La Neuvième de Mahler par les Berliner et Petrenko : inoubliable
Après le Gewandhaus de Leipzig, et avant la Scala de Milan et l’Orchestre de Paris, c’était au tour des Berliner Philharmoniker de participer à cette première édition des Prem’s, ce festival symphonique inspiré par les Proms de Londres. Le parterre avait été dégagé d’une bonne partie des gradins, les sièges en avaient été retirés, et ce sont sept cents spectateurs qui, debout, pour un prix raisonnable (15 €) étaient au premières loges.
Au programme, la Neuvième Symphonie de Gustav Mahler. Pas plus que Beethoven, Schubert ou Bruckner, et malgré leurs tentatives, Mahler n’a pu en mener à bien une Dixième. Cette Neuvième sera donc sa dernière. Elle a la particularité de commencer et de finir par deux longs mouvements lents (près d’une demi-heure chacun), qui encadrent deux mouvements rapides plus courts (près d’un quart d’heure chacun tout de même). Elle dure donc presque une heure et demie, dont deux tiers que l’on peut avoir tendance à vouloir d’écouter les yeux fermés. Autant dire que la position debout n’était pas, a priori, la plus favorable.
A priori. Car avec cette interprétation exceptionnelle de fluidité, de cohérence, de maîtrise et de splendeur, nous n’avons pas vu le temps passer. Et le public, assis comme debout, a été d’une attention remarquable.
Kirill Petrenko, par une gestique particulièrement expressive, parvient à unifier toutes les interventions, pourtant courtes et pleines de silences, du tout début. L’Andante comodo se déploie comme un paysage que l’on regarderait depuis la fenêtre d’un train, tout entier dans ses pensées, lesquelles seraient alimentées par les changements de décor, parfois surprenants, voire ardus, mais jamais brutaux. Par moments, la musique se désincarne, et il y a moins à voir par la fenêtre ; l’esprit s’intériorise d’autant. Quoiqu’il arrive, l’oreille admire cet orchestre fantastique de perfection et d’homogénéité, où chaque musicien, sans exception, est pleinement investi, sous la direction d’un chef qui les galvanise tous et qui règle supérieurement l’équilibre des différents plans sonores.
Quand arrive le Ländler, notre voyageur s’est assoupi. Il entend des réminiscences de fêtes lointaines, qui se mêlent aux paysages qu’il vient de voir. Cela forme dans son esprit un kaléidoscope onirique et coloré, à la fois joyeux et grinçant. Quelques solos montrent que les chefs de pupitre du Berliner Philharmoniker ne sont pas seulement disciplinés, mais assurément de grands solistes.
Après le silence d’entre les deux mouvements, les cuivres du Rondo-Burleske réveillent inévitablement notre passager. C’est un véritable déferlement d’énergie. Cette musique, simultanément populaire et savante, réjouit autant le cœur que l’esprit. Kirill Petrenko et l’orchestre sont irrésistibles d’aisance et de spontanéité. La fin est absolument saisissante.
Arrive le long Adagio final. C’est le temps de l’introspection. Le voyage devient intérieur. Si les paysages traversés sont maintenant uniquement émotionnels, ils n’en sont pas moins riches, passant du tourment le plus abyssal à la rêverie la plus céleste, en passant par des épisodes de nostalgie et de tendresse, et pour finir dans un apaisement immatériel. Il y a là toutes les émotions d’une vie. Et, sur scène, le travail de cent musiciens, magnifié par un maitre d’œuvre qui aura mis tout son être au service de cette ultime symphonie de Mahler, ce compositeur qui, plus que tout autre, a fait de la symphonie son moyen d’expression privilégié.
La symphonie est finie. Après un long silence, imposé par Kirill Petrenko, le public laisse éclater son enthousiasme. Chaque soliste, quand le chef le fait saluer, est applaudi comme une rock-star. Nous venons d’assister à un concert exceptionnel.
Paris, Philharmonie (Auditorium Pierre-Boulez), 5 septembre 2025
Pierre Carrive
Crédits photographiques : Ava du Parc / Cheeese



