Hypnose wagnérienne

par

© Vinvent Pontet

Familier des plasticiens et architectes d'« Avant-garde » (Herzog et De Meuron, Anish Kapoor entre autres) on pouvait attendre du metteur en scène libanais Pierre Audi un travail élaboré des volumes et de l'espace. Ce sont des visions paresseuses, brutes de décoffrage déjà trop souvent vues qui alternent panneaux coulissants, bunkers, écrans noirs, carènes échouées ou «zone » pour migrants ponctuée de météorites. Les amants vivent leur incandescente nuit d'amour de l'acte II assis sur une poutre (le « banc de fleurs » de Wagner?) dos à dos le plus loin possible l'un de l'autre. Tristan meurt à l'ombre d'un cabanon surmonté d'une momie (?). Les costumes -alternant gros manteaux et sacs poubelles- semblent (pour les dames) taillés dans des couvertures équines tandis qu'Isolde meurt chauve dans une soutane noire de prêtre... Autant dire que ce n'est pas du côté de cette obscure mise en scène que le wagnérien cherchera son bonheur ou même du sens. A la tête d'un Orchestre National aux cordes émollientes, le chef Daniele Gatti défendait pourtant là un choix d'interprétation prometteur. Le parti-pris de douceur, d'étirement du temps pouvait en effet produire un effet de lévitation, une sensation d'éternité et laisser s'épanouir les étrangetés harmoniques, les interventions instrumentales trop souvent immergées sous la déferlante sonore. Partiellement atteint, cet état d'hypnose offre en effet une très prenante « mort-assomption » d'Isolde mais suppose de la part de l'auditeur -sur la durée- patience et résistance ! Pourtant la dimension du Théâtre des Champs-Elysées semblait idéale... encore faudrait-il que l'hédonisme reprenne sa place sur la scène de ce beau théâtre ! Hédonisme que le Heldentenor Torsten Kerl dispense à profusion dans un chant aux couleurs claires et chaudes, phrasé tel un immense Lied. Rachel Nichols incarne une Isolde plus juvénile, incisive et androgyne de timbre qu'à l'accoutumé. Brett Polegano impressionne par sa présence, sa vigueur et l'excellence de sa projection dans le rôle du fidèle Kurwenal. Steven Humes s'impose en douceur dans la figure du roi Marke, symbole du monde ancien qui sombre, triste et digne. Michelle Breedt (Brangaine) et Andrew Rees (Melot) surmontent vaillamment une mise en scène qui ne les avantage guère. La liste pléthorique des scénographes, costumiers, coiffeurs, techniciens des décors et lumières avec leur pléiade d'assistants laisse perplexe (une fois de plus!)... au vu de la réalisation. D’autant plus regrettable que le chef-d’œuvre de Wagner ne célèbre pas seulement le naufrage d'un monde périmé mais aussi la transmutation et le renouveau.
Bénédicte Palaux Simonnet
Paris, Théâtre des Champs Elysées, le 
15 mai 2016

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