La Dame aux camélias de retour à Garnier après sept ans d'absence

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Alors que Giselle refait surface sur les planches de Garnier tous les dix-huit mois, le retour, après une longue absence, de ce bijou chorégraphique de John Neumeier — d'après le roman éponyme d'Alexandre Dumas fils, aux fortes résonances autobiographiques — est d'autant plus bienvenu, nonobstant une série de représentations altérée par les grèves.

Créé à Stuttgart en 1978, La Dame aux camélias n'a fait son entrée au répertoire du Ballet de l'Opéra de Paris qu'en 2006 et fut, dans un premier temps, très régulièrement repris : cinq fois en sept ans. Force est d'ailleurs de reconnaître que cet ouvrage a particulièrement bien résisté aux patines du temps, grâce notamment à une dramaturgie fort intelligente ainsi qu'à un rythme exceptionnel.

Dans le rôle de Marguerite, Bleuenn Battistoni démontre que son impact dans le ballet va au-delà d'une technicité redoutable : très convaincante dans le rôle de la demi-mondaine adulée au premier acte, elle n'en est pas moins touchante dans ses supplications du second, avant que l'ultime acte ne laisse entrevoir des qualités de tragédienne encore teintées d'une certaine retenue, mais particulièrement prometteuses pour la suite.

À l'inverse, il convient de rappeler que, si La Dame aux camélias possède une intrigue fort proche de Manon Lescaut, le protagoniste masculin sacrifie son rang à sa passion dans l'œuvre de l'abbé Prévost, alors que, chez Dumas, c'est la courtisane qui se sacrifie. Toutefois, Germain Louvet campe un Armand Duval ayant davantage des allures d'un jeune Lucien de Rubempré. La présence scénique est incontestable, mais la construction dramaturgique du personnage tire sensiblement vers une timide préciosité. Sans être véritablement explosifs, ses solos du premier acte sont cependant particulièrement réussis. Les portés, en revanche, sont bien laborieux. Logiquement, la rage de la fin du deuxième acte n'est pas vraiment crédible. C'est finalement davantage dans les aspects purement chorégraphiques, et notamment dans les plus redoutables, qu'il marque l'auditoire au troisième acte.

Concours Reine Elisabeth : Ivan Sendetsky, un maître de l’intimisme

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Bien que de nationalité russe, Ivan Sendetsky (29 ans, il fêtera ses 30 ans le 4 juin prochain) a conduit l’essentiel de sa formation en Occident. Gradué du New England Conservatory, il a étudié à la Royal Academy of Music (Londres) ainsi qu’aux Hochschule für Musik Hanns Eisler (Berlin) et de Bâle.

Dans « Four Odes to the Tidings of Flowers » de Fang Man, Ivan Sendetsky tire parti d’une technique raffinée pour construire des moments sonores d’une belle intimité. Dans ses choix d’ordre de passage ; il enchaîne les passages aux effets identiques, notamment les longs glissandi du violoncelle proches de la cadence ou les pianissimi ténus en contraste avec un orchestre éructant. Sa lecture de l’imposé devient ainsi un recueil de sensations variées, d’instants subtils mais dépourvus d’une ligne conductrice, renforçant ainsi le caractère disparate de cet imposé.

Il s’attaquait ensuite au concerto princeps pour violoncelle du 20e siècle, le n°1 en mi bémol majeur op.107 de Chostakovitch que l’on entendra d’ailleurs quatre fois au cours de cette épreuve finale. D’emblée, l’attaque sautillante de l’allegretto initial impose une vitalité allègre, un côté quasi caricatural qui dissimule un réel foisonnement sonore. On retrouve dans la sérénité du moderato le beau souci d’intimisme du concurrent dans une longue mélopée savamment construite : un beau moment de temps suspendu. C’est d’ailleurs dans la continuité de cette profonde méditation que le soliste va construire avec une rare subtilité sa cadence dont le côté franchement implorant va déboucher avec une verdeur populaire dans un cinglant allegro con moto.

Alessandro Scarlatti : un programme « ad tenebras per lucem », tendu vers le Stabat Mater

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Alessandro Scarlatti (1660-1725) : Stabat Mater. Jam Sole Clarior. Infirmata, Vulnerata. Sonata a quattro no 1 en fa mineur. Emmanuelle De Negri, soprano. Paul Figuier, contreténor. Les Accents. Thibault Noally, Mario Konaka, violon. Patricia Gagnon, alto. Emanuele Abete, violoncelle. Christian Staude, contrebasse. Violaine Cochard, clavecin. Mathieu Dupouy, orgue. Claire Antonini, théorbe. Livret en anglais, français, allemand. Mai 2025. 73’21’’. Alpha 1179

Concours Reine Elisabeth : Yo Kitamura, l’art d’être correct sans aller au bout de ses intentions

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A 22 ans, Yo Kitamura (Japon) est titulaire du Soloist Diploma de la Toho Gakuen School of Music et étudie avec Jens Peter Maintz à l’Université des Arts de Berlin. Premier Prix de plusieurs concours dont l’Enescu et le Pau Casals en 2024, il affiche tout au long de ses prestations une décontraction souriante qui séduit.

Très concentré dans « Four Odes to the Tidings of Flowers » de Fang Man, il perd un peu de cette aisance au profit d’un contrôle très précis de la sonorité. Il n’hésite pas à choisir un autre ordre de passage entre les quatre odes. Et la surprise est que cela ne change rien à nos impressions. Trop respectée, l’œuvre de Fang Man demeure une accumulation d’épisodes variés qui ont chacun leur pertinence mais sans générer vraiment d’unité. Cette lecture propre, précise paraît presque docile et ne génère pas un intérêt majeur.

La symphonie concertante op.125 de Prokofiev reste en deçà de nos attentes. L’engagement du soliste dans l’andante initial est réel mais il demeure très factuel, avec une linéarité chantante qui va droit de l’avant et une retenue évidente qui repousse tout effet même si l’accompagnement souvent forcé de l’orchestre pourrait l’y inviter. Le violoncelliste japonais garde une juste mesure dont l’intérêt pour l’auditeur ne tient peut-être pas la distance. L’allegro giusto commence comme un véritable scherzo emporté par un soliste vindicatif au milieu des sarcasmes amusés de l’orchestre : on est impressionné sur l’instant mais cette rectitude peine ensuite à animer les émouvants passages nostalgiques qui vont parsemer ce mouvement fort complexe. L’andante con moto final gambade ensuite aimablement mais sans l’humour primesautier, ni la nostalgie discrète que suggère l’écriture de Prokofiev.

Au terme de cette prestation très correcte, une constatation s’impose : Yo Kitamura a les moyens de nous dire des tas de choses intéressantes mais il ne nous les dit pas vraiment.

"Pierre et le Loup" et "Symphonie fantastique" à la Philharmonie de Paris : quand l'orchestre raconte

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Deux œuvres bien différentes étaient proposées par l’Orchestre de Paris, dirigé par son ancien directeur musical Daniel Harding : Pierre et le Loup de Prokofiev, et la Symphonie fantastique de Berlioz. Si l’on peut peiner, intuitivement, à voir le lien entre les deux, la présentation sur le site de la Philharmonie donne une piste : « Un délicieux conte musical et une page symphonique magistrale, défiant tous les superlatifs : deux œuvres contrastées, ayant pour point commun de constituer une véritable déclaration d’amour à l’orchestre ! »

Pierre et le Loup est probablement l’une des œuvres de musique classique les plus connues. Nul besoin de la présenter. Et pourtant, elle n’est pas si souvent proposée par les grands orchestres symphoniques, hors concerts spécifiquement destinés au jeune public. Dans le cadre des concerts de saison de l’Orchestre de Paris, le soir, suivi par la Symphonie fantastique, il y a bien quelques enfants, mais guère plus que d’habitude.

« Four Odes to the Tidings of Flowers », l'oeuvre imposée de la finale : quand la musique nous parle des réflexions provoquées par les fleurs sur l’éveil des saisons

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L’œuvre imposée en finale du Concours Reine Elisabeth 2026 est écrite par Fang Man. Formée successivement au conservatoire central de musique de Pékin et à l’IRCAM à Paris avant d’obtenir son doctorat à l’Université Cornell, la compositrice est aujourd’hui professeure de composition à l’Université de Caroline du Sud.

Sa démarche entend créer des correspondances entre les traditions littéraires et philosophiques chinoises et l’esthétique occidentale.

« Four Odes to the Tidings of Flowers » trouve sa source dans le concept du « hua  xin » qui décrit les « messages » portés par les fleurs au cours du cycle des saisons. Mais sans s’en tenir pour autant à un cycle chronologique : les interprètes sont donc libres de jouer les quatre mouvements selon l’ordre qu’ils souhaitent. La partition nous parle de quatre fleurs, l’orchidée, le bambou, le chrysanthème et le prunier qui se réfèrent au printemps, l’été, l’automne et l’hiver. Chaque violoncelliste, qui tient le rôle traditionnel du chanteur dans une ode poétique, est donc libre d’exprimer sa propre version des choses. Deux compositeurs, chers au cœur de Fang Man, appartiennent à la matrice de l’œuvre : Bach pour son énergie rythmique et sa clarté contrapuntique et Messiaen pour le matériau tiré de ses « Modes à transpositions limitées » et c’est ainsi que l’imaginaire poétique oriental rencontre l’architecture musicale de l’Occident.

L’œuvre commence par une longue cadence qui ouvre la porte aux quatre Odes. La première s’ouvre sur les tribulations d’un long mélisme reposant sur les cadences répétitives du violoncelle qui finit par s’imposer à l’orchestre. C’est ensuite pour se ruer dans une relation concertante militante avec lui, les figures rythmiques se répondant entre les deux parties avec une force parfois proche de l’obstination. La troisième Ode tisse un climat mystérieux où la mélodie semble vivre en suspension tandis que la quatrième voit réapparaître, dans une sorte d’effet de synthèse aux détours de glissandi interrogatifs, la force rythmique qui explose dans de puissants tutti de l’orchestre.

Thibaudet et Grandy célèbrent Saint-Saëns et Mahler

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L'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo réunissait le chef Elias Grandy et le pianiste Jean-Yves Thibaudet dans un programme consacré à Camille Saint-Saëns et Gustav Mahler.

La soirée s'ouvrait avec le Concerto pour piano n° 5 « L'Égyptien » de Saint-Saëns, l'une des œuvres fétiches de Jean-Yves Thibaudet. C'est Charles Dutoit qui, dès 1986, l'incita à s'intéresser à cette oeuvre, avant de l'enregistrer avec l'Orchestre de la Suisse romande pour le label Decca, dans une version devenue une référence absolue.

Grand voyageur, Saint-Saëns commença à composer ce concerto à Louxor avant de l'achever au Caire. Son sous-titre s'explique par les motifs orientalisants inspirés d'un chant d'amour nubien entendu lors d'une traversée sur le Nil.

Jean-Yves Thibaudet se montre dans une forme particulièrement brillante. Il se délecte du brio et de la complexité pianistique de Saint-Saëns et défend avec une éloquence toute française ce concerto enchanteur, où le soliste est mis en valeur dès l'Allegro animato initial, foisonnant de traits virtuoses. Son jeu apporte clarté, élégance et audace à cette partition chatoyante.

L'Andante constitue le moment le plus mystérieux de l'œuvre, avec son atmosphère orientale faite de syncopes et de degrés altérés. Le piano y produit des effets sonores étonnants, allant jusqu'à imiter le coassement des grenouilles. Ce dépaysement sonore s'achève dans un frémissement des cordes qui semble se dissoudre dans l'air.

Dans le Molto allegro final, Thibaudet fait étinceler l'écriture virtuose avec un toucher d'une brillance exceptionnelle. Ce mouvement effervescent, proche d'un perpétuel tourbillon, s'achève dans un feu d'artifice d'octaves crépitantes.

Thibaudet, Grandy et l'OPMC traversent avec une aisance souveraine les paysages sonores de ce chef-d'œuvre complexe. Une prestation magistrale.

Après une ovation debout, Thibaudet offre en bis un Intermezzo de Johannes Brahms, sobre et profondément émouvant, suivi du Polichinelle de Heitor Villa-Lobos, joué à une vitesse étourdissante.

Lionel  Martin : un panache fou servi par une maîtrise dévorante

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Bachelor de l’Université des Arts de Zurich et Master de la Kromberg Academy où il travaille avec Franz Helmerson, Lionel Martin (Allemagne, 23 ans) a remporté un triomphe public lors de son récital de demi-finale avec son « Capriccio pour Siegfried Palm » de Penderecki.

On le retrouve avec un choix plus conventionnel en finale avec le célébrissime concerto n°2 en si mineur op.104 d’Antonin Dvorak, sans doute l’œuvre phare dans le genre du concerto pour violoncelle. Très présente lors des finales des deux premières sessions pour violoncelle, elle est supplantée cette année par des pages de Chostakovitch et Prokofiev. Lionel Martin sera donc le seul finaliste à nous l’offrir cette année.

Mais avant cela, on l’attendait dans « Four Odes  to the Tidings of Flowers » de Fang Man, l’œuvre imposée des finales. Plus calme et plus liant que Zaitseva, il laisse la cadence d’entrée se dérouler dans un calme apaisé jusque dans ses circonvolutions finales. Cela contraste bien avec la vigueur énergique avec laquelle il aborde le premier épisode où il tient vaillamment tête aux sollicitations de l’orchestre et avec l’épaisseur parfois proche de la torpeur des bambous de l’été. Les longs glissandos des chrysanthèmes de l’automne deviennent obsédants là où les éclats corrosifs de l’hiver réintroduisent une juste confrontation avec l’orchestre.

Une démonstration éclatante vigoureusement saluée par le public, ce qui est rare dans un imposé.

On retrouvait ensuite le concurrent allemand dans l’incontournable 2e concerto de Dvorak. Dès l’attaque de l’allegro initial, il impose un allant et une franchise qui vont droit au but non sans réserver de beaux passages rêveurs où l’œuvre peut déployer son ivresse pastorale.

L’adagio ma non troppo baigne dans une belle tendresse et libère un chant chaleureux. Il empoigne comme il se doit l’allegro moderato final avec un entrain irrésistible, ne se laissant un instant d’abandon que dans le superbe duo avec le violon à la fin du mouvement. Voilà à coup sur une prestation qui conjuguent idéalement naturel et panache.  

Concours Reine Elisabeth, le beau métier de Maria Zaitseva ne sauve pas l’imposé mais magnifie Dutilleux

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Elève de la fameuse Ecole Gnessin pour jeunes talents et du conservatoire Tchaïkovski de Moscou, Maria Zaitseva (24 ans) nous arrive forte d’une solide réputation acquise par son 2e Prix du Concours Tchaïkovski 2023 et sa victoire au Concours ARD de Munich en 2024. Elle s’est imposée jusqu’ici par sa technique sans faille, apte à épouser toutes les finesses d’une partition en même temps que par sa capacité à creuser le discours dans les œuvres jouées.

Il est étonnant que ces qualités aient du s’exprimer selon des schémas identiques dans les deux œuvres proposées par la candidate. L’imposé de « Four Odes  to the Timings of Flower », l’imposé de Fang Man nous fait vivre l’éclosion d’un dialogue entre le violoncelle et l’orchestre autour d’un phénomène naturel, l’éclosion de quatre fleurs lors de quatre saisons. Henri Dutilleux, lui, tire son inspiration pour des dialogues du même type à partir cette fois de poèmes des « Fleurs du mal » de Baudelaire.

Et la différence est fulgurante. La compositrice américano-chinoise nous livre une série de schémas rythmiques et de longs glissandos dont la répétition maniaque mène à un chaos instrumental où l’admirable technicienne qu’est Maria Zaitseva ne parvient pas à construire un discours cohérent. On remarque quelques moments intéressant dans le côté méditatif de la cadence de départ ou la complainte mystérieuse de l’adagio mais ceux-ci ne suffisent à donner une cohérence à une partition plutôt disparate.

Tout autre est l’approche de « Tout un monde lointain », la partition Tout autre est l’approche de « Tout un monde lointain », la partition pour violoncelle et orchestre écrite par Henri Dutilleux à la demande du grand Mstislav Rostropovitch.    L’œuvre permet au soliste d’afficher une forte gamme de sensations variées où excellait son dédicataire. Elle n’a cessé de séduire les violoncellistes tout au long du 21e siècle comme l’atteste la richesse de sa discographie et il faut bien admettre que la finaliste s’inscrit pleinement dans ce mouvement d’une grande richesse magnifiée par une belle générosité. Les timbres finement calibrés sont d’une grande beauté dans leur diversité rayonnante : de la sérénité réfléchie aux sursauts diaboliques. Et l’œuvre se déroule alors comme un véritable poème symphonique où le violoncelle joue son rôle de révélateur. Voilà une prestation qui explique les hautes qualités de Maria Zaitseva que le caractère factice de l’imposé ne lui avait permis de mettre en valeur.

La Montagne noire d’Augusta Holmès à Bordeaux : résurrection d’une œuvre ambitieuse

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L’Opéra de Bordeaux, avec l’initiative du Palazzetto Bru Zane, a eu l’audace de ressusciter La Montagne noire, opéra en quatre actes d’Augusta Holmès, 131 ans après sa création au Palais Garnier en 1895.

« Chef-d’œuvre oublié »

Présentée aujourd’hui comme un « chef-d’œuvre oublié », l’œuvre connut à sa création un succès public réel, mais un accueil critique réservé, avant d’être rapidement retirée de l’affiche. L’opéra sombre dans l’oubli après la mort de son autrice, Augusta Holmès, en 1903, tout comme son vaste catalogue : plus de 300 mélodies, trois symphonies dramatiques, sept poèmes symphoniques et quatre opéras. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette éclipse : son admiration revendiquée pour Wagner, un sujet inspiré de l’actualité des années 1880 (la résistance monténégrine face aux Turcs), devenu moins parlant quinze ans plus tard, mais aussi certaines positions politiques de Holmès, proche des Parnassiens et anti-dreyfusarde, comme le rappelle le chef Pierre Dumoussaud dans le programme. Son langage musical lui-même paraît déjà démodé lors de la création : une écriture patriotique et guerrière dominée par les cuivres et un héritage du grand romantisme français, dans un mélange de styles évoquant tour à tour Meyerbeer, Gounod, Saint-Saëns et surtout Wagner. Il faut attendre 2024 pour revoir l’œuvre à Dortmund grâce au travail du Palazzetto Bru Zane, puis cette production bordelaise mise en scène par Dominique Pitoiset.

L’esprit de l’art total wagnérien

Le livret, écrit par Holmès elle-même dans l’esprit de l’art total wagnérien, raconte l’amitié entre deux chefs monténégrins, Mirko et Aslar, bouleversée par l’arrivée de la jeune Turque Yamina. Séduit par cette dernière, Mirko abandonne peu à peu sa femme Helena et sa patrie pour suivre Yamina en Turquie. Malgré deux tentatives d’Aslar pour le ramener à la raison, l’histoire conduit finalement les deux amis à un affrontement tragique. Ce texte souffre de longueurs, de redondances et de quelques incohérences ; Holmès semble moins préoccupée par l’efficacité dramatique que par la mise en valeur de certaines pages musicales, ce qui expliquerait peut-être un livret souvent bavard. Le livret insiste d’ailleurs sur les thèmes de la fidélité et de la morale religieux, dans un écho assez troublant à notre époque. La partition alterne épisodes belliqueux et grands élans lyriques, entre effets spectaculaires et airs plus inspirés et intimistes.