Réflexions lisztiennes

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On n’a pas fini d’en apprendre sur Liszt. La publication de ses œuvres est un véritable serpent de mer qui nous réserve surprise après surprise et, pour qui fait preuve d’un peu de curiosité, l’écrivain en étonnera plus d’un. Je connaissais l’existence de son livre Des Bohémiens et de leur musique en Hongrie sans l’avoir jamais vraiment lu. Dans tous les ouvrages sérieux sur Liszt, on pouvait lire qu’il ne connaissait pas grand-chose à la musique tzigane et qu’il ne parlait pas hongrois. Il est temps de remettre les pendules à l’heure. Concernant sa langue maternelle, il écrit lui-même qu’il la parlait mal. Quant à la confusion entre musique tzigane et musique populaire hongroise, que Bartók fut l’un des premiers à mettre en lumière, elle ne semble plus aussi évidente aux yeux des musicologues actuels. Quand Liszt emprunte du matériel tzigane, pour ses rhapsodies hongroises par exemple, il n’est pas si loin de la musique populaire hongroise, car c’est à cette source qu’ont puisé les musiciens tziganes, du métissage en quelque sorte. Mais la v.o. de cette musique traditionnelle, contrairement à Bartók, Liszt ne l’a pas connue. Il croyait la connaître, d’où la confusion. 

En fait, ce n’est qu’un élément de ce livre, d’une étonnante diversité. Presque deux cents pages, réflexions d’un éternel voyageur, témoignages sur la vie de son temps, pas seulement musicale. Les romantiques aimaient écrire, pas seulement composer. Berlioz bien sûr, Wagner, Schumann nous ont laissé des centaines de pages qui montrent leur engagement. Liszt n’est pas critique dans ce livre, c’est le côté visionnaire de son coup d’œil qui frappe. Il ne rate jamais une occasion de s’échapper de son sujet pour des incidentes qui deviennent de véritables chapitres, qu’il s’agisse de la Palestine, de la société, des religions, des classes sociales. Lorsqu’il fait le portrait de certains musiciens, c’est le virtuose qui parle ; il sait décoder mieux que quiconque et on a l’impression d’entendre le violon tzigane qui chante entre les lignes. Et bien sûr, l’apologie de ce qu’on qualifierait aujourd’hui d’anticonformisme. Tout dans la vie de Liszt va à l’encontre des conventions, à commencer par sa vie sentimentale et conjugale. Le nomadisme des Bohémiens n’est-il pas le reflet de la vie de cet éternel voyageur, incapable de se fixer ?

Un tel livre n’a pas surgi de sa plume du jour au lendemain. Pourtant, il semble qu’il l’ait écrit en peu de temps (publié en 1859), avec la complicité de la princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein, alors l’élue de son cœur. Breitkopf, qui réédite volume après volume les écrits de Liszt, vient d’en faire paraître une édition bilingue, avec face à face l’original français et la traduction allemande (expurgée) de Peter Cornelius, ainsi que la version augmentée publiée en 1881.

L’expression « édition intégrale » ressemble à une gageure pour Liszt. Éternel insatisfait ou victime du succès dévorant de sa carrière de virtuose, il remit sans cesse sur le métier certaines de ses partitions ou retraita des matériaux sous une autre forme. Autant dire qu’une édition intégrale de la musique de Liszt relève du mirage. Pourtant, ce ne sont pas les tentatives qui ont manqué. La première d’entre elle, entreprise par Breitkopf en 1907 sous les auspices de la Franz Liszt Stiftung de Weimar, réunissait notamment les signatures éditoriales de Ferruccio Busoni, Béla Bartók ou Eugen D’Albert : 34 volumes publiés en une trentaine d’années. C’était encore incomplet. Parallèlement, Peters avait confié au grand pianiste Emil von Sauer l’édition de la musique pour piano, 12 volumes parus entre 1913 et 1917 ; autre édition incomplète. En 1970, un nouveau projet vit le jour, porté par Editio Musica Budapest et Bärenreiter : la Neue Liszt-Ausgabe, projet colossal enrichi de nombreuses découvertes musicologiques survenues depuis les premières éditions. Liszt étant intarrissable en matière de modifications, la démarche initiale consistait à mettre à disposition des interprètes la version ultime de chaque œuvre. Mais… changement d’équipe éditoriale, donc changement d’optique au profit d’une mise en valeur du cheminement créatif, avec la publication de toutes les versions successives de chaque œuvre (et on ne cesse d’en redécouvrir), ligne adoptée par Editio Musica Budapest depuis 2005. Entretemps, Bärenreiter s’étant détaché du projet en 1985, EMB avait choisi de poursuivre, seul, ce projet titanesque sous la houlette éditoriale d’Adrienne Kaczmarczyk.

À ce jour, plus d’une soixantaine de volumes ont été publiés, les plus récents regroupant des versions alternatives et des arrangements souvent réalisés par Liszt pour un évènement précis et qui dormaient dans des collections privées au cœur de l’Europe ou ailleurs. Le dernier né nous entraîne dans le répertoire pour piano et orchestre. En termes de nombre d’œuvres, le répertoire pour piano et orchestre est peut-être le parent pauvre de la production lisztienne : la Fantaisie hongroise, la Danse macabre, Malédiction, un De Profundis récemment exhumé, quelques paraphrases et les deux concertos. Deux ? Eh bien, non ; vous faites erreur, cher lecteur ! Il y en a un troisième, en mi bémol comme le premier, similitude tonale qui l’a relégué aux oubliettes pendant des décennies, certains musicologues pensant que les manuscrits le concernant étaient des esquisses abandonnées de l’autre, celui qui porte le n°1. Le rapprochement des trois sources maintenant disponibles a permis d’affirmer qu’il s’agissait bien d’un autre concerto en mi bémol, contemporain des deux concertos connus, dans lequel Liszt a réutilisé du matériel d’œuvres antérieures. La préface de Jay Rosenblatt, le musicologue américain qui l’a restitué et édité est absolument passionnante. Après avoir authentifié les manuscrits incomplets conservés dans les Archives Goethe & Schiller de Weimar, après les avoir confrontés à une copie d’époque, Jay Rosenblatt en a réalisé une première édition (en comblant les manques) chez Editio Musica Budapest, en 1989. Plus tard, après la chute du Rideau de fer, il a pu consulter le manuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale de Russie à Saint-Pétersbourg. Ce manuscrit, issu de la bibliothèque d’Alexandre Siloti, le grand pianiste russe élève de Liszt, constitue la source la plus importante sur la base de laquelle Rosenblatt a pu réaliser la nouvelle édition urtext qui vient de paraître (New Liszt Edition, VII/ 3). Un travail digne de Sherlock Holmes ! 

Question pour un quiz (ou pour briller en société) : quel point commun y a-t-il entre ce concerto, celui pour violon de Beethoven et celui pour piano de Grieg ? 

Réponse : tous trois commencent sur un solo de timbales.

Mai 2026.

Crédits photographiques : Variations sur Liszt avec la complicité de Claude A.I

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