CMIREB : à la veille des finales

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« Le mal radical est apparu en lien avec un système
où tous les hommes sont, au même titre, devenus superflus »
Hanna Arendt, La banalité du mal

Cette idée m'est revenue à l'écoute du Concours Reine Elisabeth, son audience remplissant, dès les premières éliminatoires, les places du Studio 4 de Flagey. Les concours, c'est pour les chevaux disait Bartok. Il y a sans doute du vrai dans cette implacable sentence. Je retiendrai plutôt l'engouement qu'ils suscitent dans le public. Viendrait-il du fait que pendant trois semaines, les «hommes», dans ce cas les pianistes, peuvent être tout, sauf superflus? Chacun apporte ce qu'il a de meilleur, la vision de son art ; le public écoute, reçoit, partage. Il s'agit ici de l'Homme, de sa nature, de sa culture, de ses émois, de son être. 51 pianistes ne trouveront pas le chemin de la salle Henry Le Boeuf ? Il y a la déception, bien sûr, mais au-delà de cela, il y a la satisfaction d'être allé au bout de soi-même dans un moment donné, il y place pour de nouveaux projets qui sont le propre de sa qualité d'être humain. Une expérience a été vécue et elle vaut vraiment la peine si l'on considère le nombre de musiciens « déçus » dès les premières épreuves qui ont, pourtant, fait un beau parcours. Peut-être tout autant que des finalistes. Cela pourrait faire l'objet d'une étude.

Il est très intéressant de jeter un oeil sur les curriculum vitae des finalistes car ils nous donnent une géographie de l'enseignement musical. Il reste trois Asiatiques en Finale et un Australien né en Chine et vivant aux Etats-Unis, comme les trois autres d'ailleurs. Leurs classes, ils les ont parfois débutées dans leur pays natal avant d'émigrer vers les « grandes écoles » américaines qui, outre la légendaire Juilliard School et le Curtis Institute se nomment désormais aussi USA Park University, Yale School of Music, Cleveland Institute of Music. Sept finalistes sur les douze sont actuellement dans ces grandes écoles américaines où on découvre, au Curtis Institute, le nom de Robert M. Donald, professeur de trois finalistes (Andrew Tyson, Zhang Zuo et Sean Kennard). Si l'on sait que Robert M. Donald a étudié avec Mieczyslaw Horszowski et Rudolf Serkin, cela fait une belle tradition ! Un autre nom que nous voyons apparaître : Claude Frank, également au Curtis Institute et à la Yale University, un élève d'Artur Schnabel et de Maria Curcio, sa disciple préférée, tandis que, en direction d'orchestre, son maître fut Serge Koussevitzky. Là aussi, de bonnes graines.
Intéressant aussi le parcours de Remi Geniet qui semble avoir été baigné dans le piano russe. A l'occasion d'un dossier sur l'enseignement de la musique, nous avions rencontré Rena Chereshevskaya qui, pendant onze ans, avait enseigné le piano à l'Ecole Centrale de Musique pour Enfants Surdoués attachée au Conservatoire de Moscou ; elle-même « enfant surdoué », avait reçu les conseils de Jacob Flier descendant en ligne directe de Alexandre Ziloti et de Franz Liszt. Dès 2008, Remi Geniet a travaillé avec Rena Chereshevskaya à Colmar et au Conservatoire de Reuil Malmaison où elle enseigne actuellement, tout en rejoignant au Conservatoire de Paris la regrettée Brigitte Engerer, porteuse de la tradition russe qu'elle assimila avec son professeur, Stanislav Neuhaus, fils du célèbre Heinrich Neuhaus, disciple de Leopold Godowski et professeur de pianistes tels Emil Gilels, Sviatoslav Richter, Elisso Virssaladze présente elle-même dans le jury de cette session et professeur à Munich de la finaliste russe Tatiana Chemichka. Finalement, malgré la « mondialisation », le paysage des grandes « querelles d'écoles » USA-Union Soviétique du temps de la guerre froide n'a pas beaucoup changé. Trois finalistes seulement échappent à l'école russe ou l'école américaine, l'Israélien Boris Giltburg, le Finlandais Roope Gröndahl et le Britannique Mateusz Borowiak.

Venons-en maintenant à l'âge, plus avancé que les autres années puisque la moitié des finalistes ont plus de 26 ans. Sans doute n'est-ce pas un hasard si cette session est particulièrement remarquable. Ceci me rappelle un mot d'Aldo Ciccolini qui rappelait que, quand il était jeune, à Naples, on lui parlait beaucoup d'un jeune pianiste : il s'appelait Vladimir Horowitz et il était âgé de 35 ans.

Une question aussi, en suivant ce concours en salle ou en télévision. Des initiatives viennent de toutes part pour sensibiliser les jeunes à la musique. N'y a-t-il pas lieu de développer davantage la musique en vidéo ? Notre culture est trop liée à l'image que pour l'ignorer. L'interprétation émane aussi du corps, de la posture ; la musique est un tout que nous retrouvons en salle mais que tout le monde ne peut pas s'offrir.

Une question encore à laquelle je n'ai toujours pas reçu de réponse satisfaisante : est-il normal que, la plupart du temps, les jurys soient essentiellement composés personnalités masculines (ici, 10 hommes pour 2 femmes) ? Il ne s'agit ni de féminisme primaire, ni de « politiquement correct » mais il est certain que les sensibilités et les manières de recevoir la musique sont différentes et que l'objectif d'un musicien est de jouer pour un public, un public habituellement composé d'hommes et de femmes avec leurs réceptivités spécifiques...

En vous souhaitant une belle semaine de musique.
Bernadette Beyne

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