Rapport Alloncle : la fusion des orchestres de Radio France, éternel serpent de mer
Le rapport de la commission d'enquête parlementaire française sur l'audiovisuel public, rendu public le 5 mai 2026, glisse parmi ses 70 recommandations un dossier que la Cour des comptes ressort à intervalles réguliers depuis près de quarante ans : la fusion de l'Orchestre National de France et de l'Orchestre Philharmonique de Radio France. Une mesure chiffrée à 13 millions d'euros d'économies, qui ravive un débat dont l'argument central — la similitude des programmations des deux phalanges — n'a, lui, jamais cessé d'être pertinent.
Une recommandation parmi 70
Six mois de travaux, plus de 550 pages, 70 recommandations : le rapport rédigé par le député UDR Charles Alloncle au nom de la commission d'enquête sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public » a été publié sur le site de l'Assemblée nationale le mardi 5 mai 2026, après une adoption serrée le 27 avril. Le texte vise plus d'un milliard d'euros d'économies sur les quatre milliards alloués chaque année par l'État à France Télévisions, Radio France et France Médias Monde.
Au cœur d'un dispositif où s'enchaînent suppressions de chaînes (France 4, Mouv', France TV Slash) et fusions diverses (France 2 et France 5, Franceinfo et France 24, France 3 Régions et ICI), une recommandation concerne directement le monde musical : la recommandation n° 52 propose de « rationaliser les formations musicales de Radio France en fusionnant les deux orchestres », pour une économie estimée à 13 millions d'euros.
Un serpent de mer de quarante ans
L'idée n'a, en réalité, rien de neuf — et c'est peut-être ce qui en fait la singularité dans le rapport Alloncle. Depuis la création même de l'Orchestre Philharmonique de Radio France en 1976, par fusion de plusieurs ensembles plus modestes de la maison ronde, la question de la cohabitation des deux symphoniques est posée. Pourquoi deux orchestres permanents au sein d'un même groupe public ? La Cour des comptes a fait de cette interrogation un leitmotiv de ses rapports successifs sur Radio France, à un rythme presque décennal, en s'appuyant sur les exemples allemand (regroupements opérés par les Rundfunk) et néerlandais (réforme drastique du Muziekcentrum van de Omroep en 2013).
À chaque alerte, le même scénario : la direction de Radio France et la tutelle ministérielle opposent une fin de non-recevoir, arguant de la mission patrimoniale spécifique des deux ensembles et de la nécessité de maintenir un effectif global d'environ 300 musiciens sur les quatre formations maison (Orchestre National, Orchestre Philharmonique, Chœur, Maîtrise). Le dossier rentre dans les tiroirs. Et il en ressort, immanquablement, à la faveur de la commission d'enquête suivante, du contrôle suivant de la Cour, du plan d'économies suivant.
La constance de l'argument budgétaire trouve sa contrepartie dans la constance de la défense institutionnelle : un statu quo négocié, jamais véritablement justifié sur le fond, qui finit par ressembler à une rente de situation.
Dans un entretien à Classica consacré à la saison 2026-2027, Michel Orier, directeur de la musique et de la création culturelle de Radio France, indiquait du reste que la fusion « n'est plus à l'ordre du jour », tout en concédant qu'« avant, chaque formation, notamment les deux orchestres, était dans son couloir sans voir ce qui se passait à côté », et qu'il avait fallu mettre sur pied un comité de programmation pour y remédier. L'aveu est intéressant : il reconnaît implicitement la critique principale formulée par les rapports successifs.
Des programmations qui se croisent plus qu'elles ne se distinguent
C'est en effet sur ce point que le débat est le plus difficile à esquiver. Les deux orchestres partagent le même Auditorium de la Maison de la radio et de la Musique, jouent devant le même public, sont diffusés sur la même antenne — France Musique — et investissent un répertoire qui se recoupe largement.
Le grand symphonique romantique et postromantique, de Brahms à Mahler en passant par Bruckner, Tchaïkovski et Strauss, constitue le cœur de saison des deux phalanges. La musique française, qui devrait logiquement revenir à l'Orchestre National, est en réalité régulièrement programmée par l'un et par l'autre, sans répartition lisible. Les grandes pages russes du XXᵉ siècle, le répertoire d'Europe centrale, les œuvres concertantes du grand répertoire international : tout cela traverse indifféremment les deux saisons.
Encore faudrait-il, pour parler véritablement de défense du répertoire français, que les deux orchestres s'aventurent au-delà des quelques noms canoniques. Or la part française des saisons reste largement adossée aux mêmes valeurs sûres : Berlioz, Debussy, Ravel, ponctuellement Saint-Saëns, Fauré, Dutilleux. La grande part du XXᵉ siècle français — les figures que l'on dirait « patrimoniales » dans tout autre pays comparable — reste curieusement en marge des programmations de la maison ronde. Le récent disque Elsa Barraine publié par l'Orchestre National sous la direction de Cristian Măcelaru (Warner Classics, février 2026) en offre une illustration involontaire mais éloquente : présenté comme une redécouverte d'une compositrice française majeure du XXᵉ siècle — élève de Dukas, Prix de Rome 1929, résistante, ancienne chef de chant de l'Orchestre National de la Radio Française — il est arrivé en réalité quelques mois après la parution chez CPO, en juillet 2025, du disque d'Elena Schwarz à la tête du WDR Sinfonieorchester de Cologne, qui couplait les deux symphonies avec Pogromes et Musique funèbre. Comme l'a noté ResMusica avec une certaine sévérité, « il est dommage que les deux symphonies de Barraine paraissent tardivement avec l'Orchestre national de France, dont la vocation est précisément de faire connaître ce répertoire ». Un orchestre allemand, sous baguette suisse, sur étiquette allemande, devançant l'orchestre français sur la musique française : le symptôme parle de lui-même.
La distinction théorique — National pour le prestige international et la tradition, Philharmonique pour la création et le répertoire élargi — fonctionne dans les brochures, beaucoup moins dans le calendrier réel. Michel Orier annonce dans son entretien à Classica que le Philharmonique « reste très impliqué dans la création et va en assurer vingt-neuf premières » sur la saison 2026-2027, avec une part belle faite aux compositrices (Cassandra Miller, Édith Canat de Chizy, Gabriela Ortiz, Justė Janulytė, Diana Soh, Outi Tarkiainen, Unsuk Chin…) et la résidence du compositeur Philippe Manoury, qui présentera Anticipations sous la baguette de Markus Poschner. Mais le National n'est nullement absent du terrain de la création : dans le seul cadre du Festival Présences 2027, consacré à Arvo Pärt, il assure la création française d'Alter de Pascale Criton (soprano et orchestre) et la création mondiale du concerto pour violon d'Yves Chauris avec Renaud Capuçon. Cristian Măcelaru avait du reste déjà créé Manoury avec le National (États d'alerte, en 2022), et l'histoire de la phalange est jalonnée de créations majeures — du Soleil des eaux de Boulez aux Déserts de Varèse en passant par la création française de la Turangalîla de Messiaen. La distinction théorique ne tient donc pas davantage sur le terrain de la création que sur celui du grand symphonique.
Les solistes invités circulent eux-mêmes d'un orchestre à l'autre dans le cadre de « parcours » désormais conçus en commun, et les jeunes chefs invités illustrent bien cette logique de tests croisés. Le jeune chef allemand Thomas Guggeis dirige ainsi le National sur la fin de la saison 2025-2026 — un programme Mozart-Zemlinsky à l'Auditorium les 28 et 29 mai 2026, puis la Cinquième de Mahler au Festival Radio France Occitanie Montpellier le 18 juillet — avant de prendre la baguette du Philhar le 8 janvier 2027 à l'Auditorium. Soit la confirmation, par les faits, qu'il s'agit bel et bien de deux instruments largement interchangeables aux yeux du programmateur.
C'est précisément cette interchangeabilité, à effectif constant et à coût constant, qui rend la position de la maison ronde fragile dès lors qu'un parlementaire feuillette un budget.
Deux directeurs musicaux pour quels territoires ?
Le choix des deux directeurs musicaux désignés ne fait, à cet égard, qu'aiguiser la question. Jaap van Zweden a pris ses fonctions à la tête de l'Orchestre Philharmonique en 2025 ; Philippe Jordan succédera à Cristian Măcelaru au pupitre de l'Orchestre National à partir de la saison 2027-2028. Sans rien retirer aux qualités musicales de l'un et de l'autre — chefs aguerris, taillés pour les grands répertoires symphoniques, dotés d'une autorité incontestable sur leurs phalanges respectives — on peine à identifier précisément ce qui devrait fonder leur complémentarité au sein d'une même maison.
Les deux artistes partagent, dans les grandes lignes, un même cœur de répertoire : le grand symphonique austro-allemand, du romantisme au néo-romantisme. Beethoven, Brahms, Bruckner, Mahler, Strauss : c'est, peu ou prou, le terrain d'élection commun. Van Zweden, néerlandais formé au Concertgebouworkest d'Amsterdam, a fait toute sa carrière dans cet axe — d'Amsterdam à Hong Kong en passant par Dallas et le New York Philharmonic. Jordan, suisse de naissance mais de culture germanique, formé à Vienne et longtemps directeur musical de l'Opéra national de Paris puis du Wiener Staatsoper, en partage les fondamentaux par formation autant que par tempérament.
Mais la convergence va plus loin encore. Wagner, en particulier, constitue pour l'un comme pour l'autre un pilier de carrière, et même un véritable cœur d'identité musicale. Van Zweden a enregistré chez Naxos l'intégralité du Ring avec le Hong Kong Philharmonic — première intégrale wagnérienne d'un orchestre chinois, étalée sur quatre ans —, mais aussi Parsifal, Lohengrin, Die Meistersinger et Tristan und Isolde avec le Netherlands Radio Philharmonic. Son Parsifal lui a valu l'Edison Award 2012 du meilleur enregistrement d'opéra. Plus de cinq titres wagnériens à son catalogue : c'est une discographie de chef wagnérien à part entière. Jordan, de son côté, est l'un des grands wagnériens de sa génération — Ring mémorable à l'Opéra de Paris en 2010-2013, présence régulière à Vienne sur l'ensemble du corpus.
Confier à la même maison, dans le même Auditorium, deux wagnériens accomplis dont les répertoires de prédilection se superposent largement : la décision a sa cohérence sur le plan de l'excellence artistique individuelle, mais elle ne dessine aucun horizon de complémentarité institutionnelle. Le projet aurait pourtant pu épouser la logique d'une distinction explicite : confier à l'un le territoire français et latin (de Berlioz à Dutilleux, en passant par Debussy, Ravel, Roussel, Honegger), à l'autre le grand symphonique germanique ; ou bien dédier l'un à la création et au XXᵉ siècle radical, l'autre au cœur du répertoire. Tel n'a pas été le choix. Et c'est précisément cela que les rapports budgétaires successifs n'ont cessé de pointer.
Ce que font les autres capitales musicales
Il vaut la peine, à ce stade, de regarder ce que font les autres capitales musicales d'Europe — non pour singer leurs choix, mais pour mesurer où se situe précisément la spécificité parisienne.
À Londres, la BBC entretient bien deux orchestres permanents, mais leurs missions sont radicalement distinctes : le BBC Symphony Orchestra est l'orchestre symphonique « de plein exercice », pilier des Proms et acteur historique de la création contemporaine ; le BBC Concert Orchestra, lui, est dédié au répertoire léger, aux musiques de film, à la transcription, aux émissions de variétés musicales. Deux phalanges, deux territoires, deux publics, deux esthétiques.
À Munich, les deux orchestres de la radio bavaroise (Bayerischer Rundfunk) suivent la même logique de spécialisation : le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks est un grand orchestre symphonique de niveau international, là où le Münchner Rundfunkorchester se consacre à l'opérette, à l'opéra en concert et à un répertoire plus populaire. Là encore, la cohabitation a un sens parce qu'elle repose sur une partition assumée des missions.
À Berlin, la situation est plus proche de la configuration parisienne — et cela vaut la peine d'être relevé. Le Deutsches Symphonie-Orchester (DSO) et le Rundfunk-Sinfonieorchester (RSB) sont bien deux orchestres symphoniques à plein répertoire, regroupés depuis 1994, avec deux chœurs (Rundfunkchor Berlin et RIAS Kammerchor), au sein d'une même structure : la Rundfunk-Orchester und -Chöre gGmbH (ROC), financée conjointement par Deutschlandradio, l'État fédéral, le Land de Berlin et le Rundfunk Berlin-Brandenburg. Leur double existence trouve son origine dans la division de la ville (le RSB, fondé en 1923, était basé à Berlin-Est ; le DSO est issu du RIAS-Symphonie-Orchester créé en 1946 dans le secteur américain). Mais — et c'est le point qu'il faut souligner — la question de leur fusion s'est bel et bien posée à Berlin aussi : fin 2009, un projet de regroupement des deux orchestres pour la saison 2011-2012, avec Marek Janowski comme chef pressenti, a été élaboré avant d'être finalement abandonné. Berlin a donc connu son propre serpent de mer, et la solution actuelle relève moins d'une logique artistique parfaitement assumée que d'un compromis historico-politique.
Reste donc Paris dans une position particulière. Le cas londonien et le cas munichois montrent qu'une cohabitation de deux orchestres radio dans une même capitale, lorsqu'elle s'adosse à une vraie différenciation des missions, n'a rien d'absurde. Le cas berlinois, lui, montre que même là où la configuration ressemble le plus à celle de Paris, la question de la fusion a été ouvertement posée — et reste, latente, dans les arrière-cours du débat. Ce qui rend la situation française moins une anomalie absolue qu'une variante particulièrement difficile à justifier : ni mission distincte clairement assumée comme à Londres ou Munich, ni racine historique aussi forte qu'à Berlin. C'est dans cet entre-deux que le rapport Alloncle, dossier après dossier, vient frapper.
Deux orchestres, deux histoires — mais un même Auditorium
Rappelons brièvement le périmètre. L'Orchestre National de France, fondé en 1934 sous l'égide de la Radiodiffusion française, est le plus ancien orchestre symphonique permanent du pays. Cristian Măcelaru en est directeur musical depuis 2020 ; il quittera ses fonctions à l'issue de la saison 2026-2027.
L'Orchestre Philharmonique de Radio France est plus récent : il naît en 1976, dans le sillage de la création de Radio France et de la réorganisation des formations héritées de l'ORTF.
Deux orchestres, deux directions musicales, deux administrations, deux délégations générales — pour une seule salle, un seul public d'abonnés et une seule grille de France Musique. C'est l'équation qui, depuis quarante ans, fait revenir le serpent de mer à la surface.
Une mesure isolée d'un rapport contesté
La recommandation n° 52 n'a pas été commentée en tant que telle par le ministère de la Culture ni par la direction de Radio France au moment de la publication du rapport. Le gouvernement a, sur le plan général, pris ses distances : le Premier ministre Sébastien Lecornu a parlé d'« occasion manquée », plaidant pour des réformes « sans démantèlement ni immobilisme ». La présidente de France Télévisions Delphine Ernotte a dénoncé un texte « à charge ». Le président de la commission d'enquête lui-même, le député Horizons Jérémie Patrier-Leitus, a joint au rapport un avant-propos très critique assorti de quarante contre-propositions — fait rarissime dans l'histoire parlementaire française.
Le sort législatif de l'ensemble est donc, à ce stade, des plus incertains. Mais la recommandation n° 52 a déjà fait son travail : elle a remis sur la table un dossier que la maison ronde espérait chaque fois enterrer un peu plus profondément. À l'approche de l'élection présidentielle de 2027, les arbitrages budgétaires sur l'audiovisuel public seront scrutés ligne à ligne, et les formations musicales — moins défendues médiatiquement que les chaînes de télévision — sont une cible classique des coupes.
Que retenir, pour le mélomane ?
Le débat ne se résume pas à un face-à-face entre comptables et défenseurs du patrimoine. Mais il faut bien reconnaître que la maison ronde n'a, en quarante ans, jamais véritablement répondu à la question de fond : qu'est-ce qui distingue, artistiquement, l'Orchestre National de l'Orchestre Philharmonique au point de justifier leur cohabitation à coût plein ? Une identité sonore propre ? Une école d'interprétation ? Un répertoire d'élection clairement assumé ?
Tant que cette réponse ne sera pas formulée — autrement que par la défense d'un effectif global et la mise en avant d'un comité de programmation —, le serpent de mer ressurgira. Le rapport Alloncle, quels que soient ses biais et son sort législatif, aura au moins ce mérite : rappeler que le statu quo n'est pas, à lui seul, un projet artistique.
Pierre-Jean Tribot


