L’Association des Amis du Festival de Musique de Menton œuvre activement au rayonnement du festival et à la diffusion de la musique, en organisant tout au long de l’année des événements favorisant les rencontres entre artistes et mélomanes. Elle a récemment invité le pianiste coréen Jae-Hong Park dans le cadre somptueux de l’église anglicane Saint John à Menton, où un magnifique piano Bösendorfer trônait sous l’autel.
Jae-Hong Park s’impose aujourd’hui comme l’une des figures les plus marquantes de sa génération. Lauréat du prestigieux Concours de piano Ferruccio Busoni 2021, il mène une carrière internationale en plein essor. Il enregistre actuellement les 24 Préludes de Sergueï Rachmaninov pour le label Deutsche Grammophon — programme qu’il proposait lors de ce récital mentonnais.
Il ouvre la soirée avec le célèbre Prélude en do dièse mineur, suivi des 10 Préludes op. 23, offrant d’emblée une plongée intense dans l’univers de Rachmaninov. Son jeu séduit par une fluidité et une pureté remarquables, trouvant un équilibre subtil entre une puissance incisive — écueil fréquent dans ce répertoire — et toute tentation de pathos excessif. Les lignes mélodiques se déploient avec limpidité, le contrepoint reste lisible, les tempi sont judicieusement choisis et les nuances parfaitement maîtrisées, même dans les textures les plus denses. Sa grande stature et l’ampleur de sa main, évoquant celle de Sergueï Rachmaninov lui-même, semblent ici servir pleinement une approche où la puissance sonore ne sacrifie jamais la clarté du discours.
La semaine écoulée a été particulièrement dense dans l'actualité musicale, marquée par une succession de disparitions qui privent la scène classique de figures majeures, par des recompositions institutionnelles aux ressorts parfois conflictuels, et par une série d'annonces artistiques en chaises musicales.
1. Disparitions : une génération qui s'efface
Le monde de la musique classique a perdu coup sur coup plusieurs de ses voix les plus singulières. Le chef américain Michael Tilson Thomas, longtemps associé au San Francisco Symphony et figure essentielle du répertoire américain du XXᵉ siècle, s'est éteint, suscitant d'innombrables hommages des deux côtés de l'Atlantique. Le violoniste autrichien Günter Pichler, fondateur et primarius de l'Alban Berg Quartett, a quant à lui trouvé la mort dans un accident de la route vendredi dernier, à l'âge de 85 ans. Né à Kufstein en 1940, nommé Konzertmeister des Wiener Philharmoniker par Herbert von Karajan dès l'âge de 21 ans, il avait fondé le quatuor en 1970 et en était demeuré le premier violon jusqu'à la dissolution de l'ensemble en 2008. formation dont il avait fait, en quatre décennies, l'une des références mondiales du répertoire, du classicisme viennois à la Seconde École de Vienne.
Enfin, la France pleure Jean-Bernard Pommier, pianiste et chef d'orchestre dont la carrière, débutée auprès d'Otto Klemperer, conjuguait élégance interprétative et ouverture pédagogique. Ces trois disparitions, presque simultanées, invitent à une relecture de leurs discographies et de leurs apports respectifs.
Pacho Flores (né en 1981) : Albares, concerto pour bugle et orchestre. Roberto Sierra (né en 1953) : Salseando, concerto. Gabriela Ortiz (née en 1964) : Altar de Bronce, concerto pour trompette. Pacho Flores, trompette et bugle ; Royal Liverpool Philharmonic Orchestra ; Domingo Hindoyan, direction. PM Classics 880040427223.
On commence cette semaine avec Pacho Flores qui poursuit son exploration du répertoire pour trompette aux couleurs latino-américaines avec un nouvel opus enregistré aux côtés du Royal Liverpool Philharmonic Orchestra dirigé par Domingo Hindoyan. Le soliste vénézuélien y déploie sa palette expressive et sa technique souveraine au service d'un programme qui réunit son propre concerto pour bugle, Salseando de l’excellent Roberto Sierra et Altar de Bronce de Gabriela Ortiz. Un panorama coloré de la trompette concertante avec des partition évocatrices.
2. Hans Werner Henze : 5 Neapolitanische Lieder (Live, Hambourg 1956 — Remastered 2026)
Hans Werner Henze (1926-2012) : Fünf neapolitanische Lieder pour baryton et orchestre. Hermann Prey (1929-1998), baryton ; NDR Elbphilharmonie Orchester ; Hans Schmidt-Isserstedt (1900-1973), direction. Enregistrement public, Hambourg, 1956 ; restauration 2026. 3618029194807.
L’avantage du numérique c’est qu’il nous permet de retrouver des grandes lectures du passé sans nécessiter un album complet.
Captés en concert à Hambourg en 1956 et restaurés pour cette réédition, ces cinq Lieder napolitains de Hans Werner Henze constituent un témoignage de premier ordre sur la réception immédiate de l'œuvre. Hans Schmidt-Isserstedt, à la tête de la phalange hambourgeoise, en livre une lecture engagée, tandis que le jeune Hermann Prey y affirme déjà l'autorité vocale et l'intelligence du texte qui feront sa réputation. Un document précieux où l'écriture de Henze, nourrie des mélodies populaires de la baie de Naples, trouve une incarnation d'une grande justesse.
Franz Liszt (1811-1886), Béla Bartók (1881-1945), Zoltán Kodály (1882-1967), Ernő Dohnányi (1877-1960), Joseph Haydn (1732-1809) : Œuvres orchestrales, concertantes et chorales. Gábor Gabos, Dino Ciani, David Wilde, Valentin Belchenko, Sviatoslav Richter, Kornél Zempléni, Tibor Wehner (piano) ; Pál Lukács (alto) ; Chœur et Orchestre Philharmonique de Budapest, Orchestre symphonique de la Radio hongroise ; János Ferencsik, György Lehel, Zoltán Kodály (direction). Livret en anglais. 17 CD Decca Eloquence 4844395. 2025.
César Franck (1822-1890) : Sonate pour violoncelle et piano en la majeur, transcription Jules Delsart. Nadia Boulanger (1887-1979) : Trois Pièces pour violoncelle et piano. Claude Debussy (1862-1918) : Sonate pour violoncelle et piano en ré mineur. Matthijs Vermeulen (1888-1967) : Sonate pour violoncelle et piano. Lidy Blijdorp, violoncelle ; Tobias Borsboom, piano. 2024. Notice en anglais et en français. 65’ 29’’. Channel Classics CCS47726.
Gustav Mahler (1860-1911) : Intégrale des symphonies (n° 1 à 9). Orchestre Philharmonique Tchèque ; Semyon Bychkov, direction. 2022-2026. Notice de présentation en anglais. Durée totale : 11h48. Pentatone PTC5187490, coffret de 11 CD.
Bach Goldberg Variations. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Variations Goldberg BWV 988, arrangement pour cor, violon, marimba et clarinette basse de Tomáš Ille (2017, révisé 2025). Radek Baborák, cor ; Dalibor Karvay, violon ; Andrei Pushkarev, marimba ; Petr Valášek, clarinette basse. 2025. Notice en anglais et tchèque. 59'. Animal Music ANI 146.
Extinction. Osmo Tapio Räihälä (°1964) : Swarm, pour octuor à cordes ; Versum II : Postea, et Versum III : Inter, pour électronique ; Biodegradable Kiss, pour flûte et percussion ; Oil Today Water Tomorrow, pour saxophones et électronique. Quatuor Avanti et Quatuor Airo ; Kaisa Kortelainen, flûtes ; Jerry Piipponen, percussion ; Anna-Sofia Anttonen, saxophones ; Osmo Tapio Räihälä, électronique. 2024/25. Notice en anglais. 46’ 53’’. Uvuloid UVU229.
Michael Tilson Thomas s'est éteint le 22 avril 2026 à son domicile de San Francisco, à l'âge de 81 ans, emporté par le glioblastome qu'il affrontait publiquement depuis 2021. Deux mois après la disparition de son époux Joshua Robison, compagnon de toute une vie et architecte discret de sa carrière, celui que ses proches et le public appelaient simplement « MTT » laisse derrière lui un héritage dont l'ampleur et la singularité débordent largement le cadre ordinaire de la direction d'orchestre américaine. Avec lui s'éteint une figure qui aura incarné, mieux que quiconque de sa génération, l'idée que la musique n'a pas de frontières — ni entre les époques, ni entre les genres, ni entre les publics.
Un héritage, une fluidité
Né à Los Angeles le 21 décembre 1944, petit-fils de Boris et Bessie Thomashefsky, étoiles du théâtre yiddish new-yorkais du début du XXe siècle, Tilson Thomas grandit dans un creuset où se rencontraient la tradition savante européenne, le théâtre populaire, le Broadway naissant et la culture américaine des marges. Cette généalogie éclaire sans doute ce qui fut la constante de toute son existence musicale : la conviction jamais démentie que la musique dite savante et les musiques vernaculaires appartiennent au même continuum. Pianiste redoutable, accompagnateur instinctif, improvisateur né, il circulait entre le jazz, la chanson, le musical, Mahler et Copland avec une aisance sans pose, sans surplomb, sans l'embarras que mettent tant de chefs à revendiquer leurs curiosités extra-classiques.
Formé à l'Université de Californie du Sud auprès d'Ingolf Dahl, il fréquente très jeune Igor Stravinsky et Aaron Copland, relais vivants d'une modernité qu'il portera sa vie durant. Stravinsky, d'ailleurs, ne fut sans doute pas choisi au hasard : il y avait dans ce maître du XXe siècle — capable de passer du primitivisme rugissant du Sacre au néoclassicisme le plus épuré, puis au sérialisme tardif — une figure en miroir de ce que MTT allait lui-même devenir. Un artiste de la navigation entre les styles, de la surprise continuelle, de la réinvention comme méthode. Son irruption sur la scène internationale est foudroyante : assistant du Boston Symphony à vingt-quatre ans, il se révèle lors d'un remplacement au pied levé, puis scandalise New York en y dirigeant les Four Organs de Steve Reich — l'un des premiers gestes d'un chef de premier plan en faveur du minimalisme américain dans une salle de concert traditionnelle. L'épisode dit tout : le goût du risque, le refus des hiérarchies, la certitude qu'une grande institution peut et doit accueillir l'inattendu.
Cette même audace, il la portera aussi au cœur du répertoire le plus canonique. Dès l'orée des années 1980, il entreprend à Londres avec l'English Chamber Orchestra, pour CBS Masterworks, l'une des toutes premières intégrales des symphonies de Beethoven confiées à un orchestre de chambre — pari rare à l'époque, qui anticipait d'une décennie les ambitions d'allégement d'effectifs popularisées par la mouvance historiquement informée. Gramophone soulignait alors combien ces lectures rééquilibraient la relation entre cordes et vents, offrant quelque chose de plus proche de ce que Beethoven lui-même avait probablement en tête. L'intégrale, couronnée par une Neuvième devenue référence, montre combien MTT pensait le classique et le contemporain dans un même geste de réinvention.
Les avant-gardes américaines comme patrie
Il n'est sans doute pas de chef de sa génération qui ait autant fait pour imposer à la légitimité symphonique les francs-tireurs américains du XXe siècle. Dès son mandat à la tête du Buffalo Philharmonic (1971-1979), il y grave en 1980, pour CBS Masterworks, la toute première intégrale de l'œuvre symphonique de Carl Ruggles — musique âpre, granitique, d'un contrapuntisme dissonant sans concession, que personne n'avait osé affronter dans son intégralité. Ce double album demeure, plus de quarante-cinq ans après sa parution, l'étalon indépassable de la discographie ruggelsienne. Dans la foulée, il entreprend une intégrale des symphonies de Charles Ives, chantier au long cours partagé, chose remarquable, entre le Chicago Symphony (Symphonies n°1 et n°4, gravées 1986-1989) et le Concertgebouw d'Amsterdam (Symphonies n°2 et n°3, 1981-1982), ainsi que les œuvres orchestrales majeures. Jamais avant lui la musique d'Ives n'avait reçu pareille attention : un travail d'orfèvre sur les strates polytextures, sur l'art ivesien de faire cohabiter plusieurs musiques simultanées, exécuté avec une précision et une ferveur qui firent d'un coup entrer ce compositeur, jusqu'alors tenu à distance, dans le grand répertoire international. Henry Cowell, Morton Feldman, Lou Harrison, Meredith Monk, John Cage, Edgard Varèse, David Del Tredici, Charles Wuorinen, Steven Mackey, Mason Bates, Samuel Carl Adams, plus tard, viendront allonger cette lignée — une « grande tente » esthétique que personne avant lui n'avait dressée avec une telle conviction.