De Daphnis à la Valse : Morlot et l’OBC entre volupté mythique et apocalypse dansante

par

Maurice Ravel III. Maurice Ravel (1875-1937) : Daphnis et Chloé (symphonie chorale en trois parties), La Valse (poème chorégraphique). Orquestra Simfònica de Barcelona i Nacional de Catalunya (OBC), Orfeó Català, direction : Ludovic Morlot. 2026. Livret en : anglais, français, catalan et espagnol. LA-OBC-011.

Dans le troisième volume de son intégrale Ravel, l’Orquestra Simfònica de Barcelona i Nacional de Catalunya et Ludovic Morlot placent Daphnis et Chloé et La Valse au centre d’un diptyque orchestral où la sensualité païenne dialogue avec le vertige d’un bal en déroute. 

Le disque s’ouvre donc avec un Daphnis où l’orchestre déploie une palette d’une infinie souplesse : les cordes caressent les lignes dans un murmure d’aube, les bois sculptent des teintes fruitées, et le chorus invisible – ici suggéré par la prise de son – enveloppe le tout d’une brume érotique sans excès. Dans l’Interlude, Morlot instaure une pulsation organique, presque animale, qui refuse le pittoresque pour privilégier une respiration ample. 

On notera les équilibres internes où chaque pupitre reste audible au cœur de la mêlée parfois guerrière. La pâte sonore de l’OBC excelle dans cette fresque mythologique : les cuivres, dosés avec une noblesse discrète, percent sans déchirer ; les percussions – tam-tam, célesta, triangle – ponctuent le discours comme autant de frissons rituels ; et les harmonies des Lever du jour se fondent dans un miroitement où Ravel semble réinventer l’impressionnisme en mode dionysiaque. 

L’interprétation évite le piège d’une sensualité trop sucrée : le Pantomime suggère la tendresse amoureuse par des silences chargés plus que par des rubati appuyés, et la transition vers la Danse générale fait jaillir une énergie collective où l’orchestre respire comme un seul corps, évitant la fragmentation de certaines lectures chambristes.

Ensuite vient La Valse révisée dans le cadre de la Ravel Edition qui opère un renversement saisissant après cette luxuriance pastorale. Le texte nettoyé – cordes allégées, bois clarifiés, basses recentrées – révèle une mécanique plus acérée : les volutes inaugurales naissent dans un clair-obscur presque spectral, les pizzicati de contrebasses prennent une consistance de cauchemar feutré, et les interventions solistes des vents percent comme des lueurs dans une salle de bal enfumée. 

Morlot aborde le crescendo non comme une montée brutale, mais comme une dérive progressive : les valses successives conservent un chic teinté de malaise – phrasés déhanchés, glissandi osés, timbres acides qui grignotent le vernis de la grâce. Là où Daphnis exaltait la vie en fusion, La Valse dissèque un monde qui se fissure, et l’orchestre barcelonais négocie ce basculement avec une précision chirurgicale : les textures intermédiaires, enfin lisibles, font saillir des contrepoints oubliés, tandis que le cataclysme final explose en fragments contrôlés, presque sarcastiques dans leur rigueur.

La prise de son, exemplaire de cohérence, met en valeur cette dualité sans jamais trahir les exigences de chacune des œuvres : ampleur mythique pour Daphnis, densité acérée pour La Valse. L’OBC démontre une ductilité rare, passant de la caresse infinie des cordes pastorales à la crispation métallique des cuivres apocalyptiques, avec des vents toujours caractérisés et des percussions d’une éloquence dramatique. Ce disque ne juxtapose pas deux tubes ravéliens, mais les confronte en un théâtre des humeurs : la célébration érotique de l’amour contre le sarcasme d’une civilisation en cendres, l’élan vital face à l’ironie du déclin.

Au terme de cette publication, l’intégrale Ravel gagne une nouvelle pierre angulaire : une vision où la volupté d’un ballet mythologique dialogue avec la lucidité d’un poème chorégraphique réhabilité par les sources. Ludovic Morlot et son orchestre transforment ces pôles en un continent sonore cohérent, où la précision philologique de La Valse n’étouffe pas la liberté organique de Daphnis, mais les révèle mutuellement dans leur vérité ravélienne – sensuelle et cérébrale, païenne et tragique.

Son : 10 –Répertoire : 10 – Interprétation : 10

Bertrand Balmitgère

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