Barenboïm et Schubert : une leçon de vie et de musique

par bekanntschaften sindelfingen

Franz Schubert (1797-1828)
Sonate pour piano n°9 en mi bémol majeur, op. 122, D 568 – Sonate pour piano n°16 en la mineur, op. 143, D 784 – Sonate pour piano n° 19 en re majeur, op. 53, D 850
Daniel Barenboïm, piano
En plus d’être au profit des étudiants en Syrie qui subissent chaque jour les atrocités de la guerre, le concert de Daniel Barenboïm fut tout simplement une grande leçon de musique. Très simplement et humblement, il débute par une lecture en finesse de la Sonate n°9 op. 122 de Schubert. Ce chef-d’œuvre pianistique en quatre mouvements est imaginé lorsque Schubert à 20 ans. C’est dire l’influence que porte encore Beethoven sur l’imaginaire schubertien. On y décèle déjà tant une maturité sur les phrases mélodiques que sur la construction formelle. Si Barenboïm empoigne le piano ce soir, il est également chef d’orchestre. Et c’est dans ce caractère que réside le génie de l’artiste : il parvient à modeler chaque mouvement, unis les uns aux autres avec souplesse, avec une connaissance extrême de la forme. A aucun moment l’auditeur se perd où se surprend à ne plus comprendre le processus compositionnel. Non seulement cette analyse lui permet d’aboutir à un résultat exceptionnel mais lui permet surtout de développer une palette de contrastes saisissante. On va de surprise en surprise tout en restant dans le style. La Sonate n°16 op. 143, plus tardive, débute avec une longue phrase à l’unisson dans un climat dramatique. Puissance, violence par l’apparition d’accords forts pour une sonate en trois mouvements. Barenboïm exploite ici toute l’étendue de son clavier et parvient à obtenir un son d’une intimité angoissante. En évoquant l’orchestre, on aperçoit plus clairement ici le rôle du chef d’orchestre : mettre une masse en mouvement et contrôler le flux de chaque pupitre. Le pianiste effectue un travail conséquent sur l’horizontalité du texte en appuyant certaines notes plus que d’autres, proposant ainsi des motifs mélodiques jusqu’ici jamais entendus. Excellent tempo pour l’Andante où Barenboïm n’hésite pas à le faire fluctuer. Le travail sur les registres, toujours excellent, laisse place à un mouvement rapide qui nous plonge d’une certaine manière dans le mouvement final de la Sonate funèbre de Chopin (plus tardive bien sûr). Des mouvements contraires qui ne se rejoignent qu’à de rares occasions tel un tourbillon mis en valeur par le jeu de pédale et la fluidité du dicours. A nouveau, Barenboïm n’hésite pas à accentuer certains accents de tout son corps offrant un élan symphonique à l’œuvre. Grande pièce de maturité avec la Sonate n°19 op. 53. Chaque mouvement comporte un large éventail d’idées et de contrastes. Le premier est rythmique, ponctué par des accords clairs. On pourra éventuellement « reprocher » un peu trop de pédale par endroit mais pardonné par l’excellente construction du discours. Barenboïm s’amuse à apporter au second mouvement des couleurs de danse pour le second motif alors qu’il demeure plus introspectif pour le premier. Le caractère puissant et rythmique prend toute sa place dans le Scherzo avant une mélodie presque enfantine pour le finale. Ce rondo, le pianiste le saisit avec douceur, par contraste aux mouvements dynamiques précédents. Avec un Moment musical pour conclure, Daniel Barenboïm montre à nouveau sa connaissance du répertoire et sa maîtrise absolue du clavier. Timbre parfait, homogénéité du son idéale, construction harmonique claire et discours intelligemment mené. Entre les élans dramatiques et surpuissants, quelques touches plus feutrées (parfois détimbrées) émergent de nul part. Barenboïm nous raconte une histoire en musique. Il termine l’après-midi en nous rappelant que dans un monde évoluant à toute vitesse, la musique a une place capitale face aux barbaries que vivent certains peuples. Une leçon de vie…
Ayrton Desimpelaere
Bozar, le 28 septembre 2014

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