Le Vaisseau fantôme à la Philharmonie du Luxembourg
Version de concert du "Vaisseau fantôme" avait été donnée à la Philharmonie du Luxembourg sous la direction du jeune chef finlandais Tarmo Peltokoski. Le moins que l'on puisse dire est que cette production était contrastée.
D'abord chez les solistes : le Daland du baryton-basse allemand Albert Dohmen n’offrait pas le timbre adéquat, et surtout il rendait des notes graves trop caverneuses pour saisir l’auditeur. Et s'il jouait convenablement son rôle, prenant son timbre en main au fur et à mesure du drame, il manquait de couleurs vocales et donc de chair pour son rôle, ce qui handicapait jusque dans ses duos.
Le baryton américain Brian Mulligan en Hollandais manquait, quant à lui, de profondeur et d’incarnation pour donner à son chant le caractère spectral faisant appartenir le capitaine maudit autant au monde des morts qu'à celui des vivants. Son timbre trop blanc, trop sec, presque objectif ne faisait pas trembler l’auditeur. Il ne suscitait donc aucune émotion particulière dans son aria "Die Frist ist um,… und abermals verstrichen», laquelle s’achève pourtant sur un appel au néant afin de finir son errance.
Leurs duos sonnaient très confus, peu audibles et quasi brouillons à chaque fois. La Santa de la soprano suisse Gabriela Scherer manquait de souffle dans ses aigus, notes dont son rôle est richement pourvu afin d’indiquer sa folle aspiration à la mort. Elle ne parvenait pas non plus à emporter lorsqu'elle chantait la ballade de Senta " Johohohe! Johohohe! Johohohe! Johohe!", en la prenant de façon froide, extérieure et quasi sans passion. Cette conception blanche du chant handicapait durant tout l'opéra, y compris dans ses duos.
Le trio entre Daland, le Hollandais et Senta en était également peu clair, difficilement audible et très confus. Les qualités des solistes étaient ainsi dans les rôles secondaires, voire tertiaires.
Ainsi, la Mary de la mezzo Catriona Morison était ainsi très appréciable, grâce à sa clarté et son articulation. Sa fermeté face à Senta était à propos, soulignant que sa voix jouait comme son corps. Il était donc d’autant plus dommage que la balance entre l'orchestre et elle joua en sa défaveur.
Le timonier du jeune ténor David Fischer dont la verdeur saillait parfaitement au rôle, donnait une touche fraîche à son chant notamment avec l'aria au vent du sud " Mit Gewitter und Sturm aus fernem Meer". Il gardait durant tout l'opéra cette proximité avec l'enfance qui éclaircissait le drame tiraillé entre malédiction et rédemption.
Le très heldentenor du ténor suédois Tuomas Katajala finissait de relever le niveau des solistes masculins. Fort sans être lourd, grave et léger, allant de l'avant, sa voix brillait dans l'atmosphère marine de cette production. Son entrée éclatait avec son "Senta! Willst du mich verderben?", il brûlait avec son air "Dir einen Gatten geben!" et continuait ainsi de luire jusqu'au sacrifice de Senta. Un grand plaisir.
Mais les véritables atouts de cette production étaient ses grands ensembles musicaux, que Wagner sait si bien manier et magnifier. D'abord les chœurs masculins, qui dégageaient une force virile dès leur entrée, avec le célèbre " Steuermann, lass die Wacht " mais aussi une grande douceur, avec le chœur des marins morts attendant d'être engloutis par le néant comme leur capitaine. Peut-être aurait-il été préférable de sentir dans cette force, plus de fraternité, de chaleur humaine... Chacun en décidera. Nonobstant le Polish Radio Choir – Lusławice emportait les spectateurs à chaque apparition. Le chœur Katowice City Singers' Ensemble Camerata Silesia pour celui des femmes ajoutait un aspect de musique populaire, au meilleur sens du terme et une continuité avec le Freischütz tant admiré par Wagner. Leur union était sans heurt, comme bien entendu, mêlant admirablement la force de l’un et le folklore des autres.
Et surtout ! La direction du chef finlandais au pupitre de l’Orchestre philharmonique du Luxembourg. Réussissant l'alliage des cuivres et des cordes, encore une fois dans la continuité du Freischütz, il tenait dans ses moments descriptifs d'une symphonie de Beethoven, ses violons rappelant les vagues, et les cuivres les vents marins, et dans ses moments narratifs de l’orchestre de Mahler. Il faut d’ailleurs féliciter le cor de l'orchestre qui, clair et sonore, soufflait ici comme la trompette de Fidelio, ce qui n’est pas rien. Un orchestre pareil semble parfait pour les symphonies de Mahler. C'était le deuxième concert du jeune chef au Luxembourg. Vivement la troisième !
Luxembourg, Philharmonie, 13 mai 2025
Crédits photographiques : Philharmonie Luxembourg / Ines Rebelo de Andrade