Charpentier et l’apparat des robes rouges : haute couture par Marguerite Louise

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Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) : Missa Assumpta Est Maria H. 11. Motet pour une longue offrande H. 434. Concert pour quatre parties de violes H. 545. O Salutaris hostia H. 249. Domine Salvum fac Regem H. 303. Louis Marchand (1669-1732) : Tierce en Taille [Premier Livre d'orgue]. Jean-Adam Guilain (c1680-1739) : Plein Jeu [Suite du Premier Ton]. Louise Champion, Nicolas de la Fortelle, dessus. David Tricou, haute-contre. Romain Champion, taille. Nicolas Brooymans, basse. Orchestre, Chœur et Maîtrise Marguerite Louise. Gaétan Jarry, orgue et direction. Livret en français, anglais, allemand. Mars 2024. 66’51’’. Château de Versailles Spectacles CVS150

Les deux principales œuvres sacrées au programme s’inscrivaient dans le cadre de la rentrée du Parlement de Paris, qui s’effectuait chaque 12 novembre, au lendemain de la fête de Saint-Martin. Une cérémonie codifiée et fastueuse, où l’on célébrait une « messe rouge », ainsi nommée en référence à la couleur écarlate des robes de la magistrature. La musique de Charpentier y fut plusieurs fois associée. La gazette du Mercure Galant le mentionnait pour les années 1698, 1699 et 1700, sans toutefois préciser lesquelles de ses messes y furent exécutées. La Missa Assumpta est Maria remonte à cette période où le compositeur de la Saint-Chapelle avait atteint l’apogée de son génie, qui culmine ici par un chœur à six voix et des numéros vocaux privilégiant le trio, jouxtant ou opposant les tessitures.

Dans un vinyle de 1978, le témoignage des English Bach Festival Chorus & Orchestra (Erato STU 71281) marqua son temps, dix ans avant la splendide version que signa William Christie, en complément d’un Te Deum en grande pompe (Harmonia Mundi, octobre 1988). Le présent CD se singularise par des voix d’enfants, tant pour le chœur que pour les deux solistes de dessus. Parfois un peu fragiles, par exemple dans les envolées du Et resurrexit, mais dignes d’éloge considérant la difficulté de leur partie. Il intègre aussi de généreuses contributions d’orgue, profitant de l’opulent Clicquot de la chapelle du Château de Versailles : un couplet improvisé pour le Kyrie, un Récit de Tierce en Taille de Louis Marchand pour le Benedictus, et enfin un conclusif Plein Jeu de Guilain pour suivre le Domine Salvum fac Regem en ré mineur spécifiquement relié à cette messe.

Pour l’Offertoire : une transcription orchestrale tirée des Concert pour quatre parties de violes. Pour l’Élévation, Louis Martini, dans son microsillon sous étiquette Pathé, optait en 1954 pour l’In odorem unguentorum H. 51 : une antienne pour les « Vespres de l’Assomption de la Vierge » parfaitement en situation pour ce référent liturgique. La réalisation de Gaétan Jarry s’en remet à un tendre O Salutaris hostia de 1682, ici encensé par une voix juvénile. En contraste avec l’impressionnante profondeur de Nicolas Brooymans pour les intonations du Gloria et du Credo, épaulées par le serpent de Patrick Wibart. Souplesse de la conduite, discipline collective (un fringuant Domine Deus !) : l’équipe Marguerite Louise comble et enchante.

Sous son titre initial « pour l’offertoire de la Messe rouge », le Motet pour une longue offrande se référait explicitement au contexte de la rentrée parlementaire. Y compris par sa veine illustrative, en allégorie avec le jugement divin : préliminaire à la sentence (Paravit Dominus), châtiment à feu et soufre, contrition du pécheur, louange de la clémence. La dialectique arbitrale s’incarne dans une figuration aussi dense qu’éloquente.

On se souvient de l’enregistrement de Philippe Herreweghe (Harmonia Mundi, mai 1985), rigoureux et impassible, en complément du Miserere H. 219. Les troupes de Gaétan Jarry répondent par une démonstration flamboyante et somptueuse, édifiante dans le Pluet super peccatores, triomphale dans le long tableau final Justus es Domine. De la première à la dernière minute, ce disque convainc et séduit sans relâche. Ultime alliance de virtuosité et d’expressivité. Une superbe captation parachève ce tribut majeur à la discographie de Charpentier.

Christophe Steyne

Son : 9,5 – Livret : 9,5 – Répertoire : 9,5 – Interprétation : 10

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