classique autrement. Les gens sont intrigués par la démarche, et cela produit un rapport très direct et sympathique. Après, nous mesurons combien le fossé est profond et combien, pour de nombreuses personnes, la musique classique est perçue comme loin des gens. L'éducation à l'art, quel qu'il soit doit être repensée en profondeur.

Dans cet album, il y a des œuvres de Debussy et de Beethoven (avec rien moins que l'opus 111). Ce n’est pas le choix éditorial le plus courant….

J'aime assembler les contraires et ne rien céder aux idées préconçues. Ce qui m'intéresse, c'est le pouvoir de la musique. Ces deux grands artistes en avaient deux conceptions très différentes et presque opposées, en effet. Mais mon souhait est qu'en les liant à l'autre, on perçoive tout ce que la musique est capable d'évoquer, de faire sentir, et parfois d'être de la philosophie en sons, comme dans l'opus 111. Aussi, Beethoven et Debussy partageaient cette volonté implacable d’élargir les possibles de la musique, d’aller jusqu'aux limites techniques de ce que l'instrument peut offrir.