Gdańsk : deux figures majeures de l’orgue baroque, vivifiées par un charismatique expert

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Theophil Andreas Volckmar (1686-1768) : les six sonates pour orgue. Daniel Magnus Gronau (c1699-1747) : Es wird schier der letzte Tag herkommen ; Komm Gott Schöpffer, Heÿliger Geist. Andrzej Mikołaj Szadejko, orgue de l'église de la Sainte Trinité de Gdańsk (Pologne). Mai 2019. Livret en anglais, français, allemand. TT 63’04. SACD multicanal. MDG 906 2139-6.

Le 14 mars, dans ces colonnes (album Puer Natus chez Ars Sonora), nous vous parlions de l’orgue de la Sainte Trinité nouvellement restauré par les ateliers de Kristian Wegscheider : le revoici, au travers sa toute première captation effectuée après ces travaux. Là encore confié à Andrzej Szadejko, qui avait déjà abondé la collection Musica Baltica par deux précédents volumes (# 2 et 3) consacrés à Friedrich Wilhelm Markull (1816-1887), sur le Buchholz de la Nikolaikirche de Stralsund.

Après des cantates baroques, des concertos pour clavecin de Johann Gottlieb Goldberg, le volume 6 poursuit l’entreprise par deux figures majeures de la vie musicale de Gdańsk à l’apogée du Baroque. Pivot de la zone prusso-livonienne, enrichie par des siècles de commerce hanséatique, cette cité portuaire comptait davantage d’orgues que d’églises, témoins de la prospérité des marchands et de l’art des facteurs comme Martin Friese, mort en 1639. Et foyer d’inspiration pour les compositeurs, tels les deux qui structurent ce programme, partagé entre le profane et le sacré.

Malgré ses multiples tentatives, Theophil Andreas Volckmar échoua toute sa vie à conquérir le poste à Sainte Marie, la principale église. Outre son égoïsme incommode, les édiles lui reprochèrent son style galant, plus enclin à l’ostentation qu’au service de Dieu. Il officia toutefois pendant cinq ans (1712-1717) à la Sainte Trinité. C’est alors qu’il écrivit ses six Sonates, au confluent du Stilus Fantasticus (typiquement septentrional) et de la vogue italienne, à l’instar de la bipolarité qui mouvementait l’ensemble de la production germaniste (J.S. Bach connut également les mêmes tropismes).

Les manuscrits consignent les modes de jeux (tempo, puissance) et conseillent même d’alterner les registrations de pieds, ce qui était certes aisé sur l’instrument du lieu (doté de deux pédaliers) mais improbable sur d’autres -de telles « combinaisons libres » n’étaient guère facilitées par les consoles de l’époque ! Là où Volckmar préconise souvent le plenum, Andrzej Szadejko s’est permis de varier les tirages pour mieux s’adapter au caractère des œuvres. Valorisant ainsi ce qu’elles doivent aux fresques polychromes de la toccata nordique.

Daniel Magnus Gronau commença sa carrière sur des petits instruments, de tribune ou de chœur, avant d’accéder aux quarante-deux jeux de Saint Jean construits par Friese et complétés par Andreas Hildebrandt. Parmi son catalogue volumineux (et dont la majeure partie a hélas disparu), deux liasses de chorals : un corpus particulièrement homogène, unique en ce siècle. Et des écrits théoriques, capitaux, sur la modulation harmonique. Tout un legs judicieusement racheté à la sœur du défunt par le Conseil municipal, et qui permet aujourd’hui d’éclairer la compréhension et la pratique de ce répertoire. Dans l’érudit livret qu’il a signé, le docteur Szadejko précise l’originalité de ces chorals, notamment la tension formelle entre élaboration motivique et émancipation mélodique tributaire des affects.

Parmi les cinq préceptes de registration expliqués par l’interprète, on retiendra la quasi éviction des mutations, une pyramide de hauteurs étayées sur la fondamentale, mais aussi des mélanges en creux. Ce qu’il applique dans les deux Partite dédiées au temps de Pentecôte, qui disposent des textures idoines : non moins d’une dizaine de 8’ en fonds et gambes !, des anches savoureuses (Vox Humane, Krumhonrn, Regal, Fagot, Trompet, Posaune, -le Hautbois reste le seul inemployé).

On glanera avantageusement diverses pièces de Gronau et Volckmar dans les précieux maillons de la série Orgellandschaft de MDG consacrés au patrimoine d’Europe du nord. Dans le Danzig & Westpreussen (septembre 1986) : une flamboyante et grandiose lecture de la Sonate n°4, par Jan Janca sur le fleuron de Sainte Marie tant convoité par le compositeur. Le troisième solo de pédalier, mobilisant le tonnerre du Posaune 32’, mérite toujours d’ébranler votre salon !

Directeur artistique de L’héritage musical de la ville de Gdańsk et du projet Musica Baltica, Andrzej Szadejko est profondément investi dans l’activité musicale de sa cité natale, où il enseigne aussi. Son expertise des opus ici abordés, le recours aux récentes éditions (Schott 2009, Ortus 2015), et bien sûr sa maîtrise technique, établissent un témoignage de première importance. On observera que ce disque regroupe, à ma connaissance, la seule intégrale des sonates de Volckmar, du moins par un seul exécutant, puisque les deux albums chez le label PaschenRecords, sur le Hildebrandt de l’église św. Bartłomieja de Pasłęk, furent conjointement confiés aux soins (émérites) de Martin Rost et Krzysztof Urbaniak.

Saluons le choix du Friese rénové (45/III + péd) : l’adéquation à la nomenclature (trois claviers requis) et à l’esthétique des pièces, la palette, le relief cautionnent l’authenticité de l’interprétation. Et alimentent son zèle, visiblement heureuse de nous faire profiter de tels appas : qu’on en juge par l’impetus des allegros, privilégiant le jaillissement instinctif. Aiguisée par une mécanique qu’on sent très réactive, la pyrotechnie n’est pas en panne : les diminutions virtuoses qui tourbillonnent à la fin de la Sonate n°1 ! Les anches qui ronchonnent dans les vrombissements de la n°4 ! La science d’Andrzej Szadejko, loin de muséifier, vivifie l’enthousiasme expressif, soulignant combien la rhétorique de Volckmar doit à la théâtralité. Sans rechigner au plaisir décoratif quand l’Empfindsamkeit autorise à s’épancher, quand l’italianita invite à chanter. Et même quand les tuyaux incitent à danser dans la succulente double polonaise offerte en addendum.

Signalons que le fascicule, excellemment traduit par Sophie Liwszyc, procure une mine d’information sur les œuvres. Exemplaire mise en perspective où ne manquerait qu’une présentation de l’instrument, dont les ressources sont néanmoins listées, ainsi que les registrations.

Mentionnons enfin que l’enregistrement révèle une physionomie bien différente de celle du récital de pastorales que nous commentions voilà trois semaines : plus distante, étagée (on distingue bien les plans du Rückpositiv et du Hauptwerk) et brillante. Là où les micros d’Ars Sonora nous confrontaient à un impact assez frontal, une sonorité plus chaude et replète. Inutile de hiérarchiser la comparaison : ces deux remarquables prises de son s’avèrent complémentaires pour illustrer un portrait véridique. En tout cas, le SACD accuse un surcroît de définition en bicanal, et une spatialisation exceptionnelle en multicanal.

Christophe Steyne

Son : 10 - Livret : 10 - Répertoire : 8 - Interprétation : 10

 

 

 

 

 

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