Le style éclectique, mais un peu convenu, du Californien Mark Abel

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4.4.2. Mark Abel (°1948) : As The World Turns, pour mezzo-soprano et piano ; Samantha Sketches, pour flûte, piccolo et piano ; Symbiotica, pour violon et orgue ; A Door Opens, pour violoncelle et piano. Simone McIntosh, mezzo-soprano ; Alice K. Dade, flûte et piccolo ; Jennifer Choi, violon ; Mark Abel, orgue ; Jonah King, violoncelle ; Ieva Jokubaviciute, Michael McMahon et Keisuke Nakagoshi, piano. 2024/25. Notice en anglais. 71’ 32’’. Delos DE3626.   

La belle échappée belge de l'Atelier Lyrique de Tourcoing

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L'équipe de l'Atelier Lyrique, jamais à court de bonnes idées ni de nouveaux lieux de rencontre, avait décidé ce jeudi d'avril de faire étape à Mouscron. Cette ville frontalière de 60 000 habitants, dont les origines remontent à l'an mil, a définitivement opté pour son appartenance belge en 1963, après avoir été tantôt française, tantôt belge. C'est dire si Français et Belges s'y côtoient et y commercent quotidiennement. Le rendez-vous était donné sur le coup de 20h en l'église Saint-Barthélemy, sise sur la Grand-Place, aujourd'hui piétonne et jalonnée de quelques belles terrasses de bistrots fort bienvenues, offrant l'occasion aux mélomanes arrivés tôt de déguster une bonne bière au soleil.

Une façon fort agréable, ma foi, de se préparer à découvrir la « Gran Partita » de Mozart, interprétée par l'ensemble anversois Terra Nova Collective. Œuvre très singulière du répertoire mozartien, la Gran Partita est une symphonie en sept parties pour treize instruments à vent et une contrebasse.

Composée peut-être en 1781 et créée, nous dit-on, le 23 mars 1784 au Burgtheater à Vienne, cette sérénade N°10 est l'une des plus longues (46 minutes) composées par Mozart, alors au sommet de son art. Elle est aussi, comme bien d'autres œuvres du génial compositeur viennois, fortement imprégnée de l'influence culturelle des Lumières. Toutes choses que n'a pas manqué de rappeler Vlad Weverbergh, clarinettiste, chef d'orchestre et directeur artistique de Terra Nova Collective. En préambule au concert, Vlad Weverbergh s'est également employé avec simplicité et humour à partager avec le public très nombreux sa passion pour sa ville d'Anvers, son riche patrimoine artistique et musical, à l'instar du compositeur Amand Vanderhagen dont les « pièces d'harmonie » figuraient également au programme.

L’Avare de Gasparini à l’Athénée : un héritage de Molière revisité avec liberté

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Créé au Teatro Sant’Angelo de Venise en 1720, L’Avare de Francesco Gasparini (1661-1727), sur un livret d’Antonio Salvi (1664-1724) d’après Molière (1622-1673), a été ressuscité en mars dernier par Vincent Dumestre et Le Poème Harmonique au Théâtre de Caen. Conçu en trois intermèdes, l’ouvrage offre un contrepoint bienvenu à l’opera seria.

Dans l’écrin intimiste du Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet, cette recréation s’impose comme une proposition à la fois cohérente et réjouissante. Sans chercher à restituer fidèlement la dramaturgie de Molière, l’adaptation de 1720 en conserve l’esprit, distillant des échos reconnaissables tout en assumant une forme resserrée (1h20), propre à l’intermezzo. Cette liberté nourrit une lecture vive et pleinement théâtrale.

Une mise en scène claire et animée

La réussite du spectacle repose d’abord sur la lisibilité de sa mise en scène. Théophile Gasselin privilégie une approche fluide et rythmée, fondée sur une direction d’acteurs précise. Les gestes sont nets, les interactions constamment vivantes, et l’on perçoit à chaque instant un esprit de troupe qui irrigue l’ensemble. Avec des moyens volontairement mesurés, l’esthétique se révèle pleinement assumée : les couleurs patinées du décor de Louise Caron, les costumes délicatement fantaisistes d’Alain Blanchot et les lumières nuancées de Christophe Naillet composent un XVIIIe siècle à la fois évocateur et ludique.

Une adaptation musicale vivante et inventive

Un des éléments scéniques les plus marquants réside dans la présence du Le Poème Harmonique sur scène. Installés côté cour, les musiciens, d’abord dissimulés derrière le rideau faisant partie du décor, apparaissent ensuite costumés et maquillés. Sous la direction de Vincent Dumestre, ils deviennent de véritables partenaires du jeu théâtral. Quelques chansons populaires et improvisations, en interaction avec les protagonistes, rappellent l’origine de l’œuvre et apportent une respiration organique particulièrement séduisante. Dumestre enrichit également la partition par de brèves citations telles que la Marche turque du Bourgeois gentilhomme de Lully et « Agitata da due venti » de Antonio Vivaldi, tiré de Griselda, intégrées avec humour à la situation. L’interprétation, à la fois rigoureuse et inventive, met en valeur la vivacité d’une musique qui, sans prétendre au statut de chef-d’œuvre, révèle une réelle efficacité dramatique.

Le Festival Images Sonores s’élargit

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Le festival du Centre Henri Pousseur ouvre les frontières (à l’heure où d’autres taxent et retaxent pour refermer les leurs), avec des master classes animées, pour les étudiants du Conservatoire Royal de Liège, par trois solistes et pédagogues de l’Ensemble Intercontemporain (Paris) et un spectacle familial au titre, Babils du Nil, à l’allitération enfantine, coproduit avec United Instruments of Lucilin (Luxembourg) – collaborations qui colorent les concerts entourant ces événements.

Ouverture sous terre

J’arrive au Mom samedi (cette salle atypique et souterraine au bar sympathique), après un détour imprimé par Livre aux Trésors (une librairie subjective) et l’achat de L’horloger aveugle, un texte de Richard Dawkins, scientifique et passionné, qui œuvre à persuader de la validité de la théorie darwinienne (à l’heure où d’autres – souvent les mêmes – malaxent autisme, vaccins et absence de discernement dans une même mixture obscurantiste) – dont j’entame les premières pages au centre de Liège, devant un jus d’orange frais et une part de tarte flan et chocolat – faite pour pourfendre la foi. La soirée d’ouverture se décline en avant et après entracte et je retrouve avec plaisir deux des pièces compilées sur le disque Polaroïds de l’Ensemble Hopper, (Dé)fragmentation 2.0 de Gilles Doneux – une musique tendue, déroutante, aux effets électroniques incisifs (il est aussi réalisateur en informatique musicale) et à la clarinette poussant jusqu’à la saturation (Rudy Mathey) – et Khorram ân ruz de Jean-Luc Fafchamps, qui pose une atmosphère étrange, embrumée, scandée par le double coup de peau résonnant et dont émerge la voix de la soprano Donatienne Michel-Dansac : c’est un thriller en sons avec ascension dramatique, forces sombres, climax, étourdissement vertigineux et retour à une réalité engourdie. Y fait écho Mokṣa – going back home, une création de Laura Résimont : le premier parle d’attente et de retour, la seconde donne la parole à Krishna, à propos de libération, de dévotion, du retour au monde spirituel – un thème éthéré cher à la jeune compositrice et sonothérapeute dont la musique, contrôlée et dense, reflète un engagement plein.

"Miniatures" postlude du Printemps des Arts 2026

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Il y a des soirées qui prolongent un festival, et puis il y a celles qui lui donnent un second souffle. Ce postlude du Printemps des Arts de Monte-Carlo appartient sans hésitation à la seconde catégorie. En réunissant Bruno Mantovani et Jean-Christophe Maillot, les Ballets de Monte-Carlo renouent avec une intuition vieille de plus de vingt ans : faire dialoguer musique contemporaine et danse dans un format court, nerveux, sans temps mort.

Le principe de « Miniatures », né en 2004 sous l’impulsion de Marc Monnet, pourrait n’être qu’un exercice de style. Il devient ici un véritable terrain d’expérimentation. Deux pièces historiques — celles de Mantovani et de Ramon Lazkano — côtoient quatre créations. C’est sans doute là que réside la réussite de la soirée : dans cet équilibre entre mémoire et présent, entre reprise et prise de risque.

Si certaines musiques contemporaines peuvent sembler exigeantes à la premièreécoute, la danse agit ici comme un révélateur. Elle en éclaire les lignes de force, en déploie l’énergie. Portés par des danseurs toujours remarquables, et par des lumières, décors et costumes d’une grande richesse visuelle, ces univers sonores deviennent immédiatement plus accessibles.

L’Ensemble Orchestral Contemporain, fidèle à sa réputation d’excellence dans les répertoires des XXe et XXIe siècles, impressionne par la précision de son jeu et l’intensité de son engagement. Chaque miniature, d’une dizaine de minutes, compose ainsi un kaléidoscope dense et contrasté.

Toutes ne frappent pas avec la même intensité — et c’est heureux. Ramon Lazkano, avec « Lur-Itzalak », installe un temps suspendu, presque fragile. Les harmoniques effleurées du violon et du violoncelle dessinent une matière sonore qui semble se dissoudre au moment même où elle apparaît. À l’inverse, « Caravansérail » de Martin Matalon, porté par la chorégraphie de Julien Guérin, impose une tension plus immédiate, presque physique. On y sent circuler une énergie brute, parfois un peu démonstrative, mais indéniablement efficace.

María Dueñas et Alexander Malofeev : et le violon retrouva son âme !

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Je suis heureux d’avoir entendu cette prodigieuse artiste pour la première fois en direct dans un répertoire de musique de chambre, en compagnie d’un pianiste aussi créatif, attentif et admirateur de sa partenaire. L’on peut ainsi s’éloigner d’un certain « formatage » que la performance du soliste dans un concerto avec orchestre pourrait entraîner. Ce dialogue créatif avec un partenaire stimulant amène les artistes à un dépassement de soi, car ils savent que leur partenaire va surenchérir et apporter sans cesse de nouvelles idées interprétatives.

Puisque le degré de beauté sonore et émotionnelle que la jeune Espagnole est capable d’atteindre plonge l’auditeur dans un état de transe absolu, l’on ne sait plus si cette succession de phrases sublimes, de sonorités splendides ou de virtuosité invraisemblable relève du domaine du réel ou de celui du rêve. J’avoue avoir fermé les yeux à maintes reprises et avoir atteint une extase musicale idéale, inatteignable pour le commun des mortels : la perfection du trait et la profondeur expressive sortent totalement du vécu habituel, même chez les plus grands interprètes.

Ensuite, l’on rouvre les yeux et l’on est surpris de dévisager cette toute jeune femme, gracieuse et frêle, maniant son archet avec une aisance ahurissante, comme si le violon n’était que l’extension du corps d’une danseuse. Et cette invraisemblable main gauche, à la précision chthonienne, qui trouve ses notes avec une facilité déconcertante ! Tout cela semble chimérique ; l’on se dit, inconsciemment, qu’il y a dans un jeu dont l’excellence dépasse l’entendement quelque chose du pacte du Doktor Faustus avec le diable, de cet envoûtement satanique dont parlaient les contemporains de Paganini.

Le Grand Duo en la majeur de Schubert a la réputation d’être une pièce ingrate à jouer pour les violonistes : Dueñas y déploie ses ailes dans des phrasés d’une inspiration divine, répondant aux suggestions de myriades de couleurs provenant du pianiste avec une clarté et une retenue qui poussent l’auditeur à une écoute de plus en plus attentive, presque exacerbée. La succession de pianissimi, ponctuée de quelques accents et de forte soudains, oblige à une attention particulière, récompensée par un plaisir esthétique sans borne.

Le Viennois HK Gruber dirige ses propres compositions

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HK Gruber (°1943) : Concerto pour piano et orchestre ; Scènes symphoniques tirées de l’opéra « Contes de la forêt viennoises » ; Luftschlösser, cycle pour piano en quatre mouvements. Frank Dupree, piano ; Orchestre symphonique ORF de la Radio viennoise, direction HK Gruber. 2024. Notice en allemand et en français. 73’17’’. Capriccio C5536.

La saison 2026-2027 du Namur Concert Hall au Grand Manège

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La nouvelle saison namuroise est annoncée ! C'est un menu royal !

Le double anniversaire qui structure la saison 2026-2027 du Namur Concert Hall au Grand Manège ne relève pas du prétexte commémoratif : il tient de la démonstration. Les quarante ans du Chœur de Chambre de Namur et les cinq ans du bâtiment permettent de réunir, pour la première fois en une même saison, l'ensemble des productions que le Centre d'Art Vocal et de Musique Ancienne porte à travers le monde. Ce que le Concertgebouw d'Amsterdam, la Philharmonie de Paris, l'Opéra de Vienne ou l'Elbphilharmonie accueilleront cette année prend naissance ou trouve son aboutissement ici, rue Rogier. Plus de quatre-vingts concerts, une densité de programmation qui n'a guère d'équivalent.

Les piliers de la saison sont d'abord vocaux et baroques — à la mesure de ce que le Chœur de Chambre de Namur représente aujourd'hui dans le paysage européen. Marie-Nicole Lemieux signe sa prise de rôle dans la Médée de Charpentier avec Les Épopées de Stéphane Fuget. Reinoud Van Mechelen dirige la première mondiale au disque d'Alcide de Lully-Marais, puis sa propre lecture de la Passion selon saint Jean, œuvre qu'il a longuement chantée sous la direction d'Herreweghe, Christie et Rattle avant d'en assumer lui-même la direction. Leonardo García-Alarcón et Cappella Mediterranea sont au cœur de quatre productions majeures : l'Orfeo de Monteverdi après la Philharmonie de Paris, la Passion selon saint Matthieu en tournée vers Genève et Valence, l'Ercole amante de Cavalli en avant-première européenne, et les Concertos pour violon de Bach avec Chouchane Siranossian — enregistrés au Grand Manège dans les jours qui précèdent le concert. Christophe Rousset fait son retour avec le Requiem de Campra. René Jacobs ressuscite le Falstaff de Salieri à la tête du B'Rock Orchestra, en avant-première avant Bruxelles et Cologne. La Messe en si mineur de Bach, confiée à Bart Van Reyn et Il Gardellino, couronne les quarante ans du Chœur avant une tournée qui la conduira jusqu'à Amsterdam.

Une semaine sur la planète classique : le briefing de la semaine

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Chers et chères mélomanes,

Cette semaine, la planète classique a vibré au rythme d'une actualité riche et contrastée, entre défis institutionnels, hommages émouvants et l'émergence d'une nouvelle génération de talents. Plongeons ensemble dans les faits marquants qui ont animé nos scènes et nos studios, tels que rapportés par les amis et confrères comme Pizzicato, Scherzo, Slipped Disc ou Gramophone sans oublier notre propre journal !

À la une : turbulences et renouveau institutionnel

L'actualité a été dominée par des remous au sein de grandes institutions européennes et américaines. Selon les informations relayées par Pizzicato, le prestigieux Teatro San Carlo de Naples a fait l'objet de perquisitions ordonnées par le parquet suite à des audits financiers, avec des saisies de matériel informatique. Outre-Atlantique, le Kennedy Center de Washington est secoué par des accusations de népotisme et de mauvaise gestion portées par l'ancien conservateur Josef Palermo. Parallèlement, les orchestres américains tirent la sonnette d'alarme face aux retards critiques dans l'octroi des visas par les autorités fédérales, une situation qui multiplie les annulations de concerts et fragilise les tournées internationales.

Mais le monde classique est aussi celui du renouveau. Le Philharmonique de Berlin a déjà le regard tourné vers les moments médiatiques : son traditionnel Europakonzert du 1er mai se tiendra dans le cadre majestueux de la salle Haydn du palais Esterházy à Eisenstadt, un lieu chargé d'histoire. Le chef d'orchestre Claudio Vandelli assure la stabilité des Würth Philharmoniker en prolongeant son contrat jusqu'en 2029.

La mémoire vive du classique

La semaine a été l'occasion de célébrer des figures emblématiques dont la longévité force le respect. L'immense organiste espagnole Montserrat Torrent a fêté son centenaire, une étape franchie avec une sérénité désarmante, rappelant que pour elle, "Bach est Dieu". Le compositeur letton Pēteris Vasks, dont la musique spirituelle continue de toucher un large public, a quant à lui célébré ses 80 ans.

Le monde musical a malheureusement dû dire adieu à plusieurs personnalités marquantes. Le pianiste ukrainien Oleg Maisenberg, partenaire de chambre privilégié de Gidon Kremer et de Hermann Prey, s'est éteint à l'âge de 80 ans. Sa disparition, laisse un vide immense dans le monde du piano. Nous avons également appris le décès de la pianiste américaine Ann Schein (86 ans), du luthier réputé Martin Jaumann (59 ans) et de l'altiste polonaise Beata Prylińska (51 ans), autant de talents qui ont servi la musique avec dévotion.

5 albums pour passer la semaine

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Nouvelle série de 5 albums pour passer la semaine et cette semaine, on garde tout et même on en redemande !

Mozart: les concertos pour piano n°9 et n°22 par Jan Lisiecki

Wolfgang Amadeus Mozart, Jan Lisiecki, Bamberger Symphoniker, Manfred Honeck. Label : Deutsche Grammophon.  

Sous les doigts inspirés de Jan Lisiecki, dont on est fans à Crescendo Magazine,  les Concertos pour piano n°9 et n°22 de Mozart révèlent une lecture virtuose et profondément poétique, magnifiée par les Bamberger Symphoniker sous la direction propre de Manfred Honeck. Une redécouverte lumineuse de l’inventivité mozartienne. Un bel album qui illustre le parcours sans faute de cet artiste.

Allison Loggins-Hull: The Cleveland Residency.

Allison Loggins-Hull, The Cleveland Orchestra, Franz Welser-Möst. Label : Cleveland Orchestra. 

Allison Loggins-Hull, compositrice et flûtiste, présente une immersion profonde dans son univers singulier avec le Cleveland Orchestra, dirigé par son directeur musical Franz Welser-Möst. Cet enregistrement, entre introspection et éclat orchestral, promet une expérience musicale vibrante et résolument moderne. Une compositrice à découvrir !