Hommage à Herbert Blomstedt (1927-2026)

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Le chef d’orchestre Herbert Blomstedt s’est éteint le 4 novembre 2026 à son domicile de Göteborg, entouré des siens, à l’âge de 99 ans. Avec lui disparaît l’un des derniers tenants d’une direction fondée sur l’effacement devant la partition — et une carrière dont la singularité tient à son couronnement tardif.

La destinée de Blomstedt aura été celle d’une reconnaissance venue sur le tard. Chef solidement installé dès les années 1950, titulaire des plus belles maisons scandinaves et allemandes, il n’accède pourtant au rang de figure vénérée, sollicitée par les premiers orchestres de la planète, que passé quatre-vingts ans. C’est au grand âge — quand la plupart de ses confrères ont depuis longtemps quitté le podium — qu’il a connu sa plus belle partie de carrière, invité fidèle et attendu du Philharmonique de Berlin, du Philharmonique de Vienne ou de l’Orchestre de Paris, où chacune de ses apparitions prenait l’allure d’un événement.

Né en 1927 dans le Massachusetts de parents suédois, revenu enfant en Suède, il bâtit d’abord sa réputation dans le Nord : Orchestre symphonique de Norrköping, Orchestre philharmonique d’Oslo (1962-1968), Radio danoise, Radio suédoise. Sa nomination à la tête de la Staatskapelle de Dresde (1975-1985), en pleine RDA, marque un tournant : il y affine une discipline sonore et une science de l’équilibre orchestral qui resteront sa signature. Suivent la direction musicale du San Francisco Symphony (1985-1995), un bref passage à la NDR de Hambourg (1996-1998), puis le poste de Gewandhauskapellmeister à Leipzig (1998-2005). Autant de maisons dont il demeurera le chef honoraire et l’hôte régulier sans pedre de vue ses liens étroites avec l'Orchestre royal du Concertgebouw d'Amsterdam ou les Berliner Philharmoniker.

Son répertoire fut d’une ampleur considérable, du baroque au XXe siècle. Interprète de premier ordre d’Arthur Honegger, il abordait avec la même autorité les pages les plus rares — on se souvient d’une Troisième Symphonie « Liturgique » couplée à la Troisième de Brahms au fil d’un même programme. Avec les années, il l’a resserré autour d’un socle : Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms, Bruckner surtout — dont il fut l’un des grands interprètes de sa génération — sans renoncer à quelques sommets mahlériens, telle cette Neuvième Symphonie qu’il dirigeait encore au printemps 2026, à l’orée de sa centième année.

On lui doit aussi d’avoir oeuvre comme peu de chefs pour la reconnaissance internationale Carl Nielsen. Deux intégrales symphoniques en témoignent : la première à la tête de l’Orchestre symphonique de la Radio danoise (Warner), la seconde avec le San Francisco Symphony, magnifiée par une prise de son Decca qui fit date et contribua, autant que la direction, à la diffusion internationale du compositeur danois. Parmi les sommets d’une discographie considérable, on retiendra ses intégrales Beethoven et Schubert avec la Staatskapelle de Dresde (Eterna / Edel), Sibelius et Nielsen (Decca) avec le San Francisco Symphony, Brahms (Pentatone) et Bruckner (Accentus) avec le Gewandhaus de Leipzig.

A Genève, un duo hors normes, Sir Andras Schiff et Evgeny Kissin

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Pour ouvrir sa prestigieuse saison ‘Les Grands Interprètes’, l’Agence de concerts Caecilia fait appel à deux pianistes de renom, Sir Andras Schiff et Evgeny Kissin, pour un récital à deux pianos et à quatre mains. Selon les dires du pianiste russe, les deux artistes se sont souvent croisés à Verbier et ailleurs, avant de jouer ensemble. En 2022, ils avaient pris part à l’exécution de la Sonate pour deux pianos et huit mains de Bedrich Smetana. Puis, à Andras Schiff, est venue l’idée de monter un programme où les œuvres choisies sont fixées d’un commun accord. Présenté une première fois à Genève puis dans divers festivals, dont celui de Verbier le 28 juillet dernier, ce programme vient d’être affiché au Victoria Hall de Genève le 28 octobre, devant une salle archi-comble où l’on s’est arraché jusqu’au dernier strapontin.

Côte à côte, trônent les deux Steinway. Pour la Sonate pour deux pianos en ré majeur K.448 de Mozart, achevée en 1781 et créée par le compositeur lui-même et son élève, Josepha Barbara von Auernhammer, Evgeny Kissin tient le premier piano, imposant une impétuosité brillante à l’Allegro con spirito, qu’Andras Schiff contrebalance par une sonorité feutrée qui se chargera de nostalgie dans un Andante irisé par la liquidité du trillo. Puis l’Allegro molto prendra un tour facétieux par l’échange de traits pimpants préfigurant les réparties de Ferrando et Guglielmo dans Così fan tutte.

Les rôles s’échangent ensuite pour une première page de Robert Schumann, l’Andante et Variations en si bémol majeur op.43 datant de 1843. Du second clavier, Evgeny Kissin imprègne le motif initial d’une mélancolie désabusée qu’Andras Schiff rendra éloquente par un subtil rubato implantant un lyrisme rasséréné. Un Più animato aux inflexions héroïques est rapidement neutralisé par une ornementation volubile se répandant tour à tour de chacun des pianos.

La seconde page de Schumann, Bilder aus Osten, composée en 1848 d’après les Magâmât du poète arabe Muhammad al-Qasim ibn Ali al-Hariri (1054-1122), a une tout autre saveur par ses audaces harmoniques suggérant l’orientalisme. Aux élans échevelés de la passion, Evgeny Kissin confère un caractère cinglant par un son anguleux qu’atténuera Andras Schiff par un chant éperdu prônant la nostalgie, sans parvenir à équilibrer les contrastes dans une conclusion en points de suspension interrogatifs.

Festival de Pâques 2027 d'Aix-en-Provence : l’excellence tout azimut

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Le Festival de Pâques est une des premières institutions à annoncer son programme. Il reste cette année fidèle à sa tradition puisque son programme vient d'être publié et que la location est déjà ouverte.

On connaît maintenant fort bien son organisation, avec quelques repères fondamentaux : une Passion de Bach le Vendredi saint, un programme ouvert à la fois sur les musiques anciennes, symphoniques et chambristes, une ouverture aux jeunes et une implantation sociale majeure dans la région (nous y reviendrons au moment du festival). Autant de constantes que l'on retrouvera du 20 mars au 4 avril 2027.

Des anniversaires prestigieux (Beethoven et Glass)

Beethoven sera sans nul doute le point de rencontre privilégié de toutes les institutions soucieuses de commémorer le 200e anniversaire de sa mort. À Aix-en-Provence, l'hommage prendra des formes très variées :

  • le prestige tout d'abord, avec un Triple Concerto animé par Martha Argerich et les frères Capuçon avec l'Orchestre de Paris et Klaus Mäkelä (27.3) : un événement qui fera partie des dix rendez-vous européens de prestige d'Arte ;
  • les incontournables : la 9e symphonie, bien sûr, confiée à Raphaël Pichon et son ensemble Pygmalion (21.3), et les Trios avec piano à surnom (Gassenhauer, Les Esprits et L'Archiduc) par le Trio Wanderer (25.3) ;
  • l'ouverture aux jeunes, avec une intégrale des dix sonates pour piano et violon qui réunira autour de Renaud Capuçon neuf jeunes violonistes, dont la plupart se sont produits au fil des années dans Génération@Aix (29.3 à 15h et 19h) ;
  • et Beethoven réapparaîtra au détour d'autres manifestations, comme les récitals d'Hélène Grimaud (32e sonate, le 22.3) et d'Edgar Moreau et David Kadouch (Sonate pour violoncelle et piano n° 3, le 23.3).

Mais Aix fête aussi les anniversaires dans leur actualité, avec cette année les 90 ans de Philip Glass :

  • intégrale des 20 Études avec Célia Oneto Bensaid et Vanessa Wagner (le 30.3) ;
  • Quatuor à cordes n° 2 Company par le quatuor à cordes de la Philharmonie de Munich (3.4) ;
  • Concerto pour violon avec Renaud Capuçon et le même orchestre sous la direction de Lahav Shani (le 4.4).

Les grandes œuvres chorales

Outre la 9e de Beethoven déjà signalée, l'événement viendra de la Passion selon saint Matthieu, confiée cette année à Theodor Currentzis et ses ensembles Utopia, et du programme Consolations où Simon-Pierre Bestion et sa Tempête nous invitent à une réflexion sur le deuil qui va de Praetorius, Schütz, Buxtehude et Bach jusqu'à Mendelssohn et au Ein deutsches Requiem de Brahms. Deux propositions qui promettent de sortir des sentiers battus.

Les concerts symphoniques

Renaud Capuçon est omniprésent : à la baguette pour le concert d'ouverture de l'Orchestre de chambre de Lausanne (Mozart, Mendelssohn), en soliste avec l'Orchestre de Paris pour le Triple de Beethoven et avec le Philharmonique de Munich pour Glass.

Outre des animations dans divers endroits de la ville, ce dernier ensemble se produira sous la direction de son chef dans la 4e de Mahler (1.4) et la 4e de Bruckner (4.4), donnera des programmes d'orchestre de chambre (les Quatre Saisons de Vivaldi) et minimaliste (3.4).

En découverte, Christoph Koncz, ancien chef d'attaque des seconds violons des Wiener Philharmoniker, désormais à la tête de l'Orchestre symphonique de Mulhouse (24.3), avec en soliste Iris Scialom, une ancienne de Génération@Aix, dans le concerto de Mendelssohn.

Répertoire anglais pour orchestre à cordes avec John Wilson

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Benjamin Britten (1913-1976) : Sérénade pour ténor, cor et cordes, op. 31. Eugene Goossens (1893-1962) : By the Tarn, op. 15 n° 1. John Ireland (1879-1962) : Concertino pastorale. William Walton (1902-1983) : Sonate pour orchestre à cordes. Laurence Kilsby, ténor ; Christopher Parkes, cor ; Sinfonia of London, direction John Wilson. 2025-2026. Notice en anglais. 74'46''. Chandos CHSA 5392 (hybride SACD).

Piotr Anderszewski à Monte-Carlo : de la mélancolie de Brahms à la transcendance de Beethoven

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L'O.P.M.C. invite le pianiste Piotr Anderszewski pour une soirée consacrée à deux monuments du répertoire pianistique : les Fantaisies, Intermezzi et Klavierstücke de Johannes Brahms, suivis, en seconde partie, de la Sonate pour piano n° 32 en ut mineur, op. 111 de Ludwig van Beethoven.

Piotr Anderszewski nous avait laissé un souvenir inoubliable lors de son précédent passage à Monte-Carlo. Pianiste singulier, il possède une vision très personnelle des œuvres qu'il interprète. Il aime notamment bouleverser l'ordre des morceaux, tout en respectant scrupuleusement la partition. Une manière de recréer les œuvres et de leur donner une cohérence qui lui est propre.

Brahms : le romantisme et l'intimité

Au programme : plusieurs pages des Fantaisies op. 116, des Intermezzi op. 117 et des Klavierstücke op. 118 et 119.

Si cette démarche a particulièrement bien fonctionné avec Bach, on est quelque peu déstabilisé lorsqu'elle est appliquée aux pièces de Brahms. Le choix de leur enchaînement ne facilite pas toujours la perception de leur unité et de leur progression émotionnelle.

C'est pourtant un choix délibéré. Anderszewski propose une vision très sombre de ces dernières œuvres de Brahms. Elles sont pour lui profondément endeuillées, comme un constat de détresse qui accepte la perte : la perte de la jeunesse, la perte de l'identité, la perte de l'amour.

Cette lecture, radicalement personnelle, ne nous fera toutefois pas oublier les magnifiques enregistrements de Murray Perahia ou de Julius Katchen, qui demeurent des références.

Rencontre avec Jérémie Couleau, animateur de La Quintina

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Nos colonnes se sont déjà enthousiasmées pour deux réalisations de La Quintina, consacrées à Nicholas Ludford (c1490-1557) : Heavenly Songes (avril 2019) puis Ymaginacions (juin 2022), parus sous étiquette Paraty. Le jeune ensemble animé par Jérémie Couleau vient d’attirer l’attention sur un autre rare compositeur, Paolo Fonghetti, actif à Vérone au crépuscule de la Renaissance. À l’occasion de cette parution,  Jérémie Couleau a accepté d’évoquer son engagement musical, et la réalisation de ce projet singulier, paru chez un label  éco-responsable.

Pouvez-vous d’abord nous rappeler l’histoire de votre ensemble ? Qu’est-ce qui a déterminé sa fondation ? Qu’est-ce qui oriente son évolution ? Quelles sont ses valeurs ?

Une question pas si simple, car elle nécessite de faire une articulation entre le « je » et le « nous ». J’ai fondé La Quintina en 2019 à un moment charnière de ma vie. Après avoir terminé ma thèse sur le contrepoint improvisé, je nourrissais le désir de donner une perspective sonore concrète aux répertoires étudiés dans le cadre du travail universitaire. J’ai eu, à ce moment-là, la chance de pouvoir compter sur des camarades musiciens, certains de longue date, d’autres rencontrés plus récemment, qui souhaitaient également faire un petit pas de côté par rapport à leurs habitudes (répertoires inédits, lecture sur les sources originales, texture polyphonique à trois voix, ornementations mélodiques et contrapuntiques). Il s’agit donc bien d’un ensemble, dans le sens le plus strict du terme, puisque chacun contribue à sa manière à l’édification du parcours musical de La Quintina. Notre cheminement se fait en toute indépendance et ne répond à aucune stratégie commerciale si ce n’est le plaisir que nous avons à défricher des corpus musicaux insolites et à les partager en direct ou à la maison grâce aux disques dans une écoute qualitative. A ce titre, nous sommes particulièrement heureux de poursuivre l’aventure chez Albus fair-éditions. Ce label éco-responsable développé par François Joubert-Caillet donne une visibilité éthique aux marginalités. 

Jérémie Couleau, l’on vous sait dévoué à l’enseignement. Comment s’organise votre agenda entre pédagogie et recherche musicologique ? Souhaiteriez-vous modifier cet équilibre ?

L’enseignement m’accompagne effectivement depuis que je suis dans la vie active au même titre que le chant et la recherche. J’ai eu la chance, grâce au service public qu’est l’Éducation Nationale de transmettre ma passion pour la musique en collège, au lycée et maintenant à l’université de Tours où j’enseigne la technique vocale et la direction de chœur dans le département de musicologie. Ce dernier poste à temps complet me permet d’associer les différentes facettes de mon parcours entre pratique et pédagogie, mais aussi d’être au plus près de la recherche musicologique. Ces trois dimensions, mon trivium personnel, forme un équilibre très intense mais d’une grande richesse. Parfois, je me plais à imaginer un avenir radieux pour La Quintina qui se manifesterait à travers une densification des concerts, mais je ne crois pas que cela me ferait perdre le lien avec l’enseignement, ni avec le plaisir de chanter dans d’autres ensembles, car ces moments constituent aussi un grand facteur d’enrichissement. 

Vos deux précédents albums furent enregistrés en 2019 et 2022. Vous semblez prendre le temps nécessaire à ces entreprises d’exhumation. Comment s’est déroulée la gestation de votre nouveau disque, autour de Paolo Fonghetti ? Qu’est-ce qui vous a amené vers cet obscur compositeur nord-italien à la charnière du Baroque ?

Dans l’ensemble, nous partageons tous un goût pour le temps long. Nous sommes un peu en contradiction avec notre société moderne où tout doit aller plus vite que la musique. Jusqu’à présent nous enregistrons un disque tous les trois ans : 2019, 2022 et 2025 pour le dernier, car ce sont à chaque fois des projets qui nécessitent une forme d’immersion. Les deux messes de Nicholas Ludford m’ont amené à effectuer de la reconstruction contrapuntique, ce qui nécessite, comme pour les exercices d’écriture, de connaître parfaitement le style du compositeur ou de l’improvisateur à imiter. Dans le cas du nouveau disque autour de Paolo Fonghetti, nous voulions avoir le temps de faire des expérimentations en concert avant de nous retrouver devant les micros. Nous imaginions que cet empirisme musical nous permettrait d’avoir un rapport naturel à l’œuvre, à la notation musicale et à son interprétation. La polyphonie de ce compositeur véronais qui se situe au crépuscule de la Renaissance, même s’il elle s’inscrit dans une continuité par rapport aux deux précédents disques (musique sacrée à trois voix mixtes), nous engage davantage, par son italianité, sur le chemin de l’expressivité et de l’ornementation mélodique.

Donaueschinger Musiktage 2026 : un rendez-vous polyphonique

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Ce sont des retrouvailles : l’arrivée dans la Forêt-Noire (le massif montagneux aux épicéas, pâturages, lacs et côteaux, pendant géologique du massif des Vosges), le retour au Kunstwerk B à Trossingen (et ses chambres aménagées dans l’ancienne fabrique d'instruments de musique Hohner, réputée pour ses harmonicas et ses accordéons), le rancard avec la source du Danube (« Donauquelle »), les rives de la Brigach, l’atmosphère feutrée et chaleureuse de la petite ville de Donaueschingen – et un ensoleillement dont je profite avant la pluie froide du week-end.

Mise en bouche musclée avec Gwendoline Robin

Au Museum Art.Plus, je démarre, assis au sol, autour d’un épanchement de structures diverses, des plaques de verre disposées comme de grandes dalles de plancher, des câbles à cylindres accrochés au plafond, d’autres accumulés au sol, des cercles ou couronnes de verre ou de métal, des sphères translucides ou chromées, des pots et sacs (blancs) emplis de billes de différentes tailles ou de débris de céramique. Installation, sculpture, performance, l’artiste bruxelloise Gwendoline Robin, nourrie de séjours en haute montagne (sa façon à elle de rendre hommage à l’écologie acoustique de Raymond Murray Schafer), s’attache, avec Coexistence #2, à prendre aux matériaux leur capacité à produire des sons, pour autant qu’on les manœuvre, selon leur résistance, dureté, élasticité, leur résonance quand ils se rencontrent et s’entrechoquent. Robin roule et fait vibrer, chahute et transbahute, cogne et lance – quitte à éparpiller ses minuscules boules de verre entre les pieds du public assis aux quatre murs (à la fin du spectacle, attention où on met les pieds) – on craint la casse inopinée, d’un cylindre ou d’une fine roue en verre balancée au sol (un mètre de diamètre au bas mot) et il surgit, volontaire, du choc répété d’une grosse pierre pointue sur une plaque vitrée – fracture finale et éclats disséminés, la pierre évoque la permanence ; le verre, rigide, reste fragile ; les propriétés des matières ne sont pas absolues.

Concert d’ouverture entre folie machinique, initiative collective et fragilité systémique

Quatre nouvelles œuvres pour orchestre (le SWR Symphonieorchester, sous la direction de Brad Lubman) et, pour trois d’entre elles, électronique (le SWR Experimentalstudio), sont au programme du concert d’ouverture à la Baarsporthalle – les Donaueschinger Musiktage privilégient la création –, retransmis en sons et en images sur les canaux de diffusion du Südwestrundfunk, le partenaire historique : quatre visages de l'orchestre aujourd’hui, voix de l’histoire, organisme technologique, réceptacle institutionnel d’improvisation et effondrement structurel.

Chostakovitch, le feu toujours vif

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Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n° 7 en ut majeur, op. 60, « Léningrad ». San Diego Symphony Orchestra, direction Rafael Payare. Enregistrement live 2025. Notice en anglais. 75'25''. Delos DE3634.

Rafael Payare entretient une affinité particulière avec Chostakovitch, dont il nous confiait les ressorts dans l'entretien qu'il a accordé à Crescendo. On le retrouve ici dans la Septième à la tête du San Diego Symphony Orchestra, l'autre phalange dont il assure la direction musicale aux côtés de l'Orchestre symphonique de Montréal. Sa lecture de la « Léningrad » est ample, construite sur la durée : Payare prend le temps d'étaler les plans sonores et de ménager la progression, sans précipiter la montée en tension. L'orchestre répond avec une qualité remarquable, servi par une très belle prise de son — la première gravée dans l'acoustique du Jacobs Music Center rénové. Payare y cherche l'expressivité, jamais le clinquant : on saluera son refus du faussement spectaculaire et de la facilité narrative, au profit d'une logique et d'une construction. Le parti pris va parfois à contre-courant de ce qu'on pourrait attendre, mais il est personnel, remarquablement conçu et intelligent.

Son 9 — Livret 8 — Répertoire 9 — Interprétation 9

Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n° 8 en ut mineur, op. 65. Frankfurt Radio Symphony, direction Alain Altinoglu. Enregistrement live, 2025. Notice en français, anglais et allemand. 63'28''. Alpha Classics ALPHA1287.

Suite et deuxième volume de l'intégrale des symphonies de Chostakovitch qu'Alain Altinoglu consacre avec le HR de Francfort. Après un premier volume que nous avions beaucoup aimé, ce deuxième confirme pleinement. Ce qui frappe d'abord, c'est la beauté de l'orchestre, superbement capté : la prise de son autorise un véritable étagement des plans, où même les tutti les plus massifs restent fabuleusement lisibles. Elle met en lumière la dynamique et la précision des pupitres, et leur qualité — celle des cuivres au premier chef. Le HR de Francfort est ici en pleine parade. Altinoglu y signe une lecture de nouveau parfaitement construite, dans un Chostakovitch de tension et d'arrêt — une très belle interprétation contemporaine de l'œuvre, portée par un chef inspiré.

Son 10 — Livret 9 — Répertoire 9 — Interprétation 9

Augustin Dumay : Brahms Forever

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Incroyable mais vrai : à 77 ans, Augustin Dumay signe son premier enregistrement du Concerto pour violon de Brahms. Une gravure qu'il avait longtemps différée, avec le sentiment de ne pas être encore allé assez loin dans sa compréhension de la partition. Pour Crescendo, il revient sur le chemin — varié mais constant — de sa fascination pour le compositeur.

N'y avait-il vraiment aucune limite pour enregistrer cet opus 77 de Brahms ?

Je souris souvent en pensant que, si j'avais eu la chance de vivre cent quarante ans, j'aurais peut-être attendu ma cent vingt-cinquième année avant de l'enregistrer.

Qu'est-ce qui vous a retenu aussi longtemps ?

Il ne s'est jamais imposé à moi comme un sommet à conquérir, mais comme un compagnon de route vers lequel je n'ai cessé de revenir, avec la conviction que chaque rencontre en révélait une lumière nouvelle.

Depuis votre premier enregistrement brahmsien, les sonates pour piano et violon avec Michel Béroff (EMI), votre approche du compositeur n'en démontre pas moins une même complicité avec cette musique qui combine un lyrisme maîtrisé et une recherche d'intimité révélatrice.

Et je suis moi-même revenu deux fois en studio à ces sonates, avec Maria João Pires et Louis Lortie. Je ne peux résister à cette musique et à son mélange d'intensité lyrique — qui fait toute la projection de la mélodie brahmsienne — et d'intimité complice. Cette osmose, on la retrouve presque toutes les vingt mesures dans ces pages : elle crée leur vitalité intrinsèque. Certes, sa musique a un aspect extrêmement charnel, mais elle dégage en même temps quelque chose de tourné vers le spirituel, comme s'il exprimait un sentiment religieux mais universel. C'est une impression que je retrouve également dans les symphonies de Bruckner. Ce sont des compositeurs qui nous construisent, comme les plus grands, Mozart ou Beethoven. Mais le travail ne s'arrête jamais : quelques mois après un concert, une nouvelle lumière arrive et je me sens une responsabilité particulière de la restituer. En fait, cette musique ne nous appartient pas : chaque interprétation n'est que l'illusion d'une ambiance passagère, d'un moment, et le travail de découverte reprend inéluctablement. C'est la raison pour laquelle je ne pouvais pas me décider à enregistrer le concerto. C'est l'une des toutes grandes œuvres pour le violon et je ne pouvais me résoudre à la graver avant d'en avoir fait le tour.

Certains accordent à ce concerto des références hongroises, issues du souvenir des tournées effectuées par Brahms dans sa jeunesse avec le violoniste magyar Reményi. Qu'en pensez-vous ?

Ces influences se retrouvent dans toutes ses œuvres, dans les symphonies comme dans les concertos pour piano. Comme d'autres compositeurs, Brahms a été marqué par la musique d'Europe centrale, qui a intégré son imaginaire. À ce titre, je me dois de la mettre en valeur pour respecter pleinement son langage. Mais cela reste complètement du Brahms, à la fois naturel et très créatif. C'est évident dans la thématique du finale du concerto, qui a des moments all'ongarese. Mais c'est toujours bien du Brahms !

Que vous apporte votre expérience de chef d'orchestre quand vous revenez à l'œuvre comme violoniste ?

Vous m'y faites réfléchir, car personne ne m'a jamais posé la question. Il est évident que le fait d'accompagner mes collègues a enrichi ma conception de l'œuvre. L'angle de vision et d'analyse est certes différent, et cela a une influence sur les couleurs symphoniques. Aussi, quand je reviens au violon, je me rends compte que j'ai appris quelque chose de nouveau — et cela me pousse encore à retarder le moment d'enregistrer.

Le choix d'Eliahu Inbal est symbolique : voilà un chef profondément intégré dans la musique allemande.

C'est une sorte d'évidence respectueuse. Il a signé de remarquables enregistrements, notamment l'une des plus belles intégrales Mahler avec l'Orchestre symphonique de la Radio de Francfort. On a passé des moments merveilleux dans le laboratoire de travail du studio. Communiquer ainsi avec des musiciens est ce qui m'intéresse le plus dans la vie. Nous nous connaissons depuis le conservatoire, quand il s'exerçait avec l'orchestre d'étudiants dont je faisais partie. Davantage qu'un inventaire des fautes commises, ces conversations sont comme un regard ou une écoute conjointe, que l'on approfondit ensemble.