Hommage à Patrick Davin

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Il appréhendait chaque chose en profondeur, en artisan soucieux de tout comprendre et de tout maîtriser, dans un rapport d’une confondante intimité avec les œuvres. Grand explorateur, curieux de tout, il abordait tous les répertoires avec un étonnant mélange de précision scientifique et de fraîcheur solaire. Perfectionniste scrupuleux, il veillait toutefois à créer avec les musiciens un rapport de confiance d’autant plus fécond qu’il préservait ces derniers de toute tension inutile, avec d’évidentes qualités pédagogiques. Réellement passionné par la transmission des savoirs, il venait d’être nommé Directeur du domaine musique au Conservatoire Royal de Liège… Patrick Davin est subitement décédé ce 9 septembre, et c’est peu de dire qu’il manquera cruellement au monde musical belge. 

Les hasards de la vie professionnelle m’ont accordé le privilège de collaborer directement avec lui, tout particulièrement lorsque la codirection artistique du Chœur de Chambre de Namur lui a été confiée, entre 2002 et 2005. J’y ai découvert un artiste d’une rare sensibilité, d’une authentique érudition qu’il souhaitait partager avec ses musiciens sans ostentation, en combinant les vertus de l’exigence technique et de la convivialité souriante. J’ai pu ainsi goûter en direct l’apport considérable qu’un tel chef peut offrir à un ensemble : ouverture d’esprit, discipline et sens des responsabilités, culture de l’imagination et de la créativité. Aborder le répertoire contemporain sous l’égide d’un tel compagnonnage s’est révélé passionnant de bout en bout, tant le bonhomme était capable de vous emmener à la conquête de continents inconnus en trouvant chaque fois l’angle d’attaque idéal, la technique idoine. Revisiter d’authentiques chefs-d’œuvre du répertoire révélait également toute l’étendue de son talent, qui variait les angles de vue et suscitait de réjouissantes rencontres, notamment avec des acteurs et metteurs en scène motivés à l’idée de partager notre musique en l’enrichissant, en la nourrissant de leur propre sensibilité. La belle aventure vécue aux côtés de Patrick Davin a donc permis à nos chanteurs d’aborder la création et le répertoire contemporain avec un savoureux mélange d’excitation et de sérénité, de découvrir les classiques sous des éclairages nouveaux, et d’élargir leur répertoire jusqu’à Serge Gainsbourg ou Charles Trenet.  

Son intelligence, ô combien brillante et affûtée, il se gardait de l’afficher en porte-étendard. C’est dans un climat serein porteur d’énergie collective qu’il aimait pleinement s’exprimer, parsemant volontiers son discours de touches d’humour, l’air de ne pas y toucher, sur un ton parfois très acéré mais jamais malveillant.

Le Conservatoire Royal de Liège voyait en lui un directeur idéal, compétent et enthousiaste, sincèrement désireux de mettre toute son expérience au service de la nouvelle génération. Totalement impliqué, il se multipliait déjà sur le terrain, à l’écoute de tous. Cette nouvelle et belle aventure s’interrompt avant même d’avoir donné ses premiers fruits, un drame pour l’institution comme pour les professeurs et étudiants en attente d’un leader charismatique.

Partout où Patrick Davin est passé et a laissé de si beaux souvenirs, il faudra désormais faire sans lui. Alors, adieu l’artiste, et surtout : merci !

Jean-Marie Marchal

  • Patrick Davin par Ayrton Desimpelaere

Sensible et bienveillant, Patrick Davin ne boudait jamais un sourire, même dans les moments qui ne s’y prêtaient pas. 

J’ai rencontré ce passionné de musique française (mais pas seulement) dans un des ascenseurs de l’Opéra Royal de Wallonie. Je rejoignais la « cafétéria » au moment de la pause d’une production (Nabucco si mes souvenirs sont bons), il sortait d'un rendez-vous avec la direction. « Ah, c’est vous le jeune chef belge ? On se rencontre enfin ! ». Cet échange furtif mais précurseur d’une collaboration étroite montrait l’intérêt du chef pour la jeunesse. Patrick fut professeur de direction d’orchestre, il a à maintes reprises dirigé des ensembles de jeunes, notamment l’Orchestre Symphonique de l’IMEP. Le contact naturel et attentionné qu’il adoptait lors de chaque répétition se faisait très vite ressentir dans les rangs. Il savait où aller et comment y parvenir. 

J’ai eu la chance de travailler avec lui à plusieurs reprises sur son terrain de prédilection : Berlioz avec la Damnation de Faust, Auber avec l’incroyable Domino noir et Gounod avec Faust. Nous devions cette année travailler ensemble sur Lakmé… le Covid-19 en a décidé autrement. Ce qu’il y avait d’impressionnant chez lui, c’étaient les partitions. Chaque note, instrument, dynamique… étaient entourés d’une couleur et regorgeaient d’informations en tous genres. La partition devenait une source d’inspiration voire une notice explicative, tant elle traçait un parcours que l’on aimait suivre. A sa manière, Patrick transformait la partition en une grande histoire. 

Deux moments marqueront à jamais notre collaboration. D’abord, une discussion passionnante sur une manière de gérer le stress, l’angoisse de ne pas y arriver, le recul à adopter dans certaines situations ou encore le regard des autres du plus en plus difficile de nos jours. C’était pendant Faust. Il avait tenu à cette discussion car il me trouvait physiquement fatigué. Avec cet acte humaniste, il est parvenu à me donner l’énergie nécessaire pour poursuivre. Plus tôt, avec le Domino noir, une boutade ponctua une répétition de mise en scène. Nous étions avec la formidable Anne-Catherine Gillet et quelques autres chanteurs. Je ne suis pas très expressif, il l’avait remarqué et s’en était donné à cœur joie pour le faire remarquer et m’imiter. Ce moment totalement décomplexé, comme les nombreux messages écrits échangés, témoigne du caractère joyeux et bon enfant du Maestro. 

En août, nous avons repris les répétitions à l’ORW. Alors que je dirigeais les lectures d’Hamlet à l'orchestre, production qu’aurait dû diriger Patrick en octobre, je répétais régulièrement : «  bien sûr, ce sont mes intentions et indications. Vous verrez avec le Maestro Davin ce qu’il désire dans tel ou tel passage ». Je ne pensais pas à ce moment que ce serait la dernière fois que j’évoquerais son nom en répétition…

Patrick Davin aura marqué le monde de la musique par sa précision quasi chirurgicale et sa bienveillance à l’égard des artistes. Il nous manquera, c’est une évidence. Adieu Maestro… et merci !

Ayrton Desimpelaere

  • Patrick Davin par Pierre-Jean Tribot 

Patrick Davin était un musicien à la fois dans son époque et hors du temps.

Dans son époque, car il était un infatigable défenseur de la musique contemporaine et de la musique contemporaine belge. Ainsi, on ne compte pas les créations d'opéras données sous sa direction  :  Benoît Mernier (Frühlings Erwachen), Philippe Boesmans (Au Monde ou Pinocchio), Kris Defoort (The House of the Sleeping Beauties) ou Is This the End de Jean-Luc Fafchamps dont il devait donner la création de week-end à La Monnaie ; mais aussi des oeuvres symphoniques ou pour ensemble de Benoît Mernier, Claude Ledoux, Michel Fourgon...

Dans son temps, car il n'hésitait à mettre les mains dans le cambouis administratif à l’image de ses nouvelles fonctions au Conservatoire royal de Liège, recrutement fabuleux pour cette institution séculaire qui avait besoin d’une direction visionnaire.

Hors du temps, car à une époque où les interprètes se spécialisent dans des domaines hermétiques ou des micro-parties du répertoire, Patrick Davin pouvait passer avec une facilité confondante d’un opéra du répertoire à une rareté lyrique, d’une oeuvre de musique contemporaine exigeante aux Carmina Burana ou de la symphonie n°7 de Mahler à des partitions de la compositrice oubliée Augusta Holmès. Cet appétit musical reposait sur une grande exigence et un travail approfondi sur les partitions. Sa discographie n’est pas numériquement imposante, mais chacun de ces titres témoigne d’un véritable apport au répertoire  (à l’inverse de tant d’autres galettes…). N’oublions pas que l’un de ses premiers enregistrements consacré à la la version originale de la Tragédie de Salomé de Florent Schmitt (pour Naxos) est le seul à ce jour dédié à cette partition d’origine. Dans cette discographie on retrouve ses chers compositeurs belges contemporains, mais aussi des raretés lyriques dont des opéras d’Edouard Lalo, mais surtout une exceptionnelle intégrale des concertos pour violon d’Henri Vieuxtemps. Par tous ces aspects Patrick Davin laisse un vide incommensurable.

Pierre-Jean Tribot

  • Patrick Davin par Patrice Lieberman

J’ai découvert pour la première fois le nom de Patrick Davin dans un article du Monde consacré au Concours de chefs d’orchestre de Besançon de 1992 et où l’on disait beaucoup de bien de ce finaliste. Après l’avoir entendu diriger l’Orchestre mondial des Jeunesses Musicales au Palais des Beaux-Arts en 1994 dans une superbe interprétation de l’Apprenti sorcier de Dukas (un de ses confrères m’en avait très justement dit qu’elle était « modérée dans le tempo, mais sorcière dans la sonorité »), il m’a paru évident qu’on avait affaire ici à un réel talent et qu’il vaudrait certainement la peine de suivre de près le parcours de ce musicien si manifestement doué.

C’est pourquoi, je proposai début 1996 à l’hebdomadaire bruxellois anglophone The Bulletin auquel je collaborais à l’époque de l’interviewer, l’occasion d’un concert qu’il allait donner à la tête de l’Orchestre National de Belgique. Nous nous sommes retrouvés dans le décor feutré d’un bar bruxellois pour ce qui était sa première interview dans la presse belge. Assez crispé et sur ses gardes, il m’expliqua tout de go sa méfiance à l’égard de la presse et sa crainte de voir ses propos déformés. Cependant, la glace se rompit rapidement et nous avons évoqué son parcours d’apprentissage, l’état actuel de sa carrière et ses projets.
J’assistai aussi au concert et j’en garde un vif souvenir. Après une oeuvre impeccablement construite et peu marquante de Jacqueline Fontyn, le programme offrait un concerto pour clarinette de Weber avec un éblouissant Walter Boeykens et, surtout, une remarquable Pastorale de Beethoven qui donna l’occasion de voir à l’oeuvre un véritable interprète, de ceux qui, justement parce qu’ils connaissent et maîtrisent parfaitement la partition, réussissent à se mettre entièrement au service de la musique. Il y avait là un mélange de sincérité, de rigueur, de clarté et d’humilité qui faisait beaucoup penser à l’art d’un Hans Rosbaud. Ses qualités pédagogiques et le fruit du travail en répétitions se percevaient clairement dans une qualité d’exécution inattendue de la part d’un Orchestre National, encore convalescent à l’époque et qui dut en surprendre plus d’un.

Les années qui suivirent ne firent que confirmer cette première impression, surtout dans la fosse de la Monnaie où ses qualités furent régulièrement appréciées dans des œuvres de Boesmans (à commencer par un inoubliable Wintermärchen), de Mernier (magnifique Frühlings Erwachen) et de Brewaeys (L’uomo del flore in bocca).

Je n’oublierai pas de sitôt son Pelléas et Mélisande à l’Opéra Royal de Wallonie en 2007, où la fascinante clarté analytique de sa direction en dérouta certains qui le taxèrent de sécheresse et l’accusèrent de priver Debussy d’une partie de sa magie. Lors d’une interview réalisée à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance du compositeur en 2012, il réitéra son peu de goût pour ceux qui veulent enfermer Debussy dans les brumes d’un impressionnisme qu’il trouvait hors de propos. 

L’étendue de son répertoire, sa capacité d’analyse, sa maîtrise des partitions les plus difficiles, sa rigueur, son autorité naturelle, sa capacité à motiver un orchestre auraient dû lui valoir une place de premier plan parmi les chefs d’orchestre de sa génération. 

Il  nous manquera.

Patrice Lieberman

Crédits photographiques : Jonathan Berger / Opéra Royal de Wallonie

 

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