Maxim Rysanov, la voix sacrée de Vasks 

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Pēteris VASKS (né en 1946): Concerto pour alto; Symphonie pour cordes « Voix » . Maxim Rysanov, alto ; Sinfonietta Rīga, dir. Maxim Rysanov. 2020-SACD-65'46"-Textes de présentation en français, anglais et allemand-BIS 2443

Pēteris Vasks est le compositeur letton le plus acclamé et sans doute le plus doué de sa génération. A l’instar de l’immense majorité de ses collègues des pays baltes, il fut dans un premier temps séduit par les esthétiques avant-gardistes d’Europe occidentale, avant d’opter pour un langage davantage accessible, axé sur la tonalité. L’une des premières œuvres de Vasks inaugurant cette « nouvelle vague » est le très beau Cantabile pour cordes, composé en 1979. 

Contrebassiste de formation, Vasks voue aux instruments à cordes une profonde affection, ce dont se ressent son catalogue. Outre le Cantabile déjà cité, plusieurs de ses partitions sont destinées aux cordes : son œuvre la plus personnelle, Musica dolorosa (1983), ainsi que la symphonie Balsis (« Voix ») (1991), Musica adventus (1995/96), Viatore (2001) et Musica appassionata (2002), notamment. Vasks préfère également l’orchestre à cordes à une formation symphonique dans Message pour 2 pianos et percussion (1982), ainsi que dans sa méditation et sa fantaisie pour violon Lonely angels (1999/2006) et Vox amoris (2008/09).

La plupart de ses concertos sont, eux aussi, dédiés aux instruments à archet accompagnés d’un orchestre à cordes : c’est le cas du célèbre concerto pour violon Distant Light, composé en 1997 pour Gidon Kremer, et du deuxième concerto pour violoncelle, Presence, écrit en 2012 à l’instigation de Sol Gabetta. 

Achevé en 2015, le concerto pour alto et orchestre à cordes de Vasks est dédié à l’altiste ukraino-britannique Maxim Rysanov, qui le grave ici pour la première fois. « Grave » est bien le mot qui convient, tant ce concerto met merveilleusement en valeur toute la mélancolie de l’alto. La recette est connue, mais efficace: comme de nombreuses partitions de Vasks, ce concerto est en forme d’arche, accumulant progressivement la tension, qui atteint son paroxysme dans les deux mouvements centraux et s’évanouit dans un finale lyrique. L’œuvre débute par un andante en do mineur. Emergeant du silence, comme si souvent chez Vasks, les violons frémissent, pianissimo, sur la chanterelle, sur fond de pizzicatos des altos. Peu à peu se dessinent quelques discrètes arabesques, avant que quelques glissandos exhortent le soliste à faire timidement son entrée. L’ancrage tonal s’installe alors fermement dans un climat paisible. L’alto, s’engageant dans l’une de ces élégies sempre legato dont Vasks a le secret, devient de plus en plus loquace et incisif ; les intervalles, d’abord restreints, finissent par se distendre, jusqu’à ce que la musique regagne le calme et le silence originels. L’allegro s’ouvre sur une scansion régulière et violente des cordes pizzicato sur la tonique, autre signature sonore de Vasks. Le discours se crispe, jusqu’à l’arrivée, au travers des différents pupitres, de thèmes d’allure folklorique. Le soliste se lance ensuite dans une cadence qui, au fur et à mesure que l’instrument gravit les registres, se charge d’une énergie relayée, en bout de course, par les cordes au grand complet. Dans l’andante suivant, le chant caverneux de l’alto s’abîme dans un premier temps dans le flot des cordes désolées ; le mode majeur, si rare chez Vasks, pourfend ça et là la grisaille, avant que le soliste se lance dans un nouveau monologue mordant et parsemé d’arrêtes, dans lequel résonne le célèbre thème grégorien du Die irae. Le concerto s’achève sur un retour à la sérénité : un adagio à nouveau élégiaque, au terme duquel s’installe, non sans peine, un lumineux do dièse majeur. Un fort beau concerto, en somme, du même acabit que son illustre parent pour violon.

La symphonie pour cordes Balsis (« Voix ») est probablement, avec le concerto pour violon Distant Light, l’œuvre la plus fréquemment jouée de son auteur. Elle est, en tout cas, l’une de ses œuvres maîtresses. Composée dans un contexte politique tourmenté, marqué par le soulèvement des états baltes, elle porte en elle le douloureux souvenir des barricades érigées dans les rues pour repousser les chars soviétiques et du sang versé par les populations lettone et lituanienne. Vasks y traitre des thèmes qui lui sont chers et qui s’insinuent dans l’ensemble de ses compositions: l’éternité, la vie, la conscience. « Je l’ai écrite avec amour et foi », affirme le compositeur au sujet de cette symphonie. Celle-ci, en trois mouvements joués sans interruption, adopte encore une fois la forme d’une arche. Le premier mouvement, Voix du silence -« à l’écoute de l’infini de la nuit étoilée », nous dit Vasks- est un vaste nocturne s’ouvrant, ici encore, sur des glissandos frémissants aboutissant à un unisson duquel jaillit enfin le premier accord. Un choral résigné, « prise de conscience de la légère tristesse ressentie face à la course inexorable du temps », éclaté entre l’extrême aigu des violons jouant à la tierce et le registre grave des violoncelles et contrebasses, annonce les questionnements à venir. Le second mouvement, Voix de la vie, avec ses chants d’oiseaux, dans lesquels Vasks voit le symbole de la beauté, de l’existence et de la liberté, est, selon le compositeur, un tableau grandiose de l’éveil de la nature. La persistance du mode mineur donne cependant à penser que la liberté, péniblement acquise, demeure sans cesse menacée. «Jubilation, et pourtant en mineur », constate Vasks. « Est-ce une particularité de moi-même, ou plutôt un trait de caractère de mon peuple, qui a eu si peu de liberté ?» C’est dans ce mouvement médian, où s’exprime peut-être la face la plus moderne de la personnalité de Vasks, que l’on trouve les preuves les plus manifestes du savoir-faire remarquable du compositeur letton dans le maniement des cordes. Génial accomplissement que celui-ci, qui voit Vasks récuser les jeux de timbres faciles qu’aurait pu lui offrir une formation symphonique, pour peindre, à l’aide de quelques pupitres de cordes, une fresque palpitante aux coloris extrêmement disparates. Voix de la conscience, enfin, signe un «retour à la réalité». Il s’ouvre sur un geste fort, un unisson intense que Vasks qualifie d’ «interrogation rhétorique». Comme la plupart des œuvres de Vasks, la symphonie pour cordes véhicule, de fait, un message moral et politique appelant à des prises de conscience : résonne dans ce finale la menace du désastre environnemental, véritable fil rouge dans la dialectique du compositeur letton, en filigrane duquel se rappellent à la mémoire l’instabilité politique et militaire et l’oppression des peuples qui gangrènent encore de nombreuses civilisations. «Des questions directes, à vous, à moi, à nous. Obscurcissement. Vision de l’anéantissement». A l’issue d’un épisode cataclysmique -allusion au péril écologique et aux dictatures qui, sitôt renversées, menacent à chaque instant de renaître de leurs cendres-, le choral éthéré du premier mouvement refait surface ; ainsi s’expriment l’éternité, l’espérance et la foi chez Vasks, sans cesse en quête, à l’image de ses compatriotes, d’une identité nationale et religieuse, d’un sens spirituel -bref, d’une plénitude inébranlable.

Est-ce parce qu’elles ont été enregistrées en présence du compositeur que ces interprétations du concerto pour alto et de la symphonie pour cordes de Vasks atteignent ici au sublime ? Que Rysanov s’avère un soliste magistral dans le concerto n’est, en soi, pas pour nous surprendre, tant ses précédents enregistrements, chez Avie, Onyx et BIS, étaient déjà éblouissants («Mon rival est arrivé !», se serait exclamé Yuri Bashmet après avoir entendu ce formidable musicien qui joue aujourd’hui aux côtés des plus grands interprètes -Leif Ove Andsnes, Augustin Dumay, Martin Frost, Gidon Kremer, Mischa Maisky, Viktoria Mullova et Maxim Vengerov, pour n’en citer que quelques-uns. Mais quelle révélation que de l’entendre aux commandes du Sinfonietta Rīga dans la symphonie ! Nous aurions pu croire que Vasks n’avait plus de secrets pour la phalange lettone qui joue très fréquemment ses œuvres et a gravé chez Wergo des versions de haut vol de plusieurs d’entre elles. Et pourtant, les couleurs et les contrastes que Rysanov parvient ici à soutirer à l’orchestre sont proprement fabuleux ! La vitalité, -que dis-je !- le punch qui se dégage de ces hordes de cordes, des bancs d’oiseaux qui pullulent et lacèrent les cieux de leurs cris et dont les ombres déferlent, puis s’évaporent, sur les paysages accidentés, des vagues sonores écumantes qui se déplacent de pupitre en pupitre, des aigus cristallins aux graves abyssaux, voilà qui imprime à cette partition, interprétée comme il se doit, une force tellurique extraordinaire. De cette symphonie de Vasks, nous connaissions déjà quelques très belles versions, dont celle de la Kremerata Baltica chez Teldec ; mais Rysanov et l’orchestre de Riga hissent celle-ci au sommet de la discographie !

Son 10 – Livret 7 – Répertoire 9 – Interprétation 10

Olivier Vrins

 

 

 

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