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Siegfried d’anthologie avec Yannick Nézet-Séguin au TCE

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À l’image du héros, un torrent de jeunesse, de force brute et de poésie déferle sous les fresques allégoriques du peintre Maurice Denis au Théâtre des Champs-Élysées. On comprend pourquoi tant de mises en scène du Ring laissent insatisfait ou perplexe, confirmant le reproche lancé par Giacomo Meyerbeer au Dr Véron, directeur de l’Opéra : « Vous cherchez un succès de décoration. Vous ne faites pas confiance à ma musique ! ». Dans le cas de Richard Wagner, cette exigence est d’autant plus impérieuse que la dimension visuelle du Ring est conçue comme partie organique du drame. Toute figuration exogène, tel un corps étranger, suscite d’abord discordance, puis rejet.

L’approche choisie ici se situe aux antipodes : elle soutient le récit, l’incarne par de sobres mouvements, des échanges de regards, des postures qui en renforcent l’impact. Les costumes demeurent discrètement allusifs : Wotan en manteau sombre de Wanderer, Brünnhilde sanglée dans un fourreau scintillant comme une armure, ou encore le Waldvogel, emplumé de rouge vif. L’action orchestrale et vocale sollicite et décuple ainsi librement l’imagination.

La cohésion — où aucun détail instrumental (superbes solos de tubas, cors, clarinettes, altos, et il faudrait citer tous les pupitres) n’est escamoté, aucun leitmotiv négligé, les contrastes tour à tour martelés ou délicatement estompés — participe d’une vision claire, nette et rayonnante. La pureté héroïque et naïve du protagoniste semble porter l’énergie collective à incandescence, ou plutôt celle des héros — au pluriel — car il s’agit en réalité d’une expérience collective. Manifestement, le public comme l’Orchestre philharmonique de Rotterdam jubilent à l’idée de retrouver un chef, Yannick Nézet-Séguin, qui les a portés à leur meilleur niveau. L’ovation finale témoignera avec ferveur de l’admiration collective.

Le chef canadien paraît lui-même particulièrement détendu, heureux et concentré. Ne réalise-t-il pas le vœu de Hector Berlioz : « jouer » de l’orchestre comme d’un instrument en soi ? La fusion entre le chant et l’orchestre fait également ressortir l’un des apports de Wagner, souvent sous-estimé : l’absorption de l’aria par le récitatif et son expansion continue sous forme de dialogues ou d’introspection.

De même, le jeu complexe des plans temporels et spatiaux, avec leurs réminiscences et leurs pressentiments, jusqu’à l’accès final à l’immanence du présent, devient clairement perceptible. Traités avec la même exigence de vérité, les épisodes de la Forge, du cor et de l’oiseau charment par la justesse du ton et la fraîcheur de l’inspiration.

A Genève, les deux derniers volets d’une remarquable Tétralogie

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Pour une deuxième série de présentations, le Grand-Théâtre de Genève a proposé en quatre jours (du 5 au 10 mars) l’intégralité de la Tétralogie wagnérienne. A la suite des soirées d’ouverture des 12 et 13 février, j’ai évoqué la réussite de Das Rheingold et Die Walküre dans la production de Dieter Dorn utilisant les décors et costumes de Jürgen Rose et les lumières de Tobias Löffler.

Pour Siegfried s’impose à nouveau le principe de la scène vide où Wotan est figé devant son épieu, bâton de commandement qui fait émerger des bas-fonds l’antre d’un Mime cliquetant vainement sur les fragments de l’épée de Siegmund qu’il ne réussit pas à reconstituer. Le côté imagerie naïve voulue par le metteur en scène permet à Siegfried de tirer derrière lui un ours énorme qu’anime un figurant, alors que se profilent les gigantesques pattes d’un dragon où se faufileront les marionnettistes propulsant à bout de fines battes les volatiles de la clairière. Du sol sortira la monstrueuse tête de Fafner (campé par Taras Shtonda) qui, transpercé par l’épée Nothung, apparaîtra en bonhomme BP tout velu pour exhaler son dernier souffle. Le dernier acte produit un effet saisissant au moment où surgit le Wanderer/Wotan entre des pans de mur qui s’écartent afin de lui livrer passage ; l’Oiseau de la forêt mimé par la remarquable Mirella Hagen au soprano léger et scintillant guide l’intrépide Siegfried abattant tout obstacle pour parvenir à un promontoire recouvert d’un voile qui, écarté d’un geste brutal, révèlera Brünnhilde recouverte d’un heaume doré et du bouclier des Walkyries.