A Genève, un duo hors normes, Sir Andras Schiff et Evgeny Kissin

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Pour ouvrir sa prestigieuse saison ‘Les Grands Interprètes’, l’Agence de concerts Caecilia fait appel à deux pianistes de renom, Sir Andras Schiff et Evgeny Kissin, pour un récital à deux pianos et à quatre mains. Selon les dires du pianiste russe, les deux artistes se sont souvent croisés à Verbier et ailleurs, avant de jouer ensemble. En 2022, ils avaient pris part à l’exécution de la Sonate pour deux pianos et huit mains de Bedrich Smetana. Puis, à Andras Schiff, est venue l’idée de monter un programme où les œuvres choisies sont fixées d’un commun accord. Présenté une première fois à Genève puis dans divers festivals, dont celui de Verbier le 28 juillet dernier, ce programme vient d’être affiché au Victoria Hall de Genève le 28 octobre, devant une salle archi-comble où l’on s’est arraché jusqu’au dernier strapontin.

Côte à côte, trônent les deux Steinway. Pour la Sonate pour deux pianos en ré majeur K.448 de Mozart, achevée en 1781 et créée par le compositeur lui-même et son élève, Josepha Barbara von Auernhammer, Evgeny Kissin tient le premier piano, imposant une impétuosité brillante à l’Allegro con spirito, qu’Andras Schiff contrebalance par une sonorité feutrée qui se chargera de nostalgie dans un Andante irisé par la liquidité du trillo. Puis l’Allegro molto prendra un tour facétieux par l’échange de traits pimpants préfigurant les réparties de Ferrando et Guglielmo dans Così fan tutte.

Les rôles s’échangent ensuite pour une première page de Robert Schumann, l’Andante et Variations en si bémol majeur op.43 datant de 1843. Du second clavier, Evgeny Kissin imprègne le motif initial d’une mélancolie désabusée qu’Andras Schiff rendra éloquente par un subtil rubato implantant un lyrisme rasséréné. Un Più animato aux inflexions héroïques est rapidement neutralisé par une ornementation volubile se répandant tour à tour de chacun des pianos.

La seconde page de Schumann, Bilder aus Osten, composée en 1848 d’après les Magâmât du poète arabe Muhammad al-Qasim ibn Ali al-Hariri (1054-1122), a une tout autre saveur par ses audaces harmoniques suggérant l’orientalisme. Aux élans échevelés de la passion, Evgeny Kissin confère un caractère cinglant par un son anguleux qu’atténuera Andras Schiff par un chant éperdu prônant la nostalgie, sans parvenir à équilibrer les contrastes dans une conclusion en points de suspension interrogatifs.

La seconde partie de programme est dévolue à la musique tchèque, en commençant par la page la plus célèbre de Bedrich Smetana, La Moldau, transcrite pour piano à quatre mains mais transposée ici pour deux pianos. D’un clavier à l’autre, s’écoulent les cascades de doubles croches évoquant le scintillement des sources qui donneront naissance au fleuve Vltava. A Evgeny Kissin incombe le motif mélodique caractéristique qu’Andras Schiff chargera d’héroïsme, avant de se laisser griser par la polka d’une danse villageoise. Les textures s’irisent de miroitements fantastiques pour les ébats des roussalkas au clair de lune, qui disparaîtront dans les bouillonnements de gorges de Saint-Jean puis se pareront de rutilants coloris pour atteindre Prague et finalement s’évanouir dans le lointain.

S’y enchaînent huit des Danses slaves d’Antonin Dvorak, conçues pour piano à quatre mains mais exécutées ici à deux pianos. De l’opus 46 datant de 1872, sont sélectionnés les numéros 1, 2, 3, 7 et 8. Au premier piano, Andras Schiff leur confère une élégance racée dans un brio modéré qui permet à Evgeny Kissin d’y laisser affleurer une effusion retenue que pimentent les espiègleries de la joie de vivre.  Dans l’opus 72 de 1886, les numéros 1, 2 et 7 se voilent de demi-teintes mélancoliques chargées d’émotion, avant de conclure par un kolo endiablé.

Face à l’enthousiasme délirant d’un public qui a retenu son souffle tout au long de ce programme, les deux artistes ne conservent qu’un seul piano pour échanger des sourires complices et jouer à quatre mains la Première des Marches militaires de Franz Schubert, la Quinzième Valse en si bémol majeur et la Première Danse Hongroise en sol mineur de Johannes Brahms, ce qui suscite les salves d’applaudissements des spectateurs enthousiasmés par une si belle soirée.

Par Paul-André Demierre

Genève, Victoria Hall, récital du 28 octobre 2026

Crédits photographiques :  Christian Meuwly 

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