Don Pasquale à Nice
Avec Don Pasquale, ultime éclat du génie bouffe de Gaetano Donizetti, l’Opéra de Nice propose une lecture aussi brillante que subtile, révélant sous les apparences légères de l’ouvrage une véritable profondeur humaine. Cette production, confiée à Tim Sheader, confirme combien cette comédie des faux-semblants demeure d’une étonnante actualité. L’intrigue, toujours aussi savoureuse, repose sur un jeu de dupes parfaitement huilé : Don Pasquale, vieux célibataire décidé à contrarier son neveu Ernesto, se laisse piéger par sa propre machination. Avec la complicité du Docteur Malatesta, Ernesto confie à Norina le rôle de la future épouse — une partition qu’elle interprète avec une jubilation irrésistible. Entre ces deux générations, le conflit nourrit la comédie autant qu’il révèle, en filigrane, une certaine nostalgie des êtres.
La mise en scène de Tim Sheader joue habilement de cette dualité. Sans bouleverser le cadre de l’œuvre, elle en actualise les codes par une multitude de clins d’œil contemporains. Le décor et les costumes, ancrés dans une esthétique reconnaissable, se teintent d’éléments modernes qui renforcent la lisibilité et l’efficacité dramatique. L’ensemble fonctionne avec une précision redoutable, porté par une direction d’acteurs particulièrement soignée, où chaque geste alimente la mécanique comique tout en laissant affleurer une sincérité touchante.
La distribution, unanimement saluée, constitue l’un des grands atouts de la production : tous les chanteurs impressionnent autant par leurs qualités vocales que par leurs talents d’acteurs, offrant une incarnation vivante et profondément théâtrale.
Dans le rôle-titre, Federico Longhi compose un Don Pasquale irrésistible. Dès son entrée, il apparaît à la fois ridicule et attachant, oscillant entre caricature assumée et humanité désarmante. En tenue de sport ou affublé d’une perruque de vieux beau, il incarne un vieillard encore animé d’un souffle vigoureux. Son timbre au grain légèrement charbonneux confère au personnage une densité comique sans jamais forcer le trait, tandis que son engagement scénique capte l’attention de bout en bout.
La Norina de Mariam Battistelli s’impose comme une révélation éclatante. Soprano italienne d’origine éthiopienne et étoile montante déjà remarquée à Glyndebourne Festival Opera, elle séduit d’emblée avec son grand air d’entrée, « Quel guardo il cavaliere », véritable morceau de bravoure belcantiste. Sa voix, lumineuse et agile, se déploie avec une facilité apparente, portée par une colorature précise et une musicalité raffinée. À ces qualités vocales s’ajoute une présence scénique magnétique : glamour et assurée, elle domine la scène avec un naturel confondant.
Face à elle, Paolo Nevi incarne un Ernesto aussi attachant que contemporain. La mise en scène accentue avec humour les traits du personnage : arrivée en trottinette électrique, selfies à répétition, sérénade guitare en main dans une posture évoquant Elvis Presley… autant de trouvailles qui mêlent légèreté et mélancolie. Vocalement, le ténor séduit par un timbre puissant et brillant, porté par un lyrisme affirmé qui trouve pleinement à s’exprimer dans ses airs les plus tendres.
Le docteur Malatesta de Mikhail Timoshenko complète idéalement le quatuor principal. Gominé comme un hipster, il anime la scène avec une gestuelle précise qui nourrit la mécanique comique. Son duo avec Don Pasquale, « Cheti, cheti immantinente », constitue l’un des sommets de la soirée : une démonstration de virtuosité rythmique redoutable, qu’il maîtrise avec une aisance remarquable.
Dans la fosse, Giuliano Carella insuffle à l’Orchestre Philharmonique de Nice une énergie communicative. Sa direction, nerveuse et incisive, entraîne l’ensemble dans un mouvement presque effréné, atteignant par moments un véritable point d’ébullition, toujours en parfaite osmose avec le plateau. Les équilibres sont finement maîtrisés, et la vitalité rythmique de la partition se déploie avec éclat.
Au final, ce Don Pasquale séduit autant qu’il impressionne. Entre intelligence scénique, engagement total des interprètes et éclat musical, la production s’impose comme une réussite éclatante. Une démonstration brillante que ce type d’histoire — éternel jeu de dupes entre générations — continue, hier comme aujourd’hui, à faire mouche avec un bonheur intact.
Nice, Opéra de Nice, 17 mars 2026
Crédits photographiques : Nathan Cassar



