Scènes et Studios

Que se passe-t-il sur les scènes d’Europe ? A l’opéra, au concert, les conférences, les initiatives nouvelles.

A la Scala, Valery Gergiev magnifie La Khovantchina

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Depuis mars 1998, la Scala de Milan n’a pas repris La Khovantchina alors qu’elle en a donné neuf productions depuis mars 1926. Il y a vingt ans, Valery Gergiev la dirigeait déjà dans la mise en scène traditionnelle mais ô combien somptueuse de Leonid Baratov.

Aujourd’hui, l’on fait appel au régisseur napolitain Mario Martone qui, dans une notice du programme, déclare : « J’ai essayé d’imaginer l’opéra comme s’il se développait dans un temps futur : futur par rapport à l’époque de Pierre le Grand, futur par rapport au XIXe siècle au moment où Moussorgsky écrivait l’ouvrage, mais aussi futur par rapport à nous qui l’écoutons aujourd’hui. Je voulais rester dans l’Histoire, mais comme si elle se reflétait dans un miroir déformant où l’on pourrait apercevoir Pierre le Grand, Moussorgsky et nous-mêmes ».

Ferdinando Paer, un Rossini du pauvre ?

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Pour le public d’aujourd’hui, qui est Ferdinando Paer ? Qu’a-t-on retenu de sa vaste production lyrique comportant 55 opéras dont Griselda, Camilla, Leonora, Agnese ou Le Maître de Chapelle ? Il y a quelques années, avaient été enregistrés, sous la direction de Peter Maag, une intégrale de la Leonora de 1804 qui a le même sujet que le Fidelio de Beethoven, ainsi que quelques extraits du Maître de Chapelle avec Fernando Corena.

A son époque, Agnese a été l’un des ouvrages les plus représentés un peu partout jusqu’aux années 1840. Répondant à une commande du comte Fabio Scotti pour l’inauguration de son théâtre privé, l’œuvre fut créée le 3 octobre 1809 dans sa villa du Ponte Dattaro aux abords de Parme ; puis elle fit sensation à la Scala de Milan en septembre 1814, en Allemagne et en Autriche, à Londres en 1817, à Paris aux ‘Italiens’ en juillet 1819 avec Joséphine Fodor-Mainvielle et la basse Felice Pellegrini et en janvier 1824 avec Giuditta Pasta. Chopin l’entendit à Varsovie en 1830, avant qu’elle ne s’impose en Russie, au Chili et au Mexique. Puis pendant un siècle et demi, elle disparut jusqu’à la date du 15 février 2008 où l’édition critique établie par le musicologue Giuliano Castellani fut exécutée sous forme de concert à Lugano par Diego Fasolis et les Chœur et Orchestre de la Radio Suisse Italienne. Et onze ans plus tard, c’est lui qui en dirige les premières représentations scéniques à Turin.

Kent Nagano et l’Orchestre symphonique Montréal

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C’est l’un des grands événements de la saison bruxelloise : la venue, dans le cadre du Klara Festival, de l’Orchestre symphonique de Montréal sous la direction de son directeur musical Kent Nagano. En prélude à ce concert, Crescendo Magazine s’entretient avec l’un des maestros les plus engagés dans son époque, un musicien qui refuse les facilités et qui s’investit comme rarement dans son art et dans sa dimension sociale, portant la musique partout où elle doit avoir sa place.

Vous allez jouer dans la salle Henry Leboeuf du Palais des Beaux-Arts dans laquelle vous êtes déjà venu à de nombreuses reprises, mais jamais avec l’OSM. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Je connais bien cette salle et je la considère comme l’une des meilleures au monde. Le répertoire que nous proposerons pour ce concert sera parfaitement adapté à cette merveilleuse acoustique. Nous sommes impatients de pouvoir jouer pour le public belge.

Vous allez vous produire avec la contralto Marie-Nicole Lemieux que l’on connaît bien en Belgique depuis son triomphe au concours Reine Elisabeth 2000. Est-ce que présenter l’OSM avec une artiste canadienne est une priorité pour vous ?  

La première priorité c’est la qualité, autant quand on joue à domicile qu’en tournée. Il se trouve que l’on connaît très bien Marie-Nicole. Dans un certain sens, elle a grandi avec l’OSM car elle chante avec nous depuis ses débuts et elle continue de se produire régulièrement à nos côtés. Nous avons eu le grand plaisir d’observer son affirmation comme l’une des grandes contraltos de notre époque.

Mark Grey, Frankenstein d’hier à aujourd’hui

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Le compositeur Mark Grey est à l’affiche de La Monnaie avec la première mondiale de son Frankenstein, une production des plus attendues. Il revient, pour Crescendo Magazine, sur ce projet. Rencontre avec l’un des compositeurs majeurs de notre époque.  

Votre opéra Frankenstein est donné en création mondiale sur la scène de la Monnaie ; pouvez-vous nous parler de la genèse de ce projet?

J'avais lu le roman quand j'étais au lycée, probablement vers l'âge de 16 ans. Comme pour la plupart d'entre nous, la découverture du personnage de Frankenstein et de l’auteure Mary Shelley a commencé beaucoup plus tôt dans la vie. Nous étions exposés à tous les stéréotypes de la créature dans des dessins animés ou à l’utilisation du mot «Frankenstein» dans la vie quotidienne. Il y a également eu ma découverture des images du film de 1931 avec Boris Karloff dans le rôle de la “créature”. Je me souviens avoir vu le film de 1931 au milieu des années 1970 (probablement vers l’âge de huit ans) lors de la série télévisée Creature Feature diffusée aux États-Unis.

La Monnaie m'a contacté car ils étaient déjà en discussion avec Àlex Ollé (de La Fura dels Baus), notre metteur en scène. Alex désirait présenter cette œuvre depuis plus de dix ans, mais il est très difficile d’adapter des romans pour le théâtre lyrique. La Monnaie (et Àlex) ont estimé que la musique devrait être écrite par un compositeur anglophone, car le langage de Shelley est très subtil et nuancé, de même que de nombreuses références historiques et littéraires comme les Métamorphoses d’Ovide, le Paradis perdu de John Milton, la Complainte du Vieux marin de Samuel Coleridge-Taylor, et la liste est encore longue. Júlia Canosa i Serra, notre librettiste, a rejoint l'équipe alors que la production s’est ainsi étoffée.

A Genève, les deux derniers volets d’une remarquable Tétralogie

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Pour une deuxième série de présentations, le Grand-Théâtre de Genève a proposé en quatre jours (du 5 au 10 mars) l’intégralité de la Tétralogie wagnérienne. A la suite des soirées d’ouverture des 12 et 13 février, j’ai évoqué la réussite de Das Rheingold et Die Walküre dans la production de Dieter Dorn utilisant les décors et costumes de Jürgen Rose et les lumières de Tobias Löffler.

Pour Siegfried s’impose à nouveau le principe de la scène vide où Wotan est figé devant son épieu, bâton de commandement qui fait émerger des bas-fonds l’antre d’un Mime cliquetant vainement sur les fragments de l’épée de Siegmund qu’il ne réussit pas à reconstituer. Le côté imagerie naïve voulue par le metteur en scène permet à Siegfried de tirer derrière lui un ours énorme qu’anime un figurant, alors que se profilent les gigantesques pattes d’un dragon où se faufileront les marionnettistes propulsant à bout de fines battes les volatiles de la clairière. Du sol sortira la monstrueuse tête de Fafner (campé par Taras Shtonda) qui, transpercé par l’épée Nothung, apparaîtra en bonhomme BP tout velu pour exhaler son dernier souffle. Le dernier acte produit un effet saisissant au moment où surgit le Wanderer/Wotan entre des pans de mur qui s’écartent afin de lui livrer passage ; l’Oiseau de la forêt mimé par la remarquable Mirella Hagen au soprano léger et scintillant guide l’intrépide Siegfried abattant tout obstacle pour parvenir à un promontoire recouvert d’un voile qui, écarté d’un geste brutal, révèlera Brünnhilde recouverte d’un heaume doré et du bouclier des Walkyries.

Hommage au chef d'orchestre Michael Gielen

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Le chef d’orchestre Michael Gielen est décédé à l’âge de 91 ans, Crescendo Magazine revient sur le parcours de ce chef d’orchestre et compositeur qui aura marqué son temps par la rigueur de son art et de son engagement dans la défense de toutes les modernités. Michael Gielen fut également, entre 1969 et 1973, directeur de l’Orchestre national de Belgique, mandat sur lequel nous revenons dans le cadre de cet hommage.

  • Premiers succès   

Michael Gielen voit le jour à Dresde en 1927. Il baigne dans le monde des arts dès son enfance avec un père metteur en scène et sa mère une actrice qui avait cessé sa carrière pour s’occuper de sa famille mais qui avait participé à la création à Dresde du Pierrot lunaire de Schöenberg. Son père Josef Gielen est réputé et collabore avec de grandes maisons d’opéras et de théâtre. Prise dans le tourbillon de la tragédie nazie, la famille s’exile, en 1940, en Argentine. Invité à mettre en scène au Teatro Colón, il peut obtenir des papiers d’immigration pour sa famille. De nombreux artistes allemands comme son oncle le pianiste Eduard Steuermann et les chefs Fritz Busch et Erich Kleiber se sont alors réfugiés en Argentine permettant au jeune homme d’évoluer dans un milieu intellectuel stimulant. Michael Gielen fait ses premières armes de musicien professionnel au Teatro Colón comme pianiste répétiteur. Il accompagne même les récitatifs d’une Passion selon Saint-Matthieu de Bach dirigée par Wilhelm Fürtwangler ! Mais déjà défenseur de la modernité : il donne, en 1949, la première en Argentine des oeuvres pour piano d’Arnold Schöenberg. Gielen commence également à composer, fortement influencé par le style de la Seconde école de Vienne, esthétique à laquelle il restera fidèle.

Une voix de mezzo trop peu connue, Sarah Connolly

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Dans la série de ses récitals avec piano, le Grand-Théâtre de Genève invite pour la première fois la mezzosoprano anglaise Sarah Connolly que l’on connaît mal sous nos latitudes, même si le Met a consacré ses incarnations du Compositeur d’Ariadne auf Naxos et de Mlle Clairon de Capriccio. Pour ce récital, elle est accompagnée par le pianiste Julius Drake, entendu ici lorsqu’il dialoguait avec Ian Bostride, Joyce DiDonato et Willard White.

Leur programme est exigeant, car il débute par cinq lieder de Johannes Brahms. Tandis que le clavier se place en retrait pour ne jamais couvrir la voix, la première phrase de Ständchen op.106 n.1, « Der Mond steht über dem Berge », révèle un timbre corsé s’irisant de reflets radieux et une ligne somptueuse qui s’allège avec le rubato. Son legato magistral se déploiera ensuite dans Die Mainacht op.43 n.2 et dans Feldeinsamkeit op.86 n.2, soutenu qu’il est par une technique de souffle à toute épreuve. Sa diction extrêmement soignée lui permet de mettre en valeur l’expression de chaque mot, tout en glissant une inflexion dubitative dans  Da untem im Tale, tournant au tragique dans Von ewiger Liebe. Sont proposées ensuite cinq mélodies d’Hugo Wolf : Auch kleine Dinge können uns entzücken est d’une désarmante simplicité face au declamato de Gesang Weylas, d’une solennelle profondeur que dissiperont les audaces harmoniques de Nachtzauber. Dans Kennst du das Land ?, affleurent les interrogations angoissées étirant la ligne jusque dans le grave avant d’atteindre le paroxysme en des « Dahin ! » désespérés, nous remémorant Elisabeth Schwarzkopf lors de ses derniers récitals ; en pensant encore à elle, l’on retrouve Die Zigeunerin où un véritable sort est fait à des mots tels que « Pelzlein » ou « Stutzbart » avec ces « la,la,la » du refrain, susurrés  comme une étrange incantation.

Camille Pépin, compositrice

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À l’occasion de la sortie dans les bacs de son très bel album Chamber Music dont nous nous sommes fait l’écho par ailleurs, Camille Pépin nous a fait l’honneur de répondre à quelques questions. La jeune Française de 28 ans aux nombreuses récompenses n’est pas seulement une compositrice talentueuse ; c’est également une personnalité attachante, d’une spontanéité, d’une fraîcheur et d’une humilité désarmantes. Aussi rythmés et dansants que certaines de ses œuvres, ses propos sont ponctués de points d’exclamation qui trahissent un tempérament et un enthousiasme fulgurants. C’est peu dire que nous sommes tombés sous le charme de cette artiste dont nous serons sans aucun doute amenés à reparler…

Ce premier disque consacré à vos œuvres répond-t-il à l’idée que vous vous en faisiez? Comble-t-il toutes vos attentes?

Absolument ! Mais il faut dire qu’en tant que compositrice et productrice de l’album, j’étais à l’abri des mauvaises surprises. J'ai été présente à chaque étape : j'ai imaginé ce projet il y a maintenant deux ans, j'ai travaillé avec les musiciens qui me suivent depuis le début et qui ont créé les pièces, j'ai assuré la direction artistique de l'enregistrement et j’ai produit le disque. J'avais également choisi dès le départ mon ingénieur du son, Clément Gariel ; nous avions déjà travaillé ensemble et j'avais beaucoup aimé son travail. J'ai donc pu enregistrer en toute confiance avec mes interprètes et ingénieur du son de prédilection ! Le fait d'enregistrer à l'Ondif (Orchestre national d'Île-de-France) a été tout aussi important pour moi, car leur concours de composition Îles de Création a été un véritable tremplin dans ma carrière. Bref, j'ai été très heureuse de réaliser cet enregistrement "en famille" et n'ai aucun regret concernant ce disque. J'en suis même fière…! 

Pierre-Yves Pruvot, baryton et éditeur

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Le baryton Pierre-Yves Pruvot est bien connu du public belge. Finaliste du Concours Musical Reine-Elisabeth, il est un invité régulier de l’Opéra de Liège et d’autres scènes belges. On le retrouve en Golaud dans Impressions de Pelléas de Marius Constant (Fuga Libera), sujet de départ de cet entretien. Mais Pierre-Yves Pruvot est également le co-fondateur des éditions Symétrie de Lyon, l’une des plus belles réussites éditoriales dans le milieu de la musique.    

Vous avez participé à l’enregistrement  d’Impressions de Pelléas (rôle de Golaud), réinterprétation du Pelléas et Mélisande de Debussy  par le compositeur et chef d’orchestre français Marius Constant. Comment avez-vous découvert cette “version” si particulière ?

Constant a réussi le tour de force de « concentrer » le chef d’œuvre de Debussy en le réduisant environ d’un tiers de sa longueur. Non pas que l’opéra soit trop long, mais il s’agit plutôt ici de présenter l’ouvrage dans une forme plus intime : les personnages secondaires et le chœur disparaissent ainsi que certaines scènes, d’autres passages sont raccourcis, et la version de Constant débute avec la lecture de la lettre par Geneviève, comme une sorte de flashback. D’autre part, Constant utilise ici deux pianos seulement, qui ne cherchent bien sûr pas à se substituer à la richesse de l’orchestre debussyste, mais qui contribuent cependant à donner une dimension à la fois intime et riche de la partition de Debussy. Je connaissais l’existence de cette version réduite mais je n’avais pas eu l’occasion de m’y plonger avant la proposition que m’ont faite Inge Spinette et Jan Michiels, les deux merveilleux pianistes belges instigateurs de ce projet.

Salonen et le Philharmonia : l'indéniable qualité d’un orchestre et de son chef  

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En 1947, Dinu Lipatti, établi à Genève où il avait accepté une charge d’enseignement au Conservatoire, devenait l’un des patients du Dr Henri Dubois-Ferrière, pionnier du développement de l’hématologie en Suisse. Au sommet de ses moyens, l’artiste poursuivait une carrière internationale, même si son état de santé allait en se dégradant. Main dans la main, les deux hommes, qui étaient unis par une profonde amitié, décidèrent  de lutter contre l’inéluctable. Mais, pratiquement, à bout de forces, le pianiste donna un ultime récital le 16 septembre 1950 lors du Festival de Besançon puis s’éteignit à Genève le 2 décembre. Vingt ans plus tard, son médecin, victime d’un cancer, le suivait dans la tombe le 8 juillet 1970. Dès ce moment-là, les proches songèrent à établir une fondation portant leurs deux noms, fondation qui, aujourd’hui encore, tente de réunir des fonds en organisant un concert de gala, ce qui fut le cas le 1er mars au Victoria Hall. Grâce à l’aide de généreux donateurs, le premier montant récolté est estimé à plus d’un demi-million de francs suisses, montant qui permettra le développement de thérapies cellulaires innovantes pour les enfants atteints de leucémie ou de lymphome.