Pour la plus grande gloire d'Anna Catarina Antonacci

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Il Segreto di Susanna (Ermanno Wolf-Ferrari)
La Voix humaine (Francis Poulenc)
Décidément, l'ORW a l'art d'attirer, cette saison, les plus grandes cantatrices : après Annick Massis, et avant Sumi Jo et Patrizia Ciofi, voici Anna Caterina Antonacci, triomphatrice absolue de ce spectacle original. D'abord cataloguée rossinienne, elle a rapidement diversifié son répertoire et élargi sa tessiture, laquelle couvre les rôles de soprano, de Falcon et certains de mezzo-soprano. On a pu dès lors l'écouter aussi bien dans Desdémone que dans Carmen, dans Iphigénie ou Rachel, dans Médée ou Pénélope. On remarquera que son talent dramatique la porte vers des rôles plus exigeants. La femme amoureuse de La Voix humaine de Poulenc en est un parfait exemple. Mais Antonacci peut tout aussi bien exceller dans la fantaisie et le charme, ce qu'elle a prouvé dans Il Segreto di Susanna, intermezzo en un acte de Wolf-Ferrari. Petit bijou néo-classique, cette oeuvre a rencontré beaucoup de succès depuis sa création à Munich en 1909, surtout en Italie, puis est un peu tombée dans l'oubli. Grâces soient rendues à l'ORW de l'avoir reprogrammée. L'intrigue est ténue, sans doute : le comte sent l'odeur du tabac dans son appartement : Suzanne a-t-elle un amant ? Après quelques portes qui claquent, le secret de Suzanne est découvert : elle fume ! 45 minutes de musique un peu passe-partout sans doute, mais d'excellente facture. Le grand air "de la cigarette" de Susanna (Mon petit vice parfumé !) et le duo final, léger comme une volute,  évoquent tout de même fort Puccini. Le comte est chanté par le jeune ténor Vittorio Prato, très à l'aise sur scène. Quant au serviteur Sante, rôle muet, il est interprété par un danseur, Bruno Danjoux, qui ne parvient pas tout à fait à cacher un rapport ambigu avec Susanna. Le décor, un appartement banal, moderne, violemment éclairé, ne change pas pour le second volet du spectacle : Susanna serait-elle devenue "Elle", l'amoureuse de Cocteau-Poulenc ? "Tragédie lyrique en un acte", La Voix humaine n'a, elle, jamais connu de purgatoire (comme tout l'oeuvre de Poulenc, d'ailleurs). Créée salle Favart en 1959 par Denise Duval (décédée ce 25 janvier à 94 ans), elle n'a pas quitté la scène et a séduit de nombreuses cantatrices-actrices. Car le talent dramatique de l'interprète fait ou défait l'oeuvre : un torrent d'émotions de 45 minutes à nouveau, mais cette fois un dialogue unique entre l'interprète et... un téléphone. Au bout du fil, son amant, qui la quitte, et que l'on n'entend pas. Une véritable gageure, même si la mise en scène peut aider : Ludovic Lagarde et son équipe ont eu l'idée de faire tourner l'appartement, lentement, tout au long de la conversation et de l'accompagner d'une vidéo (Lidwine Prolonge) suivant  l'oeil d'Anna Caterina Antonacci, sa passion folle, et ses larmes. C'est elle qui porte tout le drame, de son énervement initial à la scène intense où elle relate sa tentative de suicide aux comprimés, jusqu'aux bouleversants "Je t'aime...je t'aime..." conclusifs. Toute seule, elle construit la tragédie,  elle en bâtit les briques, petit à petit, pour l'amener au plus haut degré de l'émotion, lorsque tout s'écroule. Une magnifique incarnation. Familier des lieux, Patrick Davin exalte les qualités de l'orchestre liégeois : superbes bois et pétillante ambiance transalpine chez Wolf-Ferrari, exaltation des harmonies raffinées chez Poulenc (ah, ces tapisseries de cordes !). Tout était donc réuni pour un plaisir théâtral et musical de très haut niveau.
Bruno Peeters
Opéra Royal de Wallonie, Liège, le 24 janvier 2016

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