Beethoven célébré par Martha Argerich et Herbert Blomstedt  au Festival de Lucerne 2020

par Click Here

Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano et orchestre n°1 en ut majeur op. 15 ; Symphonies n° 2 en ré majeur op. 36 et n° 3 en mi bémol majeur op. 55 « Eroïca ». Martha Argerich, piano ; Orchestre du Festival de Lucerne, direction Herbert Blomstedt. 2020. Notice en allemand, en anglais et en français. 135.47. Un DVD Accentus ACC 20511. Aussi disponible en Blu Ray.

Actuel doyen des chefs d’orchestre en activité, Herbert Blomstedt a gravé avec le Staatskapelle de Dresde entre 1975 et 1980 une intégrale des symphonies trop négligée, qui réserve bien des moments de bonheur (réédition Brilliant) et, sur DVD, on dispose d’une autre intégrale avec le Gewandhaus de Leipzig, filmée en public entre 2014 et 2017 et disponible chez Accentus (ACC 20411). Le même label a eu l’excellente idée de placer ses caméras au Festival de Lucerne de l’été 2020 qui a pu se dérouler, pendant la pandémie, dans de strictes conditions de sécurité et de distanciation, comme le montrent des photographies en couleurs de l’orchestre insérée dans le livret. Initiative d’autant plus judicieuse que c’était la première fois qu’Herbert Blomstedt était invité à se produire dans ce contexte, avec, cerise sur le gâteau, le Concerto pour piano n° 1 de Beethoven dont la soliste n’était autre que Martha Argerich ! Un alléchant partenariat, inscrit dans la commémoration des 250 ans de la naissance du maître de Bonn…

Avant d’évoquer l’opus 15, il faut accorder au doyen des chefs la première attention. Ce qui frappe, tout au long de ces prises de vue, c’est l’enthousiasme palpable, la verve, la joie de vivre et de communiquer par la musique qui animent le geste sobre de Herbert Blomstedt, ainsi que son visage, attentif, ouvert, et comme nimbé d’un feu intérieur. Dans les deux symphonies ici interprétées, les tempi sont proches de ceux des Leipzig de la dernière décennie, avec cette part d’allégresse et de gravité qui s’insinue dans le dialogue orchestral de la Deuxième. Les vents et les cordes se répondent dans un climat affirmé qui a sa part d’énergie et de retenue bien partagées. Quant à l’Héroïque, elle porte bien son nom grâce à l’élan imprimé par une battue noble et expressive, qui tient à souligner les détails et à les peaufiner. Si l’on entre dans le détail et se réfère à l’intégrale discographique de la fin des années 1970, un ralentissement général s’est introduit dans l’approche et la conception, mais une audition attentive dévoile une profondeur qui s’est ajoutée et n’a pas délaissé la flamme à transmettre aux instrumentistes (ici au nombre d’une trentaine), mais l’a enrichie de l’expérience d’une vie. On est pris dès l’introduction de l’Allegro con brio par l’élan de la vision, par la vigueur et la force insufflées, qui ne se démentiront jamais. La Marche funèbre est un moment d’éloquence bouleversante. Le Scherzo bénéficie d’une tension qui annonce ce qui va succéder : un Allegro molto tumultueux, introduit avec netteté et qui va exalter l’incroyable engagement du maestro. C’est la leçon d’une existence au service de la musique qui est ici concrétisée ! Au-delà, on s’incline avec respect devant la bienveillance attentive de Blomstedt, qui donne à cette partition monumentale ce complément d’humanité qui en fait l’indispensabilité.

Le DVD s’ouvre par le Concerto pour piano n° 1 que Martha Argerich affectionne et dont elle a déjà laissé de mémorables versions. Elle le jouait déjà il y a… si longtemps ! On lira avec un vif intérêt la notice de ce témoignage bien filmé, un texte éclairant de quatorze pages rédigées par Ann-Katrin Zimmermann, qui se penche sur les partitions de Beethoven mais aussi sur l’interprétation de cette grande dame du piano, notamment quant au fait de relâcher les étouffoirs du piano à queue pendant une grande partie du deuxième mouvement, créant ainsi de vastes espaces de résonance. Ce que l’on voit, ce que l’on entend, c’est une liberté de jeu toujours aussi expressive, une maîtrise de la forme, un engagement impulsif, comme improvisé, mais d’une clarté absolue. Le partage avec Blomstedt (nous sommes au-delà du partenariat) a quelque chose d’émouvant, car il s’inscrit au creux de ces deux carrières dont on ne fera plus l’apologie, tant celle-ci est marquée du sceau de l’ineffable.

En bis, Martha Argerich offre au public (et à nous, spectateurs privilégiés du DVD) !) "Von fremden Ländern und Menschen" (Gens et pays étrangers), la première pièce des Kinderszenen. Un moment d’une rare poésie, empreinte de mystère. Il se passe alors quelque chose de profondément touchant : pendant que la soliste joue, Blomstedt demeure debout, quelques pas derrière elle. La caméra saisit fugitivement son attitude, faite de concentration intense et d’écoute émerveillée. Ce DVD va au-delà de la musique, c’est un témoignage humain d’une rare élévation. A ne manquer sous aucun prétexte !

Note globale : 10

Jean Lacroix

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