Rodolfo Ritter entame une intégrale de la musique pour piano de Manuel Ponce
Manuel Ponce (1882-1948) Musique pour piano, Volume 1 Rodolfo Ritter (piano) 2026. Textes de présentation en anglais. 60'24''. Piano Classics PCL10367
Si Manuel Ponce est vu dans son pays natal comme le père de la musique moderne mexicaine, le caractère de sa musique est plus compliqué que cette affirmation ne le donne à penser.
Formé d'abord dans son pays natal, il partit pour l'Europe en 1904 pour y étudier au Conservatoire de Bologne puis au prestigieux Conservatoire Stern de Berlin où il suivit l'enseignement de Martin Krause, disciple de Liszt qui forma aussi Claudio Arrau. Rentré au Mexique, Ponce fut nommé professeur de piano au Conservatoire de Mexico, avant un nouveau séjour en Europe. Il passa en effet pas moins de huit ans à Paris de 1925 à 1933 — suivant principalement l'enseignement de Paul Dukas, mais aussi celui de Nadia Boulanger — avant de rentrer au Mexique.
On sent dans la musique de Ponce, et cet enregistrement le montre bien, le côté un peu « entre deux chaises » d'un compositeur certainement soucieux d'apporter sa pierre à l'édification d'une musique nationale, mais également fortement européanisé après avoir effectué deux longs séjours sur le Vieux Continent, tant dans sa jeunesse que dans ses années de maturité.
Dans ce qui est annoncé comme le premier volume d'une intégrale de la musique pour piano de Ponce, son compatriote Rodolfo Ritter nous offre une anthologie de 18 pièces composées entre 1891 et 1927. Cette musique étant à peu près inconnue sous nos latitudes où la réputation de Ponce repose plus que tout sur ses œuvres pour guitare, il vaut la peine de s'attarder sur certaines d'entre elles. Autant le dire tout de suite, on y trouvera davantage de pages témoignant de l'éducation européenne de l'auteur que de sa volonté de contribuer à la création d'une musique nationale.
Néanmoins, on trouvera quelques compositions où Ponce annonce d'emblée son intention d'évoquer son pays, comme dans la Rapsodia mexicana N° 1 (1911) qui ouvre le disque. Inspirée par une mélodie traditionnelle mexicaine, elle s'écoute sans déplaisir, mais cela reste une musique très européanisée. On y trouvera des épisodes fugués évoquant Bach, et surtout un côté virtuose et parfois sentimental rappelant fortement le Liszt des Rhapsodies hongroises, avec ses ornements et une coda virtuose. Quant au bref Scherzino mexicano (1909), il n'a de mexicain que la nationalité de son auteur. Ponce est cependant tout à fait dans son élément dans cette brève pièce qui, comme une bonne part de cette musique, sent indubitablement le salon avec ses rythmes chaloupés et une réelle finesse mélodique. Le Tema mexicano variado (1912) fait montre de beaucoup de charme. C'est dans l'aimable La Rancherita (1909) que Ponce se rapproche le plus du folklore de son pays.
On trouve ici également deux intéressants morceaux pour la main gauche qui témoignent des capacités du pianiste de concert que fut l'auteur au début de sa carrière, à commencer par un Prélude et fugue pour la main gauche composé lors de ses années d'étude avec Paul Dukas. Ponce nous livre ici une fugue à trois voix, sereine, inexorable, très bien conduite. Quant à Malgré tout (1900), inspiré par la sculpture du même nom de son compatriote Jesús F. Contreras qui valut à son auteur un Premier prix et la Légion d'honneur à l'Exposition universelle de Paris en 1900, il s'agit d'une pièce résolument optimiste qui exige de l'interprète une technique solide.
Il est évident que ses séjours à l'étranger enrichirent la vision de l'auteur, comme en témoigne l'étonnant Scherzino à Monsieur Claude Debussy (1912). L'assimilation du style de Debussy par Ponce y est franchement étonnante, tant dans l'harmonie que dans l'usage de la gamme par tons entiers. Cet hommage sincère, qui n'est ni un pastiche ni une imitation servile, nous montre comment le compositeur sait se faire caméléon.
Le Prélude et fugue sur un thème de Händel (1906) est, lui, un témoignage des années berlinoises de Ponce. Si le Prélude permet à Ponce de faire entendre ses dons de mélodiste, la Fugue — qui commence par citer le thème tiré d'une Suite pour clavecin de Händel — est une musique de qualité, respectueuse de l'esprit baroque tel que revu par le romantisme allemand, en particulier dans un développement assez lisztien soutenu par de sonores octaves à la main gauche.
Ce goût pour le néo-baroque se fait aussi sentir dans la Gavota y museta (1920). Après la Gavotte distinguée vient une Musette simple et élégante qui aurait tout aussi bien pu être écrite par Poulenc. Le disque comporte aussi une Gavota des années de jeunesse du compositeur (1901), pièce élégante et pleine de charme où Ponce revisite la forme baroque avec un côté sentimental (mais pas sirupeux) et un peu salonnard. Voilà un morceau qui ferait certainement un très beau bis de concert. Ici comme dans la Valse lente Apasionadamente (1911), pièce de salon au lyrisme légèrement parfumé, le pianiste Rodolfo Ritter — interprète à la technique solide et d'une belle droiture interprétative — manque un peu du chic qui donnerait toute sa saveur à cette musique.
Enfin, la Légende (1905) qui clôt cette parution montre à nouveau l'aisance mélodique et la maîtrise incontestable de l'écriture pianistique de Ponce.
Conclusion : un disque tout à fait recommandable qui nous familiarise avec un pan de la création d'un compositeur incontestablement talentueux, capable d'écrire une musique agréable et qui n'est jamais ennuyeuse (ce qui est appréciable), servi par un interprète probe mais manquant parfois de fantaisie.
Les amateurs de répertoire pianistique sortant des sentiers battus apprécieront certainement.
Son 8 – Livret 10 – Répertoire 8 – Interprétation 8



