La passe Dudamel ou l’impasse Dudamel ? 

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La nouvelle tant attendue est enfin tombée : Gustavo Dudamel est désigné au poste de directeur musical de l’Opéra de Paris ! Dans un contexte morose et déprimant, les spéculations sur cette arrivée qui ont tant occupé le landerneau musical et les commentateurs de réseaux sociaux en étaient presque divertissantes et croquignolesques.

A ce titre, il fallait se régaler des commentaires lu ça et là sur les spéculations les plus improbables et les désignations éventuelles qui apparaissent au détour d’une conversation, d’avis sur les réseaux sociaux ou même d’articles de confrères. Certains chefs et cheffes dont les noms étaient avancés devaient même être assez pantois ou bien très flattés d’être virtuellement successeurs de Philippe Jordan ! Cela étant, le nom du chef vénézuélien avait été communiqué à des personnels de l’Opéra de Paris dès l’automne dernier. Comment expliquer un tel délai de communication au public ? Stratégie délibérée pour espérer annoncer la nouvelle alors que le public aurait pu revenir dans les salles ? Négociations de dernières minutes pour la finalisation du contrat (on peut compter sur le redoutable et hautement expérimenté Mark Newbanks, l’agent du chef, pour négocier avec toute la dureté attendue) ? Nécessaire validation des termes du contrat par la tentaculaire et tatillonne Administration étatique française...? Il n’empêche, la fumée est blanche et le champagne coule !   

Commenter une désignation est au final un sport de comptoir de bar tant des tas de facteurs entrent en compte, y compris les plus subjectifs, ce qui conduit trop souvent à ne se fier qu’à l’émotion.

Bien évidemment, une nomination vaut ce qu’elle vaut et il est tout à fait présomptueux d’envisager le futur de ce mandat... Mais une telle désignation donne une orientation symbolique, surtout pour une institution comme l’Opéra de Paris et dans un contexte général qui appelle à réinventer le classique et à faire table rase des habitudes du passé pour répondre aux enjeux du monde post-covid.  

A ce titre, la désignation de Gustavo Dudamel sonne indubitablement “Ancien monde”. En effet, ceux qui espéraient un univers de la musique classique développé autour de son territoire et conscient des problématiques environnementales en seront pour leurs frais. L’Opéra de Paris s’attache les services d’une méga-star internationale qui ne renonce pas à son poste de directeur musical du Los Angeles Philharmonic, à l’autre bout de la planète d'où il ne viendra sans doute pas en pédalo ou en planeur zéro-émission de CO2 ! Cette nomination poursuit la logique de surenchère de coûts et de star-system qui mine les grosses maisons d’opéras : une course effrénée en avant avec toujours plus de glamour et de paillettes pour attirer les mécènes et sponsors, médias généralistes et internationaux, et justifier un prix des places particulièrement élevé ! L’annonce d’une commande d’un nouveau ballet à l’Anglais Thomas Adès, autre star internationale de la composition, montre bien l’orientation choisie pour tenter de valoriser au niveau mondial la  marque “Opéra de Paris” plutôt que régénérer la création locale qui pourtant compte tant de brillantes et belles personnalités. Aucun commentaire n’a été fait officiellement sur le montant du cachet et les clauses du contrat. On peut cependant entrevoir des sommes rondelettes et des à-côtés conséquents ! Si ce n’est pas choquant sur le fond (quand le PSG veut un attaquant vedette et vendeur, il paye plutôt Neymar du FC Barcelone qu’un talent émergent du FC Gueugnon…), mais dans un contexte général de disette et de souffrance de la Culture, cela sonne encore Ancien monde, voir comme une provocation... 

Bien qu’il soit âgé de seulement 40 ans, le maestro est déjà un musicien très expérimenté dans un contexte où de plus en plus de postes sont confiés à des très jeunes artistes à l’image de Klaus Mäkelä à l’orchestre de Paris, Lahav Shani à Rotterdam et Tel Aviv, Santtu-Matias Rouvali au Philharmonia de Londres ;  nonobstant la question du genre et de la parité qu’une désignation d’une cheffe dans la prestigieuse fosse parisienne aurait eu de symbolique à l'échelle planétaire. Enfin, on constatera qu’avec cette nomination aucune des grosses institutions musicales parisiennes n’a à sa tête un chef/une cheffe français(e), alors qu’une “génération dorée” a éclot et conquiert de monde entier : Alain Altinoglu, Louis Langrée, François-Xavier Roth, Ludovic Morlot, Stéphane Denève, Pascal Rophé, Alexandre Bloch, Fabien Gabel... Seul le très doué Adrien Perruchon sauve l’honneur français à la tête de l’Orchestre Lamoureux. Certes, ce genre de considération nationale est mal vue en France, mais cela reste un élément à considérer dans le cadre de cette analyse. 

Un autre niveau de lecture est musical. Dudamel est-il un bon choix artistique ? Ce qui est sûr, c’est qu’il est un exceptionnel technicien de la direction que les orchestres adorent pour sa capacité à les galvaniser et la confiance qu'il leur donne. Certes sa réputation en tant que chef lyrique reste encore à démontrer tant son expérience du domaine est relativement faible, mais un tel chef saura apprendre le répertoire usuel, quitte à se limiter à des oeuvres spectaculaires et bankables pour une baguette virtuose : sans doute plus de Wagner, Strauss et de Puccini que de Donizetti, Offenbach et de Bellini….Il ne faut pas non plus perdre de vue que l’Opéra de Paris est une maison très particulière et, sans remonter aux déboires de Verdi et de Wagner, elle peut soumettre les artistes à rude épreuve : comme Esa-Pekka Salonen échaudé par la gréviculture incessante, sans parler d’un orchestre réputé très difficile et casseur de chefs à l’image du clash monumental qui vit le brillant Daniel Harding claquer la porte pendant des répétitions d’un opéra de Mozart... ! Il est ainsi peu probable qu’ils chatouillent trop les nerfs du Vénézuelien, du moins dans un premier temps.   

Au final, celui qui a les clefs de l’équation musicale, c’est Dudamel lui-même. Aura-t-il l’envie de réellement s’investir dans toutes les caractéristiques de son mandat ? Sera-t-il concerné par la défense de la création musicale et des répertoires rares au-delà de quelques projets médiatiques ? Aura-t-il la volonté de s’impliquer dans des projets de médiation ou socioculturels au-delà de quelques séances photos ? Le contrat initial entre le chef et l’Opéra de Paris est d’une durée de six ans, ce qui est tout de même rassurant sur la volonté de l’artiste de se poser et de s’investir à Paris. Cependant le nombre stratégique de ses semaines de présence annuelle sur les rives de la Seine n'a pas été précisé lors de la conférence de presse du jour. 

Nous terminerons cette analyse ici en rappelant qu’il ne s’agissait pas de donner un avis, hautement prématuré à ce stade, mais de replacer cette désignation dans un contexte plus large. L’un des points intéressants, c’est de voir les chefs d’envergure se réintéresser au domaine lyrique, de Yannick Nézet-Seguin à New-York à Gustavo Dudamel à Paris, après des années qui voyaient les virtuoses de la baguette éviter au maximum la fosse. 

Pierre-Jean Tribot

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Un commentaire

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    Yves Peeters

    C'est un grand chef d'orchestre et l'Opera de Paris a bien fait de l'engager. Je trouve obsessionnel cette "parité" entre hommes et femmes,! L'important c'est le talent, et les femmes chef d'orchestre, on peut le regretter, sont rares. Va t- on comme en politique bientôt exiger une alternance hommes-femmes? On vit dans un monde fou. Tout aussi idiote cette allusion à la consommation de CO2 parce que Dudamel va devoir prendre l'avion entre Los Angeles et Paris. Autre obsession. Rerproche t-on au Président Biden de prendre l'avion pour rencontre un homologue en Europe?

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