Trompette concertante franco-belge par d’incomparables interprètes allemands

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Héritage - Henri Tomasi (1901-1971) : Concerto pour trompette et orchestre. Joseph Jongen (1873-1953) : Concertino pour trompette et orchestre op. 41. Léon Stekke (1904-1970) : Concerto pour trompette et orchestre op. 17. Florent Schmitt (1870-1958) : Suite en trois parties pour trompette et orchestre op. 133. Charles Koechlin (1867-1950) : Les Chants de Kervéléan pour trompette solo et petit orchestre op. 197. Sebastian Berner, trompette. hr-Sinfonieorchester Frankfurt, direction : Elias Grandy. 2023&2024. Notice en allemand, anglais, français. 58’20’’. 1 CD Channel Classics CCS49826.

Si des trompettistes renommés, contemporains aux compositeurs de ce programme, ont débuté leur carrière en interprétant et enregistrant de nombreuses œuvres baroques dédiées à leur instrument, des artistes français comme Maurice André (1933-2012) ou le centenaire Roger Delmotte (1925-) - pour n’en citer que deux - ont aussi encouragé et défendu ardemment leurs compatriotes tels que Henry Barraud (1900-1997), Henri Tomasi (1901-1971) ou André Jolivet (1905-1974). Et apparemment, le disque sous rubrique prouve qu’ils ont fait école, notamment en dehors de France…

En effet, face à des compositeurs du nord français et belges, ce CD met d’abord à l’honneur le Marseillais Henri Tomasi, auteur d’opéras comme L’AtlantideDon Juan de Mañara et Le Silence de la Mer, qui se révèle dans son remarquable Concerto pour trompette (1948) - de nos jours « tube » incontournable de tout trompettiste - au caractère libre et immédiat, doté d’une écriture vivante et riche en couleurs. On y perçoit l’autonomie de ce compositeur opposé à tout carcan, qui se laisse guider par une nature spontanée, enjouée et généreuse, ainsi que par une imagination débordante. Son œuvre en conserve ainsi une allure d’improvisation légèrement rhapsodique, malgré une écriture qui témoigne du savoir-faire d’un artisan accompli.

À l’écoute de l’introduction du Concertino pour trompette et orchestre op. 41 (1913) du Liégeois Joseph Jongen, l’auditeur sera étonné de sa ressemblance au début du Mermoz (1943) d’Arthur Honegger par l’exaltation euphorique qui s’en dégage, alors que l’œuvre de Jongen date de trente ans plus tôt ! Quoi qu’il en soit, c’est du pur Jongen reconnaissable d’emblée que ce Concertino écrit à la demande du trompettiste belge Théo Charlier, alors son collègue au Conservatoire de Liège. Le compositeur belge parvient à y exploiter une formation orchestrale relativement modeste pour en extraire une étonnante richesse de rythmes, de timbres et de nuances. Inspiré du modèle classique du concerto en trois sections vif-lent-vif, l’ensemble adopte une structure cyclique, le thème initial réapparaissant dans le finale, marqué par une vivacité particulièrement joyeuse.

Le Concerto pour trompette op. 17 (1948) de Léon Stekke, compatriote et élève de Jongen, semblerait souvent l’œuvre d’un épigone de son maître, par certaines tournures mélodiques et rythmiques qui évoquent immanquablement le compositeur liégeois, si toutefois certains emprunts au jazz - « blues » ou « fox-trot » - ne le rendait plutôt personnel et attachant par l’esprit enjoué des divertissements de Broadway ou d’Hollywood qu’il évoque.

La Suite en trois parties op. 133 pour trompette et piano de Florent Schmitt, composée à 85 ans et également orchestrée par lui, fut créée en 1956 par Maurice André. Son premier mouvement, vif et dansant, est ponctué de ralentissements contrastés. Le mouvement central, un nocturne riche et coloré, illustre pleinement le talent d’orchestrateur du compositeur. Le finale, plus abstrait, tranche nettement avec les parties précédentes.

En juin 1940, Charles Koechlin, fuyant l’avancée allemande, se réfugia en Bretagne où il connut une période de faible production. Il y composa toutefois six mélodies à une voix inspirées par la sérénité du lieu, qu’il enrichit quatre ans plus tard d’un accompagnement polyphonique (sauf la cinquième), formant ainsi les Chants de Kervéléan op. 197. Initialement sans instrumentation précise, ces pièces furent adaptées avec respect en 2008 par Robert Orlidge pour trompette et orchestre, version présentée ici en création mondiale.

Sebastian Berner, jeune musicien allemand né en 1994, est l’actuel trompette solo de l’Orchestre de la Radio de Francfort (hr-Sinfonieorchester Frankfurt) qu’il a intégré en janvier 2022. Il confie que Les œuvres enregistrées sur ce premier disque répondent à un choix qui me tient particulièrement à cœur pour deux raisons : d’un côté, la richesse de coloris et le raffinement de la musique française m’ont toujours fasciné, de l’autre, toutes ces œuvres sont pour moi d’anciennes connaissances qui ont une signification spéciale … Les Chants de Kervéléan de Charles Koechlin occupent une place particulière dans mon cœur. Leur simplicité et leur profondeur m’avaient d’emblée touché quand je les ai découverts dans l’enregistrement avec piano du trompettiste Reinhold Friedrich : la mélancolie de cette musique est en harmonie avec mon âme.

Face à ce répertoire aussi varié, il faut à une trompette une singulière souplesse pour s’adapter aussi heureusement que le fait Sebastian Berner dont l’aisance et la sûreté de jeu, le brio souverain, la plénitude rayonnante et la pureté de sonorité en un style impeccable sont très remarquables. On est vraiment émerveillé par la légèreté qu’il atteint en certains traits, et par le chant nuancé qu’il obtient d’un instrument que l’on croit à tort réservé uniquement à l’éclat.

En contact approfondi de ces œuvres dès l’âge de seize ans (d’où probablement le nom générique « Héritage » du CD), et soutenu chaleureusement par l’intime connivence fusionnelle de l’admirable orchestre dont il fait partie, Sebastian Berner nous offre donc un disque précieux à la prise de son exemplaire, dorénavant indispensable comme référence dans le domaine de la musique concertante moderne pour trompette.

Son : 10 - Livret : 9 - Répertoire : 10 - Interprétation : 10

Michel Tibbaut

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