Morton Feldman s’impose au 90ème d’Arvo Pärt

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Au programme des deux concerts du Festival Arvo Pärt du vendredi – son 90ème anniversaire (et sa popularité de hit-parade) explique les quatre jours que Flagey consacre au compositeur estonien –, le Miserere est en tête d’affiche, mais il la partage avec Johann Sebastian Bach et Giya Kancheli. Le Georgien écrit Amao Omi en 2005 alors qu’il séjourne à Anvers (il est originaire de Tbilissi – où il repose depuis sa disparition en 2019) sans pour autant détacher son imaginaire des images de la violence politique qui guide le destin tragique de son pays : dramatique, poignante, émouvante et grave est sa musique, pour chœur mixte (le Vlaams Radiokoor, fondé en 1937 au sein de la radio publique belge, qui descend sur scène à partir du haut de la salle, lanternes en mains) et quatuor de saxophones (le Kebyart Quartet de Barcelone) ; tonale, simple, minimale même, archaïque à sa façon, est son esthétique – une beauté proche de celle que cherche à toucher le croyant. Ce parfum de sacré fait le pont avec Miserere, au texte pris au Dies irae, messe des morts latine, entrelacé à des extraits du Psaume 50 (51), prière de repentance – contrition et jugement dernier, ça manque de coolitude dirait l’adolescente de province – ; c’est une des grandes pièces de Pärt, achevée en 1989, écrite avec une attention mathématique, simple et stricte (comme souvent chez lui), mais aussi obsessionnelle : un souffle pour un mot, reprendre (son souffle) pour rassembler ses forces, un nouveau souffle pour un nouveau mot – la dernière chance, vitale, de plaider sa cause. Entre les deux, la Passacaille et fugue en do mineur de Johann Sebastian Bach détend l’atmosphère (les amples sautillements des instrumentistes font plaisir à voir), à la fois étalon de logique compositionnelle et gâterie mielleuse dans un univers morose.

Après une bière au bar et toujours au Studio 104 (ça rappelle des souvenirs de radio avant la pléthore d’émetteurs de pubs entre blablas), Arvo Pärt se fait humble avec les sept minutes de Nunc dimittis (2001), une adaptation du cantique latin pour chœur mixte a cappella : grâce et pureté flottent dans un espace de néant. Il est à nouveau question de souffle – ou plutôt, de respiration – avec Vent nocturne, de Kaija Saariaho, dont l’inspiration pour cette pièce en deux parties de 2006, pour alto (Victor Guaita Igual) et électronique, émerge étonnamment d’un choc de langues (allemand et français) lors de la lecture d’une édition bilingue des poèmes de Georg Trakl : Sombres miroirs et Soupirs de l'obscur, malgré l’(excellente) acoustique de la salle qui fait entendre chaque écharpe qui frôle le sol (et tout arthritique prêt à rendre l’âme), je m’immerge dans les scories de frisson des bouffées d’air qu’exsude le maniement des timbres par la compositrice finlandaise. Le firmament de la soirée tient dans les larges paluches de Morton Feldman, inspiré pour sa pièce éponyme de 1971 par la Rothko Chapel octogonale de Houston (Texas), lieu qui n’a d’autre culte que celui des quatorze tableaux monochromes inédits (un sombre violet-bleu), quatorze toiles monumentales vibrantes dans un écrin de brique, pour lequel le compositeur américain, avec sa conception particulière du temps, proche de l’éternité, imagine une musique en forme de procession immobile (les voix bourdonnantes et assourdies de l’Octopus Kamerkoor, dirigé par Bart Van Reyn) – qui imprègne la salle comme la peinture de Rothko s'étend jusqu'aux bords de la toile.

Flagey Studio 4, Bruxelles, le 10 octobre 2025

Bernard Vincken

Crédits photographiques : Igor Studio

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