A l’OSR, un pianiste d’exception pour le Concert de l’An
Au cours des premiers jours de janvier, au Victoria Hall de Genève, a lieu traditionnellement le Concert des Amis de l’Orchestre de la Suisse Romande qui est souvent redonné au Théâtre de Beaulieu à Lausanne le lendemain. Pour celui de 2026, l’on a fait appel à la cheffe australienne Simone Young et au pianiste Alexandre Kantorow qui, pour la première fois, a l’occasion de collaborer avec l’OSR.
Pour qui comme moi a eu la possibilité d’assister aux deux soirées relève une fois de plus que la sonorité d’ensemble paraît étiquée à Genève, alors qu’elle se libère pleinement dans l’espace scénique plus vaste de Lausanne. L’on se prend aussi à remarquer que le premier concert donne l’impression de constituer la répétition générale du second.
L’on en donnera pour preuve la plus célèbre valse de Johann Strauss jr, An der schönen blauen Donau (Le beau Danube bleu) op.314, avec un andantino introductif où les soli de cor cherchent une assise que leur donnera le tempo di Walzer modérément exubérant. La volonté de contraster le coloris rend le rubato maniéré dans les séquences telles que la section 5 Eingang, défaut qui disparaîtra lors du second soir où l’exécution sera plus fluide.
Intervient ensuite Alexandre Kantorow qui s’attaque au Troisième Concerto en ut majeur op.26 de Sergey Prokofiev qu’il ajoute à son répertoire après avoir beaucoup joué le Deuxième en sol mineur op.16. Profitant de l’atmosphère nostalgique que produit la baguette de Simone Young qui, tout au long de l’ouvrage, révèlera une maestria dans l’art d’accompagner, monnaie si peu courante à notre époque, le pianiste fait valoir dès les premières mesures de l’Allegro une fluidité de jeu et une extrême précision dans ce déferlement de traits incandescents et d’accords martelés soutenu par une fougue intarissable qui se chargera d’intensité émotionnelle, le temps d’un Andante médian que bousculera le da capo de l’Allegro initial échevelé jusqu’au Più mosso conclusif. L’Andantino con variazioni prend un tour énigmatique avec ses flûtes et clarinettes dans l’extrême aigu de la tessiture auxquelles répond le piano cultivant un lyrisme rendu translucide par les volatine de triples croches et les trilli liquides. Les accents à contretemps de la troisième variation céderont le pas face à la méditation rêveuse de la quatrième, finement ornementée, que pulvérisera le scherzando conclusif avec ses traits à l’arraché et ses croches détachées irisant la reprise du premier thème. L’Allegro ma non troppo conclusif est emporté par une énergie irrépressible qui dissémine les sauts d’accords sur l’ensemble du clavier avant de parvenir à un Meno mosso empreint de sérénité pastorale que le solo envenime d’inflexions lancinantes, tandis que la stretta finale tient de la course effrénée s’achevant par une série d’octaves et d’accords tonitruants.
Devant l’enthousiasme délirant que suscite sa prestation magnifique, Alexandre Kantorow propose en bis à Genève le Prélude en ut dièse mineur op.45 de Chopin dont il met en lumière la modernité du langage harmonique annonciateur d’un Skryabin ou d’un Medtner, alors qu’à Lausanne, il déroule dans une ligne de chant éperdue l’admirable Isolden’s Liebestod transcrit par Liszt.
En seconde partie, Simone Young se tourne vers la production lyrique de Richard Strauss en proposant d’abord la Tanz der sieben Schleier (Danse des Sept Voiles) de Salome dont elle met en exergue la sauvagerie introductive avant de s’attarder sur le motif de hautbois qui débouche sur un Ziemlich langsam alangui, mosaïque dans sa juxtaposition de teintes fauves dépourvues de sensualité et d’ivresse dansante que lui refusera même le crescendo d’expression amenant la brutale conclusion.
Le concert s’achève par les deux suites tirées de Der Rosenkavalier. En 1934, Richard Strauss avait extrait du troisième acte quelques-unes des valses qui constitueront la Deuxième Suite, tandis que, dix ans plus tard, il en élaborera une seconde, bien plus émoustillante, à partir des motifs des deux premiers actes, et qui deviendra la Première Suite.
C’est donc par celle-ci que Simone Young commence en donnant libre cours à des vents et percussion redondants qu’elle corrige par la valse de la clarinette à la naïveté touchante, à laquelle répond le violon en une sérénade racée. Le « Ohne mich » fantasque du Baron Ochs est agrémenté par les pizzicati goguenards d’un contrebassiste portant perruque poudrée, alors que les flonflons de kermesse et la musique de coulisse de l’Acte III amèneront la sortie du Baron et de sa valetaille croulant sous les lazzi railleurs des cuivres.
Au terme du programme, Simone Young prend la parole et dans un français de qualité, elle exprime sa profonde compassion à laquelle s’associe l’orchestre, eu égard à l’horrible tragédie de Crans-Montana qui a endeuillé les premiers jours de l’an. Affirmant que la musique est porteuse d’espérance et de rédemption salvatrice, elle propose une Valse triste de Sibelius aux demi-teintes embuées de larmes virevoltant jusqu’à un bref paroxysme avant de se diluer en tenues désabusées. Profondément émouvant !
Par Paul-André Demierre
Genève, Victoria Hall, concert du mercredi 7 janvier 2026
Lausanne, Théâtre de Beaulieu, concert du jeudi 8 janvier 2026
Crédits photographiques : Anne du Chastel