« In a Strange Land »

par

John DOWLAND (1563-1626) – William BYRD (c. 1540-1623) – Richard DERING (c. 1580-1630) – Peter PHILIPS (c. 1540/61-1628) – Philippe DE MONTE (1521-1603) – Robert WHITE (c. 1538-1574) – Huw WATKINS (*1976). Stile Antico. 2019-71’34"-Textes de présentation et textes chantés en français et anglais-Harmonia Mundi HMM 902266

Suite au désaveu aventureux de l’autorité papale par Henri VIII, la seconde moitié du XVIe siècle vit les souverains anglais hésiter entre protestantisme et catholicisme : Édouard VI opte pour l’obédience protestante ; Marie I jure obéissance à Rome. Quant à Élisabeth I, elle embrasse à nouveau la foi protestante, suscitant l’ire du pape Pie V, qui la déclare aussitôt hérétique et menace d’excommunication tout sujet catholique qui se soumettrait à son autorité. La souveraine répondit aux virulentes protestations dont elle fit l’objet de la part des catholiques romains à la fin des années 1560 (on en trouve le souvenir dans les Lamentations de Robert White figurant sur ce disque) par une vague de persécutions qui fit de nombreuses victimes dans les rangs des papistes. Le programme de ce disque, intelligemment articulé autour du thème de l’exil, réunit six compositeurs catholiques de l’ère élisabéthaine qui, soit ne se sentaient plus chez eux dans l’Angleterre protestante mais y demeurèrent envers et contre tout, soit furent contraints de quitter le pays à cause de leurs convictions religieuses. Leur détresse trouve à s’exprimer dans nombre de leurs œuvres, s’appuyant régulièrement sur les textes de l’Ancien Testament évoquant la captivité du peuple hébreu à Babylone ou la destruction du temple de Jérusalem.

Ce nouvel enregistrement de Stile Antico débute par un arrangement de l’illustrissime pièce pour luth de John Dowland, Flow, my tears, dont le titre suffit à traduire la mélancolie. Dowland fut l’un de ceux qui, en raison de leur foi catholique, furent tenu à l’écart de la cour d’Elisabeth I. Le programme de ce fort beau CD comprend également un autre air de Dowland, In this trembling shadow, du même acabit. William Byrd, bien que vénéré à travers toute l’Angleterre et jouissant de l’estime de la Reine, soutint lui aussi la cause des chrétiens réfractaires à l’Église anglicane, notamment au travers de ses deux recueils de Cantiones sacrae ; de celui de 1589 sont issus les deux motets interprétés ici, Tristitia et anxietas et Quomodo cantabimus. Ce dernier, qui met en musique les versets 4 à 7 du Psaume 136, donne la réplique au motet Super flumina Babylonis de Philippe de Monte, maître de chapelle de l’Empereur du Saint-Empire, qui repose pour sa part sur les quatre premiers versets du même psaume. De Richard Dering, qui se convertit probablement au catholicisme au début des années 1610, nous entendons le motet le plus connu, Factum est silentium. Vient ensuite le tour de Peter Philips, qui jouit de son vivant d’une notoriété pratiquement équivalente à celle de Byrd mais qui, à l’inverse de ce dernier, ne bénéficiait pas de l’amitié d’Elisabeth et n’eut pas d’autre choix que de quitter l’Angleterre en 1582 du fait de sa fidélité à Rome ; il s’établit ensuite à Anvers, puis à Bruxelles, après un bref séjour en prison suite à des soupçons le mêlant à un complot fomenté contre la Couronne britannique. Deux de ses admirables motets figurent sur ce disque : l’un, Gaude Maria virgo, est dans un style archaïque ; l’autre, Regina caeli, annonce en revanche la période baroque.

  Le programme que voici comprend également une mise en musique, par le compositeur contemporain Huw Watkins, de l’un des poèmes les plus étranges de Shakespeare, The Phoenix and the Turtle (Le Phénix et la Colombe). Né en Grande Bretagne en 1976, Watkin n’a rien d’un musicien en exil ; mais le sonnet sur lequel s’est porté son choix serait, selon certains, une allégorie évoquant deux martyrs catholiques. Sur le plan musical, le style de la pièce tranche inévitablement avec celui des autres œuvres présentées sur ce disque, même si l’ensemble de la programmation participe d’un même esprit. Cette page contrastée, à l’harmonie chatoyante, aurait indéniablement mérité de figurer sur un autre support -en compagnie, par exemple, d’autres œuvres pour chœur a cappella de Watkin, d’Eric Whitacre, voire d’Ildebrando Pizzetti ou de Frank Martin. A tout prendre, nous aurions également pu concevoir un programme alternant musique ancienne et œuvres contemporaines. En l’occurrence, la présence isolée de cette courte composition, enchâssée entre le Regina caeli laetare de Philips et les longues Lamentations de White, est quelque peu incongrue.

 Parfaitement à son aise dans ce répertoire de la Renaissance qu’il affectionne par-dessus tout, Stile Antico réaffirme ici son statut de premier plan sur le terrain, particulièrement fertile en outre-Manche, de la musique vocale. Savant mélange d’intimité et d’expressivité, l’interprétation que nous livre le chœur de chambre britannique de ces œuvres de compositeurs élisabéthains -quelquefois subversives, souvent émouvantes- et de celle de Watkin est non seulement sans faille en termes d’intonation et de balance, mais surtout d’une justesse de ton remarquable.

Son 10 – Livret 9 – Répertoire 10 – Interprétation 10

Olivier Vrins

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