Ensevelie dans un bric à brac lugubre, La Vestale sauvée par le chant à l’Opéra de Paris

par

« Je suis venue parce que j’aime le morbide » confie une adolescente à l’entrée. Elle a dû être déçue. D’abord, parce que la musique altière où se love un chant large et spianato dégage une insolente énergie vitale. Ensuite, parce que sur le lieu même où fut emprisonné le marquis de Sade en 1785, la mise en scène manque paradoxalement d’ imagination.

Sans doute désemparée devant cet opéra romain-napoléonien, la metteur en scène Lydia Steier négligeant l’histoire de France au profit de la sienne - anglo-saxonne- , explique  avoir cherché des idées du côté de l’Iran puis des Mormons pour, finalement, se tourner vers une dystopie  américaine « La servante écarlate » qu’elle a épicée de  nazis, fascistes franquistes, pénitents cagoulés, soldats à kalachnikov.

Lorsque La Vestale, Tragédie lyrique en 3 actes de Gaspare Spontini sur un livret  d'Étienne de Jouy, parut sur la scène de l’Académie Impériale de Musique, le 15 décembre 1807, elle fut accueillie avec des transports d’enthousiasmes. Wagner l’admirait, Berlioz également. Elle resta en faveur tout le siècle. Maria Callas s’empara du rôle en 1954. Récemment, une version orchestrale rutilante dirigée par Christophe Rousset au Théâtre des Champs-Élysées a permis d’apprécier « sur pièce » une partition-charnière qui hésite entre Gluck et Chérubini, entre l’épure, l’émotion et le grandiose.

Le Trouvère de Verdi à Munich

par

Il faut un amour de l’opéra solidement ancré pour chanter malgré la chaleur de cet été dans la capitale bavaroise Le Trouvère de Verdi, dans la  reprise de la mise d’Olivier Py en 2013, à l’opéra de Bavière. Outre que les sources nombreuses calorifère, comme les néons et la croix en feu, rajoutent de la chaleur, le noir du décor et des costumes n’en enlèvent pas. 

Nonobstant, l’inconfort de cette mise en scène vient d’une insistance confinant par endroits au mauvais goût imposé aux spectateurs. 

Elle se voit d’abord avec les roues, tant dans l’installation du décor qui ne cesse jamais de changer pour être tantôt le château de film d’horreur du comte, tantôt la forêt blanche lui appartenant, tantôt le camp des gitans - cheminots autour d’une Micheline, tantôt la chambre froide comme une clinique de Manrico,  que sur le rideau de scène, afin de visualiser la mécanique de la vengeance. Elle se voit ensuite avec le duel entre deux hommes masqués et les deux gros bébés dans la chambre de Manrico. Mais surtout avec la narration de l’histoire d'Azucena par des personnages muets en arrière plan, quant l’effroi de cet opéra vient justement dans la lente compréhension de ce qui s’y joue véritablement.

Le mauvais goût arrive avec la strip-teaseuse chez Gitans, la scène durant laquelle elle écarte les jambes  entourées de docteurs dans la chambre de Manrico, et dans la simulation de viol devant elle.

Khatia Buniatishvili en récital à Monte-Carlo

par

Le public monégasque est venu en nombre pour ce récital de  Khatia Buniatishvili. Elle commence son concert avec le divin Prélude et fugue en la mineur BWV 543 de Bach dans la transcription de Liszt. C'est une grande architecture de cathédrale. La passion l'envahit et la pianiste ne peut cacher son immense joie en appuyant sur les touches. Elle enchaîne avec deux sonates de Beethoven : la n°23 '”Appassionata” et la n°17  “La Tempête". Deux sonates qu'elle met souvent à ses programmes, mais qui ne laissent pas de souvenir inoubliable. Les mouvements lents sont superbes, mais elle a tendance à se précipiter dans les mouvements rapides : c'est un Beethoven inachevé et inégal. Beethoven lui va moins bien que les œuvres qu'elle joue par la suite lors de son récital.

Gretchen am Spinnrade de Schubert dans la transcription de Liszt est un moment de grâce. Son interprétation est très personnelle, très émotionnelle, presque torturée. On imagine Gretchen dans le brouillard, au clair de lune, chantant plus avec son cœur qu'avec sa voix. Khatia Buniatishvili est peut-être la seule pianiste qui maintient la partie "pédale" du rouet en marche tout au long du morceau. Et à la fin, alors que cela s'achève, vous demandez. Est-ce qu'elle est en train de mourir ? Est-elle morte Ständchen, S. 560 (extrait de Schwanengesang No. 4, D. 957) également de Schubert dans la transcription de Liszt est un hymne à la beauté. C'est de la poésie pure, du toucher, du souffle, du phrasé, c'est une musique qui brille. Au-delà des doigts en or, la pianiste respire et ressent la musique et c'est ce qui fait qu'elle se l'approprie en y mettant toute sa douceur. L'artiste  est magnifique, splendide, cristalline, toujours capable de mieux que ce que l'on croyait dans l'instant précédent. Elle est capable de nous faire ressentir au plus profond de nous-mêmes ce que peut être le bonheur sur terre. 

Le Quatuor Artemis : deux décennies d’aventures discographiques

par

Quatuor Artemis : The Complete Recordings 1996-2018. Œuvres de Alban Berg (1885-1935), Ludwig van Beethoven (1770-1827), Johannes Brahms (1833-1897), Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Antonin Dvořák (1841-1904), Leos Janáček (1854-1928), Györgi Ligeti (1923-2006), Felix Mendelssohn (1809-1847), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Astor Piazzolla (1821-1892), Arnold Schönberg (1874-1951), Franz Schubert (1797-1828), Robert Schumann (1810-1856), Richard Strauss (1864-1949), Anton Webern (1883-1945), Hugo Wolf (1860-1903) et Alexander von Zemlinsky (1871-1942). Quatuor Artemis ; Leif Ove Andsnes, Elisabeth Leonskaja et Jacques Ammon, piano ; Truls Mørk, violoncelle ; Henrik Wiese, flûte ; Membres du Quatuor Alban Berg. Un coffret de 23 CD. Notice en allemand, en anglais et en français. 24 h. 10’. Erato 5054197643309.

Trois jeunes pianistes au Lille Piano(s) Festival

par

Outre le marathon Mozart (intégrale des sonates pour piano et 15 des 27 concertos pour piano), proposé par Alexandre Bloch pour le dernier festival de son mandat, Lille Piano(s) Festival a, comme chaque année, mis en lumière trois des jeunes pianistes lauréats de concours internationaux. 

Le dimanche 16 juin, à la gare Saint Sauveur, Rodolphe Menguy, (2ème Prix du Concours Les Étoiles du piano 2023), Kevin Chen (1er Prix du Concours Franz Liszt en 2021, du Concours de Genève 2022 et du Concours Arthur Rubinstein 2023) et Masaya Kamei (1er Prix du Concours Long Thibaud 2023) se succèdent devant un piano Maene aux cordes parallèles. 

Le Français Rodolphe Menguy a un jeu dynamique à la mesure de sa vision globale de grande envergure. Dans la Sonate de Bartók et les Danses de Marosszek de Kodály, qu’il avait gravées sur son premier disque chez Mirare, le caractère brut de ces musiques va de pair avec la vivacité de ses doigts. Il excelle dans l’expression d’une certaine sauvagerie dans une écriture apparemment naïve mais en réalité extrêmement savante, avec un élan sans cesse renouvelé. Mais le piano Maene semble sensiblement délicat pour ce genre de répertoire qui nécessitera une résonance plus ample, tout comme dans la Sonate de Liszt. Si Menguy y modèle bien son éventail sonore entre double piano et double forte et si sa caractérisation de chaque séquence est convaincante, la vigueur prend souvent dessus au détriment de détails subtils. Mais son énergie cache une musicalité remarquable qu’il va certainement développer encore davantage. 

La triple médaille d’or à Budapest, à Genève et à Tel-Aviv, le Canadien Kevin Chen a, à seulement 20 ans, déjà une carrière internationale. Sa sonorité douce ne laisse pas imaginer qu’il joue sur le même instrument que le récital précédent. Pour le deuxième recueil des Années de pèlerinage de Liszt, l’intériorité est menée avec une poésie dans le son et une grande élégance régissant des phrasés, surtout lorsqu’elle s’exprime à travers des pièces lentes et calmes. Mais les deux Sonnets de Pétrarque sont marqués par une construction assez bancale. Le pianiste prend vraiment du temps pour les parties lentes, et quand viennent les moments rapides, on soupire de soulagement. Un déséquilibre donnant l’impression de stagnation, alors que Chen semble concentré sur l’intimité du compositeur. Ce sentiment est encore plus fort dans Après une lecture du Dante, qui est une œuvre de contraste. Mais le contraste est tiré à l’extrême qui, à la limite, disloque l’œuvre. Une vision plus globale serait vivement la bienvenue. En revanche, Liebeslied de Schuman/Liszt en bis est une grâce incarnée, toutes les réserves se sont dissipées. 

Luth à la Renaissance, avec Max Hattwich et Evangelina Mascardi

par

Die Kunst der Lautenschläger. Œuvres de Hans Judenkönig (c1450-1525), Matthäus Waissel (c1540-1602), Hans Neusidler (c1508-1563), Melchior Neusidler (c1531-c1591), Leonhard Lechner (c1553-1606), Sebastian Ochsenkun (1521-1574). Max Hattwich, luth. Johannes Wieners, contre-ténor. Jonathan Boudevin, baryton. Octobre 2022, février 2023. Livret en allemand, anglais. TT 57’31. Christophorus CHR 77477

Roland de Lassus, lo ti vorria contar… Œuvres de, transcrites ou compilées par Roland de Lassus (c1531-1594), Sixt Kargel (c1540-1593), Emanuel Adriansen ( ?-1604), Pierre Phalèse (c1530-c1573), Melchior Neusidler (c1531-c1591), Jean-Baptiste Besard (1567-c1625), Vincenzo Galilei (c120-1591), Giovanni Antonio Terzi (fl1580-1620), Florenzino Maschera (c1541-1584), Joachim Vanden Hove (c1567-1620), Mathew Holmes ( ?-1621), John Dowland (1563-1626), Alfonso Ferrabosco (1543-1588). Evangelina Mascardi, luth alto et soprano. Frédéric Zigante, luth alto et ténor. Cornelia Demmer, luth basse. Septembre 2022. Livret en français, anglais, néerlandais, allemand. TT 61’38. Musique en Wallonie MEW 2305

L’ensemble la Française complète notre connaissance du Musicien des Grâces

par

Jean-Joseph Mouret (1682-1738) : Motets I « Usquequo Domine », V « Cantate Domino », VIII « Laudate Nomen Domini », et X « Venite exultemus Domino », extrait ; Airs à danser, première suite ; Concert de chambre du Second Livre. Marie Remandet, soprano, Ensemble la Française, direction artistique Aude Lestienne. 2023. Notice en français et en anglais. 63’ 05’’. Musica Ficta MF8038. 

Le BNO fête la musique avec un programme étonnant

par

Joshua Weilerstein

À l’occasion de la Fête de la musique, le Belgian National Orchestra nous a proposé un programme très étonnant en ce vendredi 21 juin. Dirigé par le chef d’orchestre américain Joshua Weilerstein et rejoint par le violoncelliste Yibai Chen, l’orchestre bruxellois nous a offert une belle soirée de fête. 

Pour débuter ce concert, nous avons entendu le Concert Românesc de György Ligeti. Oeuvre de jeunesse du compositeur hongrois, elle diffère grandement du style moderniste du Ligeti mature, bien que certaines idées fassent déjà leur chemin dans cette composition. Inspirée des musiques tsiganes et du folklore Roumain, cette pièce prend naissance dans l'expérience qu’il a récoltée lors de ses études en Roumanie à l’Institut du Folklore de Bucarest entre 1949 et 1950 et dans son admiration pour Bartók. Comprenant quatre mouvements, cette pièce bouillonnante d’énergie fut une très belle entrée en matière pour l’orchestre belge. De magnifiques couleurs furent déployées par les musiciens, notamment dans le piano vrombissant au début de la quatrième partie ou encore dans les dialogues entre les deux cors solistes, l’un sur scène, l’autre en coulisses. Il est toutefois dommage que certaines fragilités soient apparues dans le jeu des deux cornistes, notamment au niveau de la justesse. Nous pouvons également saluer la virtuosité et l’engagement de la konzertmeister qui a parfaitement répondu à l’orchestre, en égalant ses nuances et sa puissance.