"Point d’orgue" de Py et Escaich, une suite inversée à "La Voix humaine" de Cocteau et Poulenc
1930 : Jean Cocteau écrit le monologue La Voix humaine.
1958 : Son ami (depuis, précisément, 1930) Francis Poulenc le met en musique.
1959 : Denise Duval, interprète privilégiée du compositeur, crée cette « tragédie lyrique en un acte », et l’enregistre dans la foulée avec le même orchestre (de l'Opéra-Comique) dirigé par le même chef d'orchestre (le préféré du compositeur : Georges Prêtre).
2019 : Le dramaturge Olivier Py écrit une suite : Point d’orgue.
2020 : Thierry Escaich la met en musique.
2021 : En pleine pandémie, devant une salle vide, cet « Opéra en un acte » est créé au Théâtre des Champs-Élysées, précédé par une reprise de La Voix humaine, avec les chanteurs Patricia Petibon, Jean-Sébastien Bou et Cyrille Dubois, dans une mise en scène d’Olivier Py (auteur du livret), les décors et costumes de Pierre-André Weitz, les lumières de Bertrand Killy, l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine étant placé sous la direction de Jérémie Rhorer.
2026 : La même production est redonnée (avec une reprise de la mise en scène par Daniel Izzo) dans le même lieu, avec la même distribution, à l’exception de la fosse : c’est cette fois l’Orchestre National de France, dirigé par Ariane Matiakh.

La Voix humaine, c’est celle d’une femme, seule, éplorée au téléphone avec l’amant qui s’apprête à en épouser une autre, mettant ainsi fin à une liaison de cinq années. La conversation est plusieurs fois interrompue par les aléas techniques (en 1930, il fallait passer par une opératrice). On n’entend jamais l’homme, et en réalité nous pouvons même douter qu’il soit réellement au bout du fil, tant les propos de la femme sont décousus et à la limite de l’incohérence. La mise en musique, qui ponctue la voix davantage qu’elle ne la soutient, accentue cette impression de désespoir pour la protagoniste, de malaise pour l’auditeur.
Au Théâtre des Champs-Élysées, le spectateur est comme dans la rue, face à un mur de briques noires, dans lequel, par un trou, on voit une chambre où tout est noir et rouge. Au mur, sur fond de papier peint rouge et au-dessus du lit noir, un tableau du peintre anglais John Everett Millais : Ophélie, représentée allongée. La femme s’en emparera, montrant au spectateur le parallèle entre leurs deux destins, où la mort par amour semble la seule issue possible. Le téléphone est un ordinateur portable posé au sol, que la femme ne regarde même pas (décidément, est-elle réellement en communication avec l’homme ?). La chambre tourne, brouillant tous nos repères. Ainsi, quand un angle se trouve au milieu, cela baisse le niveau de la chambre, ce qui permet à la femme de descendre directement dans la rue. Deux hommes font quelques apparitions, silencieux : l’amant du téléphone, et Joseph, le domestique de la femme. Ils seront, respectivement, Lui et L’autre dans Point d’orgue.
Patricia Petibon, dans une robe de satin rouge vif, incarne le rôle, autant physiquement que vocalement, avec une souplesse, une énergie, une justesse à la fois scénique, dramatique et musicale, qui forcent l’admiration. La voix n’est sans doute plus tout à fait aussi assurée ; la fragilité de cette femme au bord du gouffre n’en est que plus bouleversante.
Changement de décor, dans la continuité, pour Point d’orgue : à la chambre, cette fois tout en noir et blanc, et qui tournera à nouveau, sont ajoutés, de part et d’autre, mais fixes, et avec possibilité de circuler entre les trois espaces, le couloir côté jardin, et la salle de bains côté cour. À la place d’Ophélie, au mur, une pleine lune, bientôt remplacée par un énorme œil.
Voici comment Olivier Py, auteur du livret, présente son ouvrage : « Point d’orgue a été écrit comme une suite et un envers à La Voix humaine de Cocteau-Poulenc. Suite chronologique, l’après catastrophe du mélodrame, mais aussi l’envers, puisque dans cet opéra on n’entend jamais l’autre personnage et que ses intentions autant que son histoire restent des hypothèses. On retrouve donc le personnage central de la femme abandonnée qui ne porte pas de nom, ce qui est déjà lourd de symbole. Mais cette pièce est centrée sur le personnage masculin qui reste dans l’ombre dans l’œuvre de Cocteau. »
Ce personnage, c’est Lui (Jean-Sébastien Bou), époux d’Elle (Patricia Petibon), et qui entretient des rapports complexes avec l’Autre (Cyrille Dubois). Nous retrouvons donc sur scène, respectivement, l’homme, la femme et Joseph de La Voix humaine. Lui, compositeur en panne d’inspiration, possiblement troublé par sa propre sexualité (marié à une femme, mais dont l’on peut penser qu’il entretient avec l’Autre une relation à la fois homosexuelle et sadomasochiste), est profondément dépressif (à l’image de Poulenc lui-même). L’Autre (« une allégorie de la dépression elle-même » selon l’auteur) est un personnage brutal et sans limites. La chambre est dans un désordre désespéré, et quand elle se met à tourner, les partitions envahissent l’espace, à l’image des esprits tourmentés, d’alcool, de drogue et de violence, des deux hommes. Elle, qui n’intervient que tardivement et n’est plus la victime au bord du gouffre de La Voix humaine, vient sauver Lui : « Je serai là pour lui, je serai la lumière, et lentement, très lentement, il guérira. » Malheureusement, cette fois c’est Lui qui est au bord du gouffre, et qui s’y laissera entraîner par l’Autre.
La musique (Escaich reprend le même orchestre que Poulenc, auquel il ajoute un clavecin), brillante, est à l’image des personnages et de leurs relations : décousue, contrastée, diverse, violente, glaçante, séduisante... Notons que, si le titre de l’œuvre peut éventuellement être vu comme un clin d’œil à l’organiste qu’est le compositeur, sa musique ici ne donne à aucun moment l’impression d’être en suspens, dans l’attente d’un événement nouveau, ou bien d’être arrivée à son terme, comme le sont le plus souvent les points d’orgue. Elle est au contraire sans cesse en mouvement, et ne nous laisse que peu respirer.
Jean-Sébastien Bou et Cyrille Dubois dégagent une énergie physique et vocale impressionnante, à la limite de la performance sportive. Le premier, dont le rôle fait appel au parlé presque autant qu’au chanté, souvent dans un mélange des deux, est remarquable de maîtrise et d’intensité. Le second frappe par sa virtuosité, sa puissance, sa violence. Quant à Patricia Petibon, elle reste toujours aussi convaincante. À noter leur diction à tous les trois, tout simplement impeccable. Et pour compléter la distribution, un mot de Tessa, un molosse femelle de type Cane Corso, parfaite de calme et de présence feutrée !
Pour cette reprise, la direction d’orchestre a donc été confiée à Ariane Matiakh, à la tête de l’Orchestre National de France. Tout est extrêmement bien réalisé, avec précision, clarté et souplesse. On se régale des couleurs, des mélanges de timbres, des équilibres entre les pupitres. Peut-être manque-t-il, parfois, un rien d’abandon ? C’est là une très légère réserve.
Jean Cocteau, Francis Poulenc, Olivier Py et Thierry Escaich sont ou ont été, chacun dans leur domaine, ceux dont on peut imaginer qu’ils déplacent le plus facilement les foules. Pourtant, le Théâtre des Champs-Élysées est loin d’être plein. Et pendant Point d’orgue, des spectateurs s’en vont. Désabusés par la musique, certes contemporaine, mais tout à fait accessible ? Choqués par le texte, souvent franchement cru ? Mal à l’aise à cause du jeu des chanteurs, bien peu pudique, voire volontiers provocateur ? C’est bien dommage, car assurément ce diptyque a d’incontestables attraits.
Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 17 mars 2025
Pierre Carrive
Crédits photographiques : Vincent Pontet