A Genève, une ouverture de saison éclectique pour l’OSR
Pour ouvrir la saison 2025-2026, l’Orchestre de la Suisse Romande présente pour deux soirées au Victoria Hall un programme éclectique que dirige son chef titulaire, Jonathan Nott.
La première partie comporte deux pages de notre époque. De la compositrice finlandaise Kaija Saariaho, Ciel d’hiver est une transcription pour orchestre réduit du mouvement central d’Orion, triptyque gigantesque composé en 2002 et créé l’année suivante à Cleveland sous la direction de Franz Welser-Möst. Cette pièce évoque le chasseur Orion, fils de Poséidon, qui avait le don de marcher sur la mer et qu’à sa mort, Zeus aurait transformé en constellation. Jonathan Nott en dégage le caractère énigmatique sur fond de harpe, alors que le piccolo livre une incantation que développeront le premier violon, la clarinette, le hautbois et la trompette en sourdine. L’éventail sonore se dépolie par paliers en sollicitant les cuivres. Puis la vision s’estompera en fines touches que ponctuera la harpe toujours aussi mystérieuse.
De tout autre texture est le Deuxième Concerto pour piano et orchestre de Beat Furrer, musicien suisse né à Schaffhouse en 1954, qui a étudié la composition et la direction d’orchestre au Conservatoire de Vienne et qui a été, en 1985, l’un des fondateurs de la Société de l’Art acoustique de Vienne, devenue ensuite le Klangforum Wien. Répondant à une commande de l’OSR et du Bayerischer Rundfuk Musica viva, ce Deuxième Concerto est présenté en première mondiale ce 3 septembre par le pianiste tessinois Francesco Piemontesi qui, dès les premières mesures haletantes, fait montre d’une maîtrise technique hors du commun pour livrer une toccata échevelée face à un ensemble à la texture massive. D’un grave vrombissant, les traits à l’arraché déferlent vers l’aigu du clavier pour modeler de percussifs accords qui se déverseront en cascades et qui se dilueront peu à peu en notes fortement accentuées. A l’instar des sons harmoniques, l’effet d’écho qui en découle produit une sérénité étrange comme un jour de lenteur que dépeindra la cadenza. Encadrée par un tutti vociférant, la dernière section tient de la course-poursuite ponctuée d’accords cinglants dans le suraigu laissant planer d’interrogatives inflexions dans le dénouement en points de suspension. Subjugué par la performance de haut vol, le public ovationne l’orchestre et son chef, le compositeur qui se présente sur scène et, bien sûr, le soliste au sourire radieux qui concède en bis une page peu connue de Mozart, la 11e Variation du Final de la Sonate en ré majeur K.284 qui, par les sonorités perlées et les traits arachnéens, semble se détacher de toute contingence.
En seconde partie, Jonathan Nott propose un ouvrage d’Hector Berlioz que l’on voit sporadiquement à l’affiche, Harold en Italie op.16. Composée en 1834 à la demande de Paganini qui aurait voulu une œuvre pour alto et orchestre, la première mouture ne répondit pas à ses attentes, car la partie soliste était trop en retrait. Le compositeur la transforma donc en une symphonie concertante où intervient l’alto solo. Et c’est Chrétien Uhran, célèbre virtuose de l’instrument, qui en assura la création au Conservatoire de Paris le 23 novembre 1834. Ici, Jonathan Nott fait appel à la première soliste du pupitre des alti de l’OSR, Elcim Özdemir, née à Ankara, élève du renommé Tasso Adamopoulos au Conservatoire de Lyon.
Dans la première partie, Harold aux montagnes, l’orchestre produit un canevas épais que les cordes tentent d’assouplir alors que les vents produisent une sonorité trop massive. La soliste n’en a cure en concentrant le coloris du timbre pour donner libre cours à sa rêverie méditative en dialogue avec la harpe. Puis dans l’Allegro qui s’y enchaîne, elle réussit à se frayer un chemin en échangeant d’exubérants passaggi avec un tutti qui se cantonne ensuite dans les demi-teintes pour évoquer la Marche des pèlerins. Le solo l’ornemente d’un contrechant en arpèges pianissimo tandis que le cortège s’éloigne peu à peu. La Sérénade d’un montagnard des Abruzzes a ici la frénésie joyeuse d’un ritornello que chante le cor anglais en imitant les pifferari, avant de laisser à l’alto le soin d’exposer le motif de la sérénade proprement dite. L’Orgie de brigands l’interrompt brutalement avec une véhémence qu’atténuera l’évocation des épisodes précédents. Soutenue par le basson, la soliste tente d’imposer la retenue méditative du motif d’Harold, rapidement englouti par la bacchanale sauvage qui deviendra un véritable pandémonium dans une conclusion qui produit son effet sur un public épaté qui applaudit à tout rompre.
Par Paul-André Demierre
Genève, Victoria Hall, 3 septembre 2025
Crédits photographiques : OSR / Magali Dougados