Une tragédie tranquillisée

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Voilà un titre dont il convient d’expliciter le paradoxe à propos du Roméo et Juliette de Charles Gounod actuellement représenté à La Monnaie.

Tragédie il y a, celle de ces deux jeunes gens dont on ne cesse de reprendre ou de décliner la terrible histoire. Leurs familles se haïssent, ils s’aiment, ils en mourront. Avec évidemment quelques-unes de ces péripéties et de ces coups du sort nécessaires au drame. Roméo tue Tybalt qui a tué son ami Mercutio ; il croit Juliette morte et se tue ; elle le rejoint dans la mort. C’est évidemment Shakespeare qui a porté la tragédie en son plus haut degré d’incandescence. Quelle exacerbation des passions, quelle poésie des dialogues amoureux, quelle fatalité exaltée !

Cette terrible tragédie, Charles Gounod l’a reprise, mais il l’a, pour moi, tranquillisée, il en a fait un ravissant objet musical. Ah ! comme elle est belle cette musique, comme ils sont beaux ces airs, comme il chante l’orchestre dans les délicatesses de l’orchestration. Mais manquent l’âpreté, l’urgence, la violence. On est séduits, on n’est pas interpellés, on n’est pas bouleversés.

Cette partition, Valentina Peleggi l’a servie au mieux, et – je pouvais la voir diriger - de façon très concentrée, très sérieuse, sans grandes démonstrations, à l’image de la représentation.

Cette terrible tragédie, Julia Burbach l’a, elle aussi, tranquillisée, dans sa mise en scène. Contrairement à ce que nous vivons plus que régulièrement à La Monnaie, rien dans cette mise en scène ne vient nous surprendre, nous interloquer, nous choquer, nous laisser perplexes. Non, dans un grand décor abstrait de Cécile Trémolières (un monticule blanc et des espèces de colonnes et portiques transparents qui descendent des cintres – mais pourquoi le plan d’eau ?), Julia Burbach fait se succéder des tableaux animés ou en arrêts sur image. C’est très beau, d’autant plus que les costumes (eux aussi de Cécile Trémolières) sont magnifiques. Mais cela reste très statique. Avec ce moment de grâce d’une Juliette suspendue dans les airs lors de la fameuse « scène du balcon ».

Riccardo Chailly dans des "Roméo et Juliette" plus maîtrisés qu’émouvants, avec l’Orchestre de Paris

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Pour son retour à la tête de l’Orchestre de Paris, qu’il n’avait plus dirigé depuis 2020, Riccardo Chailly avait choisi un programme, présenté chronologiquement, inspiré par le drame de Shakespeare Roméo et Juliette, soit dans la lettre, explicitement (Tchaïkovski et Prokofiev) ou implicitement (Bernstein), soit dans l’esprit (Barber).

Pour commencer, l’Ouverture-fantaisie de Piotr Ilitch Tchaïkovski. Composée principalement en 1869, c’est la première des œuvres inspirées par des pièces de Shakespeare au compositeur, qui y reviendra plusieurs fois, En effet, les deux artistes, malgré les trois siècles qui les séparent, partagent de nombreuses préoccupations, parmi lesquelles les destins contrariés et les amours impossibles tels qu’on les trouve dans Roméo et Juliette.

Dans la première partie, introductive, Riccardo Chailly cherche à dégager des atmosphères davantage qu’à exprimer des émotions. Quant à la partie principale, elle frappe par sa belle énergie conquérante. L’équilibre de l’Orchestre de Paris est meilleur que celui de la Scala, l’année dernière, dans la même salle et avec le même chef : les cordes sont puissantes, les bois incisifs, les cuivres disciplinés et les percussions contenues. Dans cette vision outrageusement romantique qu’avait ce compositeur de cette pièce, l’interprète n’en rajoute pas dans la séduction, mais fait preuve de raffinement. La fin tragique est écrasante.

David Kadouch en récital : la beauté du chant et la puissance de l'émotion

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David Kadouch
Photo: Marco Borggreve

L'OPMC invite pour la première fois David Kadouch en récital. Le pianiste consacre cette soirée à des pages majeures du répertoire, dans un programme où le lyrisme romantique côtoie les raffinements des musiques française et russe et les accents de la musique américaine.

Les trois Nocturnes op. 9 de Chopin, qui ouvrent le récital, sont empreints de lyrisme, d'élégance et d'une forte charge affective. David Kadouch possède un toucher d'une grande finesse. Son interprétation, très expressive, traduit l'émotion avec justesse.

Peu d'œuvres expriment le sentiment d'un déchirement amoureux avec autant de profondeur que la Ballade n° 4 de Chopin. Kadouch emporte l'adhésion du public. La qualité du jeu, la délicatesse du toucher et une émotion livrée sans apprêt s'y conjuguent avec force.

Kadouch referme la première partie avec les Réminiscences de Lucia di Lammermoor de Liszt, d'après l'opéra de Donizetti. Liszt compte parmi les artisans de la technique pianistique moderne et du récital tel qu'on le connaît aujourd'hui. Avec lui, le piano acquiert une dimension orchestrale et déploie une palette sonore et expressive jusque-là inédite.

Les chorals de J.M. Bach rendus à leur vocation liturgique, à l’église Saint-Loup de Namur

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Ein Orgelbüchlein… Johann Michael Bach (1648-1694) : intégrale des chorals. Nun komm, der Heiden Heiland ; Meine Seele erhebt den Herren ; Herr Christ, der einig Gottes Sohn ; Nun freut euch, lieben Christen gemein ; Gott hat das Evangelium ; Gelobet seist du, Jesu Christ ; In dulci Jubilo ; Jesu Christus, unser Heiland, der den Tod überwand ; O Herre Gott, Vater in Ewigkeit ; Der du bist drei in Einigkeit ; Allein Gott in der Höh sei Ehr ; Mag ich Unglück nicht widerstahn ; Dies sind die heiligen zehn Gebot ; Auf meinen lieben Gott ; Nun lasst uns Gott dem Herren ; Kommt her zu mir, spricht Gottes Sohn ; Der Herr ist mein getreuer Hirt ; Warum betrübst du dich, mein Herz ; Von Gott will ich nicht lassen ; Es spricht der Unweisen Mund wohl ; Wo Gott der Herr nicht bei uns hält ; Wen mein Stündlein vorhanden ist ; In dich hab ich gehoffet, Herr ; Wenn wir in höchsten Nöten sein ; Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ. Cindy Castillo, orgue Thomas de l’église Saint-Loup de Namur. Livret en anglais, français, allemand, avec mention des registrations. Juin 2024. 76’21’’. Ricercar RIC 491

Gaudeamus, festival des alternatives indisciplinées

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Je suis une envie de dépaysement avant de revenir à la ville étudiante du Gaudeamus Festival et passe deux jours à Enschede, pas si près que ça d‘Utrecht, destination choisie sans but précis, dont le nom, une fois sur place, semble étrangement familier, sans que je ne me l’explique jusqu’au moment où resurgissent dans ma mémoire les images télévisées du « désastre des feux d'artifice », incendie d’un entrepôt qui, en mai 2000, brûle plusieurs quartiers, détruit (au moins partiellement) 1500 maisons, blesse près de 1000 personnes et en tue 23 – randonnée et découverte de la ville sont mes intentions, pas le tourisme catastrophe. Arrivé à Utrecht (des vélos, des vélos) un jour de grève des transports en commun, je me gare inhabituellement près du TivoliVredenburg, point d’ancrage de la 81ème édition d’un événement destiné aux « oreilles curieuses » et rejoins la salle Hertz pour un premier concert en lointain écho au passé colonial des Pays-Bas.

Mercredi : émergence d’un nominé

Peni Candra Rini, chanteuse sindhen (c’est ainsi qu’on nomme un soliste indonésien accompagné traditionnellement d’un orchestre gamelan) et compositrice contemporaine attachée aux racines javanaises qu’elle relie aux sonorités expérimentales modernes, poursuit sa collaboration avec l’ethnomusicologue américain Andy McGraw de l’Université de Richmond (elle y est en résidence), concrétisée en 2024 par l’album Wani : The Wheel, co-commandé par Gaudeamus et le New European Ensemble (un collectif de musiciens hollandais qui développe des collaborations dépassant le cadre musical – avec Edward Snowden, Amnesty International, The International Criminal Court and War Child), séduisant comme une divinité nue, se calque sur le macapat javanais, forme traditionnelle de poésie chantée, aux règles strictes, dont les onze formes principales parcourent les différentes étapes de la vie humaine, du maskumambang (l'âme dans le ventre de la mère) au pucung (le corps enveloppé dans son linceul), en passant par le sinom (la jeunesse, la floraison) ou le pangkur (le détachement des passions). Chaque forme du macapat possède son mètre et son sens et l’art de Peni Candra Rini est dans la souplesse de son chant, chatoyant, qui préserve mots et sens poétique, qui lie de façon troublante voix, corps et rites de la vie.

À Rouen, Macbeth de Verdi ouvre la saison sous le signe de la noirceur

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L’Opéra Orchestre Normandie-Rouen ouvre sa saison avec Macbeth de Verdi, dans une mise en scène d’Ambre Kahan. Pierre Dumoussaud inaugure son mandat de directeur musical à la tête de l’orchestre, en dirigeant un plateau vocal de haute volée.

Entre ici-bas et au-delà

La scène est fermée par un rideau sur lequel apparaît une peinture à la Turner, dont l’image est brouillée par un effet de sfumato. À travers ce rideau apparaît, comme un spectre, une sorcière blanche accompagnée de ses suivantes. Le début du spectacle, jusqu’à l’assassinat du roi, se déroule derrière ce voile, comme pour montrer que le projet de Macbeth reste obscur et secret.

Au milieu de la scène trône une cheminée monumentale ornée de crânes, qui évoque d’emblée le royaume de la mort vers lequel court tout droit le drame. C’est de la flamme, bien réelle, de cette cheminée que surgit Lady Macbeth, tandis que le fantôme de Banco apparaît au-dessus d’elle lors du banquet. Cette cheminée devient ainsi une porte reliant ce monde à celui de l’au-delà.

L’aspect surnaturel est également présent lorsque la table du banquet descend des cintres. De part et d’autre de la cheminée, deux espaces, doublés ou triplés par des miroirs, reflètent des actes et des peuples ténébreux. La scénographie d’Anne-Sophie Grac est belle dans sa noirceur, accentuée par les lumières efficacement lugubres de Zélie Champeau. Quant aux costumes de Colombe Lauriot-Prévost, armures, kilts, robes élisabéthaines (celles-ci sont revues et corrigées par le XIXe siècle, celui de Verdi), auxquels s’ajoute une touche fantaisiste (les sorcières vêtues ou coiffées de miroirs), ils offrent un très bel ensemble, varié sans trop s’éloigner de l’époque shakespearienne, et surtout un plaisir visuel incontestable.

Arielle Beck : Ceci n'est pas un enfant prodige…

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… aurait pu dire Magritte ! Car si l'on prétend porter un regard d'esthète sur une artiste au talent incommensurable, il faut faire totalement abstraction de son jeune âge et l'écouter sans ce biais de « bienveillance » que l'on réserve souvent aux jeunes espoirs. Elle n'est en aucune manière une promesse d'avenir, mais une interprète à part entière, qui frappe d'abord par l'extrême clarté de son organisation structurelle de la musique : ses lignes de force s'inscrivent dans une atmosphère apollinienne, calme et posée — telle la forêt d'arcs-boutants d'une cathédrale gothique qui laisse deviner ses tensions sous-jacentes —, tout en ménageant une large place à des fulgurances incandescentes qui rappellent inévitablement la jeune Argerich (l'une de ses mentors), alors même que leur jeu comme leur personnalité sont foncièrement différents. Par-ci, par-là, elle se permet quelques espiègleries charmantes (Scherzo de la Sonate « Pastorale » de Beethoven, sonates de Prokofiev), mais on est surtout frappé par la diversité des états d'âme et par leur traduction sonore idéale. L'écouter demande une concentration et une attention toutes particulières si l'on veut suivre dans le détail les sinuosités raffinées de son approche du discours musical.

Elle porte une attention remarquable au dessin des voix intérieures : alto et violoncelle y chantent avec une personnalité propre, toujours modelés avec soin et imagination. Cela me remet en mémoire la boutade de Piatigorsky : à qui lui demandait de citer le meilleur violoncelliste de son temps, il répondit sans hésiter : « Rubinstein ! » Car le Polonais dessinait ce registre de ténor au piano avec une telle maîtrise qu'on croyait réellement entendre l'instrument suggéré… Je n'ai pas eu l'occasion d'écouter le premier album d'Arielle Beck, Des lunes et des feux, où, aux côtés de l'Humoreske de Schumann et d'une composition de sa main, elle présente l'intégralité de l'opus 79 de Brahms, ce souverain compositeur des contre-chants dans les voix internes ; j'imagine que c'est un vrai régal. Je suis sûr, en outre, que son travail de compositrice mérite d'être suivi avec le plus grand intérêt.

A la Semperoper de Dresde un magnifique Onegin selon John Cranko

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Qui entre pour la première fois à la Semperoper de Dresde est surpris par les dimensions colossales de ce théâtre mythique où ont œuvré tant Richard Wagner que Richard Strauss. Construit par l’architecte Gottfried Semper entre 1838 et 1841, le bâtiment comportant 1300 places a été détruit plusieurs fois par les incendies, bombardements et inondations. Mais il jouit aujourd’hui d’un prestige lié à son histoire et à son orchestre puisque la Staatskapelle Dresden assure tous les spectacles de la saison 2026-2027 qui affiche vingt opéras et neuf ballets.

Le Ballet de la Semperoper est de toute premier ordre et est rigoureusement divisé en catégories (solistes, coryphées, corps de ballet et élèves, soit une soixantaine de danseurs placés sous la direction du chorégraphe helvético-canadien Kinsun Chan. Et c’est lui qui a décidé d’inclure récemment au répertoire le célèbre Onegin que John Cranko avait conçu pour le Ballet de Stuttgart en 1965 puis remanié deux ans plus tard. Pour la musique, l’on avait fait appel à Kurt-Heinz Stolze qui avait puisé dans la vaste production de Tchaikovsky en arrangeant plusieurs pages tirés des ouvrages moins connus tels que Cerevicki ou des poèmes symphoniques les moins prisés, tout en orchestrant nombre de pièces pour piano. A Jürgen Rose avaient été commandés des décors et costumes bucoliques pour les deux premiers actes, contrastant avec le faste du Palais du Prince Grémine à Saint-Pétersbourg. Du reste, si l’on compare cette production empruntée au Ballet de Hambourg à celle qu’utilise le Ballet de l’Opéra de Paris, l’on en apprécie le côté suranné avec les toiles peintes figurant la maison de Madame Larina et ses bocages, cette chambre à coucher avec ce lit à courtine et ces rideaux défraîchis encadrant la salle pour le bal campagnard.