Tempête sous un crâne

par Go Here

© Klara Beck

La Dame de Pique à Strasbourg
Dernière production de la saison à l’Opéra National du Rhin, La Dame de Pique de Tchaïkovski en coproduction avec l’Opernhaus de Zürich, dans une mise en scène de Robert Carsen et sous la baguette de Marko Letonja, le directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg.

Pour Carsen, l’œuvre est importante sur le plan personnel depuis qu’il fut assistant dans une production du festival de Spoleto avec Magda Olivero en Comtesse. C’est donc une grande joie pour lui de proposer sa lecture à Zürich et Strasbourg et il propose l’argument comme une histoire vécue dans l’esprit dérangé de Hermann. Au lever du rideau, son corps gît dans la salle de jeu prestement désertée par les témoins de son suicide et, dans un long flash back, nous sommes témoins de son obsession et de sa descente aux enfers. Puisque toute l’action est centrée sur Hermann et ses fantasmes, Carsen a supprimé le début du premier acte -la scène des enfants- et la pastorale du deuxième, et il a divisé l’opéra en deux parties : succès et chute de Hermann. Il situe toute l’action dans un décor unique (Michael Levine) qui, avec ses murs verts capitonnés, évoque aussi bien la salle de jeu avec sa rangée de tables que la chambre de la Comtesse -grand lit sur un plateau tournant- ou un hôpital psychiâtrique. Parfois, le mur du fond s’avance comme pour emprisonner Hermann et Lisa dans leur monde claustrophobe. Les choix de costumes -smoking pour les messieurs, petite robe noire pour les dames- jouent sur un double effet : situant l’action aujourd’hui, ils la rendent aussi intemporelle (Brigitte Reiffenstuel). De cette société uniforme se détachent la Comtesse en long manteau blanc de soirée et Hermann dans un imperméable gris froissé.
Comme toujours chez Carsen, la direction d’acteurs est remarquable et les mouvements des chœurs parfaitement réglés, coulés dans sa conception à défaut d’être toujours en accord avec le livret original. Sous la direction musicale de Marko Letonja, la partition dévoile toutes ses richesses, sa force dramatique et ses élans lyriques. Les tourments d’Hermann et le désespoir de Lisa se disent dans la musique, portés par une interprétation plein d’atmosphère. Misha Didyk est un Hermann très convaincant par son engagement scénique, son chant plein de vigueur et de passion bien que la voix ait perdu de son éclat. La belle voix riche et homogène aux aigus triomphants de Tatiana Monogarova fait merveille dans le rôle de Lisa qu’elle interprète avec une grande sensibilité. La Comtesse de Malgorzata Walewska est élégante mais pas vraiment impressionnante. Eve-Maud Hubeaux chante admirablement les couplets de Pauline et Tassis Christoyannis donne à Eletski noblesse scénique et vocale. Le Tomski de Roman Ialcic aurait, lui, tiré profit d’une voix plus robuste. Tous les rôles secondaires sont bien défendus et les chœurs de l’Opéra National du Rhin participent activement à l’action.
Erna Metdepenninghen
Strasbourg, Opéra du Rhin, le 25 Juin 2015

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