« Il Trionfo del Tempo e del Disinganno » aux Innsbrucker Festwochen der Alten Musik
« Le Triomphe du Temps et du dessillement » serait l'œuvre parfaite pour faire ses adieux à un Festival auquel notre René Jacobs a consacré une énergie et un talent plus que remarquables. Rappelons qu'il y a dirigé plus de trente opéras différents au cours des dernières vingt-cinq années. Ironie du destin, le « Temps » en a décidé autrement et Jacobs, miné par ses divers soucis de santé, a dû céder la baguette à son fidèle et aussi talentueux assistant depuis longtemps, Attilio Cremonesi, lequel a prononcé, à l'issue du concert, quelques mots empreints d'émotion, provoquant une très sincère « standing ovation ».
Le texte concocté par le cardinal Benedetto Pamphilj, l'un des mécènes de Händel lors de son séjour de jeunesse à Rome, est une réflexion philosophique en forme de dialogue platonicien sur le cours du temps et ses effets sur la beauté, la jeunesse, le plaisir et les illusions. Parfaitement adapté pour une rétrospective sur la carrière d'un grand musicien comme Jacobs qui a consacré précisément toute sa vie à répandre la beauté et le plaisir. La pièce, que Händel termina au printemps 1707 et créa le même été, contient, sous le texte « Lascia la spina, cogli la rosa », la première version du célébrissime « Lascia ch'io pianga » du Rinaldo de 1711. À côté d'un foisonnement créatif, où des airs de la plus redoutable virtuosité côtoient des moments d'introspection, il faut remarquer l'imagination que le teuton déploie pour varier les timbres et les dispositions du continuo, où l'on trouve sans doute aussi la main de Jacobs, un maître absolu en la matière. Les musiciens qui ont travaillé avec lui savent qu'il est capable de porter la minutie de ses interprétations jusqu'à réaliser note par note l'intégralité du continuo…
Le Freiburger Barockorchester est un ensemble qui brille bien plus par le côté humain et chaleureux de ses musiciens que par sa seule performance technique. Entendons-nous, il s'agit de très brillants solistes, mais ils n'exhibent pas leur virtuosité gratuitement, il y a toujours un souci expressif et humaniste derrière le panache et les étincelles : dès l'ouverture, le concertmeister Péter Barczi et Hannah Visser nous servent des soli franchement séduisants ; plus tard ce sera la harpe de Mara Galassi, l'orgue de Sebastian Wienand ou le violoncelle de Stefan Mühleisen, et on pourrait pratiquement les remarquer tous. Tout cela porte bien, de nouveau, le poinçon de Jacobs… Du côté des solistes, une découverte saisissante dénommée Kateryna Kasper, une soprano ukrainienne établie en Allemagne, dont la discographie est déjà assez nourrie, en compagnie de pointures comme Joana Mallwitz, Sebastian Weigle ou René Jacobs avec son controversé « Der Freischütz ». Son répertoire va du baroque au « lied » romantique ou au polonais Weinberg, et cela se comprend car sa voix est remarquable dans toute la tessiture : ce rôle de « Piacere » aurait parfaitement convenu à un mezzo-soprano et cela ne lui pose aucun problème, ni dans l'extrême grave, ni dans la brillance de l'aigu. Enfin, ses qualités d'interprète montrent un engagement émotionnel splendide, servi par une voix merveilleusement mielleuse, brillante ou moirée selon les instants, et par une intelligence musicale étonnante qui lui permet d'improviser des ornementations d'un goût excellent et parfois très hardies. Son air « Un leggiadro giovinetto » fut inoubliable, autant que « Lascia la spina ».
Le contreténor Filippo Mineccia défend plus qu'honorablement le rôle du « Disinganno », notamment dans cet air surprenant « L'uomo sempre se stesso distrugge » avec ses ambiguïtés tonales qui décrivent à merveille la capacité de l'homme pour s'autodétruire, un sujet d'une pressante actualité. Sa voix est bien projetée et sa colorature captivante. Plus qu'honorable aussi, avec une pointe d'ironie dans sa performance, le ténor britannique Thomas Walker, « Il Tempo ». Le rôle laisse peu de place à la brillance et exige du chanteur une grande malléabilité expressive et un contrôle accru d'une tessiture très étendue, écueils dont il sort avec panache.
La déconvenue viendra de la soprano coréenne Sunhae Im (Bellezza), une voix devenue trop acide pour incarner la beauté et une interprète qui essaie de masquer avec des minauderies le peu de ressources expressives dont elle dispose. Pour une interprète versée, en principe, dans le chant baroque, on est consterné de n'entendre aucune ornementation dans les reprises. Je me demande si sa présence à Innsbruck répondait au choix de Jacobs ou à un coup de poker des agents artistiques, mais en tout cas, elle ne convainc pas l'auditoire et cela se fait sentir à l'applaudimètre…
Je rappelle, enfin, la merveilleuse performance d'Attilio Cremonesi qui, dans la position bien trop difficile du remplaçant, a dirigé l'ensemble avec la plus grande clarté, une excellente organisation des plans sonores et toute la flexibilité requise par une écriture vocale plus qu'exigeante, pensée pour des virtuoses de premier plan.
Innsbrucker Festwochen der Alten Musik, le 22 août 2026
Xavier Rivera
Crédits photographiques : Amir Kaufmann



