L’Elixir d’amour à Vienne

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Ce 7 mai dernier, l’Opéra de Vienne reprenait sa production de L’Elisir d’amore de Donizetti dans la mise en scène d’Otto Schenk, cette fois avec le chef d’orchestre italien Gianluca Capuano.

Cette production en est à sa 283ème reprise. Elle est donc loin d’être neuve. Sent-elle le formol avec ses couleurs pastelles, et son village italien de carte postale où pas un grain de paille et de poussière, pas une éraflure sur les costumes et pas un muscle ne montre ni l’usure, ni le côté surnaturel sous-jacent à cet opéra d’apparence si simple ? Si formol il y a, il est peut-être justement dans cette aseptisation visuelle voulue par le décorateur et costumier allemand Jürgen Rose… Chacun en jugera…

Pour vivifier cette mise en scène, le metteur en scène autrichien fait fondre dans le jeu d’acteur le naturel et le caricatural, donnant des résultats plus qu’appréciables. L’Adina de la soprano sud-africaine Pretty Yende, comme la Giannetta de la soprano serbe Ana Garotić, est ici spontanée et sans chichis, en un mot d’une fraîcheur du meilleur aloi. Le Nemorino du ténor américain Michael Spyres allie parfaitement un jeu naturel avec sa *vis comica*, pour donner un paysan maladroit de naïveté.

Le comique, toujours difficile à manier pour éviter de tomber dans le trop caricaturalement bête et vulgaire, est ici très bien utilisé aussi par le baryton italien Ambrogio Maestri, qui campe un Dulcamara pas bien méchant. Par contre le Belcore du baryton autrichien Clemens Unterreiner, forçant aussi bien son jeu que dans son incarnation vocale, y parvient moins bien, et donc ressort un peu trop inconfortablement du plateau vocal.

Il faut saluer ici le chœur, véritable personnage dans cet opéra, qui reste ductile, clair et enjoué durant toute la production. Un très bon travail encore une fois du chef de chœur Martin Schebesta.

Et surtout le chef d’orchestre, qui équilibre bien les vents et les cordes pour donner une atmosphère pastorale durant l’ouverture. Les vents y font flotter une humeur rêveuse et délicate alors. Et les cordes gardent un beau legato durant la production. Le hautbois durant le « Una furtiva lacrima » est particulièrement réussi.

Si un reproche peut être fait ici, il pourrait sonner presque paradoxal. Si la Giannetta d’Ana Garotić est appréciable – à la fois claire et amusée, surtout durant la scène de la révélation de l’héritage de Nemorino à ses amies –, si le Dulcamara d’Ambrogio Maestri est toujours franc, vivant et réjouissant, sans jamais tomber dans le grotesque y compris durant sa présentation « Udite, udite, o rustici » et si enfin le Belcore de Clemens Unterreiner frôle parfois le caricatural dès son « Come Paride vezzoso », la voix de Pretty Yende en Adina est claire, splendide, ductile, digne de Mirella Freni et de Renata Scotto, tellement superbe d’ailleurs qu’on entend plus Aida ou Violetta Valery que Adina. Son « Della crudele Isotta Il bel Tristano ardea » est un exemple parmi tant d’autres… Il va de même avec celle de Michael Spyres, qui est aussi solaire, flexible et franche que le fut celle de Pavarotti. Elle correspond plus à celle d’un Alfredo Germond ou d’un Radames, qu’à un Nemorino. Son « Una furtiva lacrima » splendide à tous points de vue, n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de sa superbe.

Cela se retransmet aux duos. Les duos Adina/Pretty Yende et Nemorino/Michael Spyres ont ainsi plus de la noblesse verdienne, que celle de la paysannerie de Donizetti.

Les duos entre hommes, soit entre Dulcamara/Ambrogio Maestri et Nemorino/Michael Spyres ont ainsi un aspect étrange, l’un tirant vers la commedia dell’arte et l’autre vers la comédie en art noble, et cela est encore plus accentué avec les duos entre Belcore/Clemens Unterreiner et Nemorino/Michael Spyres.

Il en va de même avec Pretty Yende, sauf durant le duo avec Dulcamara « La Nina Gondoliera, e il Senator Tredenti. Barcarola a due voci », durant lequel la soprano fait descendre sa splendeur au comique. Peut-être aurait-il été bon qu’elle entache un peu de son éclat afin de plus correspondre à son personnage durant la production…

Mais baste de ces critiques tatillonnes, il faut se laisser emporter par la joie de cette production très réussie sous bien des aspects. Donizetti composa cet opéra dans la joie, puisse-t-il être apprécié dans la joie… et en attendant que l’Opéra de Vienne offre une production d’Aida et de la Traviata avec Pretty Yende et Michael Spyres.

Vienne, Staatsoper, 7 mai 2026

Crédits photographiques :  Wiener Staatsoper / Michael Pöhn

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