Joseph Nicolas Pancrace Royer (1705-1755) : La Majestueuse, La Zaïde, Les Matelots, Tambourins, L’Incertaine, L’Aimable, La Bagatelle, Suitte de La Bagatelle, La Rémouleuse, Les Tendres Sentiments, Le Vertigo, Allemande, La Sensible, La Marche des Scythes. Fernando De Luca, clavecin. Livret en anglais. Octobre 2023. 65’49’’. Da Vinci Classics C01033
Un voyageur asiatique aux tempes grisonnantes, imperméable à col relevé, valise à la main, traverse la scène, alors qu’il est suivi par une caméra qui projette sa silhouette sur les parois de la maison autrefois achetée par un officier de marine américain… L’on comprend rapidement que cet homme est l’enfant de Butterfly et de Pinkerton, revenant, quelques décennies plus tard, dans cette villa qui l’a vu naître. Sur ce concept aussi ingénieux que surprenant, s’élabore la mise en scène de Barbora Horakova qui insiste sur le fait que cet homme a grandi avec le sentiment d’être différent et d’être un étranger en revenant au Japon. Mais quelle curieuse idée de réduire le bambin de trois ans apparaissant au dernier tableau à un fantoche au visage de cire ou à une statue de marbre blanc quand un enfant en chair et en os aurait produit un tout autre effet… Présent tout au long des trois actes, c’est à travers son regard qu’est relaté le drame dans une scénographie de Wolfgang Meinardi qui ne consiste qu’en une maison aux parois coulissantes, juchée sur un plateau tournant continuellement comme pour suggérer l’évanescence des souvenirs (même si, à la longue, le procédé paraît lassant). Ici, il n’y a aucune imagerie d’un Japon de pacotille, ce dont attestent les costumes d’Eva-Maria van Acker modernisant les tenues d’une Cio-Cio-San américanisée par idéalisme ou d’un Goro européanisé marchandant ses talents d’entremetteur, tandis qu’est relégué au second plan le formalisme ancestral de la servante Suzuki, d’un Yamadori dégingandé ou d’un Zio Bonzo proférant ses anathèmes. Confinant le choeur en coulisse, le récit tragique est un huis clos à cinq personnages gravitant autour de la protagoniste.
Et quelle protagoniste est Corinne Winters, entendue précédemment sur cette scène comme Katya Kabanova et Jenufa. Certes, le timbre n’a rien de cette italianità du grand lirico spinto à la Tebaldi, à la Scotto, à la Kabaivanska. Mais la froideur glaciale de l’émission s’estompe, une fois passé le premier acte, tant l’expression dramatique innerve son chant dès l’entretien avec Sharpless, signe prémonitoire d’une fin inéluctable. Et l’impact de son incarnation est tel qu’il vous saisit jusqu’au fatal dénouement. Face à elle, le Pinkerton du ténor américain Stephen Costello joue la carte de l’aigu éclatant lui permettant de dominer un Orchestre de la Suisse Romande voulant mettre en exergue la richesse de sa palette sous la direction du maestro sicilien Antonino Fogliani. Et ce n’est qu’au dernier tableau qu’il se laissera submerger par l’émotion dans son bref « Addio, fiorito asil ». Plus égal à cet égard est le baryton moldave Andrey Zhilikhovsky qui campe un Sharpless d’une rare humanité devant la tournure des événements sur lesquels il n’a aucune prise. Et le coloris cuivré de sa voix laisse transparaître sa profonde amertume. L’on fait peu cas de la Suzuki impavide de la mezzo estonienne Kai Rüütel-Pajula et de la Kate Pinkerton de Charlotte Bozzi, tentant d’exister. Le Goro retors de Denzil Delaere semble peu efficient dans ses vilenies et boniments face au Prince Yamadori de Vladimir Kazakov, engoncé dans sa cérémonieuse componction et au Zio Bonzo si peu impressionnant de Mark Kurmanbayev. Et finalement l’on se concentre sur le figurant omniprésent (Bertrand Pfaff ?) qui personnifie le fils de Cio-Cio-San en quête de son passé.
Lili Boulanger (1893-1918) : Prélude en ré, Prélude en si, Trois morceaux pour piano, Thème et variations. Nadia Boulanger (1887-1979) : Deux Morceaux de concours, Trois petites pièces pour piano, Fantaisie variée pour piano et orchestre*. Duco Burgers, piano. Faelix Collective, direction : Anthony Scheffer. 2025. Textes de présentation en anglais. 55’48’’. Piano Classics PCL 10325.
Out of Vienna. Alban Berg (1885-1945) : Suite lyrique. Erwin Schulhoff (1894-1942) : Cinq Pièces pour quatuor à cordes, WV 68. Anton Webern (1883-1945) : Cinq mouvements pour quatuor à cordes op. 5 ; Langsamer Satz. Quatuor Leonkoro. 2025. Notice en anglais, en français et en allemand. 62’ 54’’. Alpha 1196.
Con Afecto. Francesc Valls (1671-1747) : Crucem Tuam. Lauda Sion. Peccantem me quotidie. Dulce lignum. Laudate Dominum. Victimae paschali laudes. Extraits du Mapa Armónico Práctico. Ensemble BachWerkVokal. Gordon Safari. Livret en anglais, français, allemand ; paroles traduites en allemand, et leur traduction en anglais et français accessible par code QR. Juin 2024. 69’54’’. SACD MDG 923 2368-6
United Instruments of Lucilin pousse son engagement en faveur de la musique contemporaine de différentes manières : Mathémusiques allie exploration conceptuelle et performance (il n’y a pas que la musique) et fait partie du cycle de concerts (Lucilin in the City) que l’ensemble met sur pied dans différents lieux de la ville (une façon de sortir du cadre institutionnel de la Philharmonie et de titiller des publics potentiellement différents) – dans le quartier historique de la Ville Haute, le Cercle Cité accueille plus souvent congrès et expositions qu’expérimentations sonores, en particulier lorsque le Master of Ceremony a le look, hollandais et contre-culturel, en vogue à la place du Dam au début des années 1970 (j’en ai encore des souvenirs, disons, agités).
Sur la petite scène face aux gradins, les musiciens, revêtus du cache-poussière blanc des laborantins, écoutent, avec autant d’attention que le public, l’argumentaire (débroussaillé et véhément) de Samuel Vriezen, revêtu du cache-poussière blanc du professeur allumé (il est écrivain, pianiste, poète et compositeur) : Tom Johnson (il apprend de Morton Feldman ou de John Cage tout autant que des mathématiciens modernes et des philosophes antiques) s’intéresse au matériau musical de base (c’est un minimaliste, option formaliste – ses articles dans The Village Voice font découvrir Steve Reich ou Philip Glass), avec logique, humour (parfois aussi métacommunication, comme dans The Four Note Opera, où les chanteurs explicitent à haute voix certaines réflexions intérieures, telles « le ténor n'a presque rien à dire » ou « je dois me concentrer ») et algèbre ; dès Nine Bells, en 1979 (soit peu avant son installation à Paris), le compositeur américain met en place des procédés mathématiques, plus exactement des structures raisonnées et logiques, sur lesquelles il s’appuie pour créer.
Comme avant-dernier ouvrage de sa deuxième saison, Claude Cortese, le directeur de l’Opéra de Lausanne, a choisi de présenter pour la première fois sur cette scène Der Zwerg (Le Nain), sixième ouvrage d’Alexander von Zemlinsky créé au Stadttheater de Cologne le 28 mai 1922 sous la direction d’Otto Klemperer. Il en confie la mise en scène au directeur du Théâtre de Carouge, Jean Liermier, dont le public lausannois a gardé en mémoire les productions de My Fair Lady et de Così fan tutte.
Comme il l’écrit dans la Note d’intention du programme : « Pour lui ce Nain, c’est le naïf, l’innocent, tel un enfant sauvage qui va se retrouver pris dans les rets d’une société dont il n’a ni les codes ni la culture. Lui le Fou qui s’ignore, le saltimbanque enfermé dans une fiction fantasmée sera crucifié à l’autel de la dure réalité de la Vie ».
Donc avec l’aide de Rudy Sabounghi pour les décors et costumes et de Jean-Philippe Roy pour les lumières, il déroule l’action dans une gigantesque serre vitrée pavée de massifs de fleurs donnant sur un jardin où les compagnes de l’Infante, arborant des modèles de collection de grands couturiers, se livrent à des parties de balles. Leur maîtresse, Donna Clara, est la femme enfant en rose violacé, une sorte de Salomé vénéneuse se gaussant de Ghita, sa dame de compagnie, engoncée dans son bleu de cérémonie et des trois caméristes en robe noire sous collerette blanche. Le pauvre Nain se traînant sur ses genoux chaussés rapetissant sa véritable stature est la laideur incarnée que le miroir fatal finira par lui révéler, alors que l’obscurité l’encerclera en signant son arrêt de mort. En bordure de scène apparaîtra le Compositeur lui-même (campé par Domenico Doronzo) partageant avec son personnage la vilaine face dont attestent ses quelques portraits. Face à cette trame parfaitement lisible, le spectateur, captivé dès le lever de rideau, est tenu en haleine jusqu’à ce sordide dénouement.
En ce qui concerne la partition, l’orchestration a été réduite à une adaptation pour orchestre de chambre comportant vingt-quatre instruments, réalisée par Jean-Benjamin Homolka en 2014. Et la cheffe coréenne Sora Elisabeth Lee en fait miroiter la richesse de tissu en exploitant toutes les ressources de l’Orchestre de Chambre de Lausanne, sans noyer un plateau vocal mis à mal par une épidémie de grippe.
L’Association des Amis du Festival de Musique de Menton œuvre activement au rayonnement du festival et à la diffusion de la musique, en organisant tout au long de l’année des événements favorisant les rencontres entre artistes et mélomanes. Elle a récemment invité le pianiste coréen Jae-Hong Park dans le cadre somptueux de l’église anglicane Saint John à Menton, où un magnifique piano Bösendorfer trônait sous l’autel.
Jae-Hong Park s’impose aujourd’hui comme l’une des figures les plus marquantes de sa génération. Lauréat du prestigieux Concours de piano Ferruccio Busoni 2021, il mène une carrière internationale en plein essor. Il enregistre actuellement les 24 Préludes de Sergueï Rachmaninov pour le label Deutsche Grammophon — programme qu’il proposait lors de ce récital mentonnais.
Il ouvre la soirée avec le célèbre Prélude en do dièse mineur, suivi des 10 Préludes op. 23, offrant d’emblée une plongée intense dans l’univers de Rachmaninov. Son jeu séduit par une fluidité et une pureté remarquables, trouvant un équilibre subtil entre une puissance incisive — écueil fréquent dans ce répertoire — et toute tentation de pathos excessif. Les lignes mélodiques se déploient avec limpidité, le contrepoint reste lisible, les tempi sont judicieusement choisis et les nuances parfaitement maîtrisées, même dans les textures les plus denses. Sa grande stature et l’ampleur de sa main, évoquant celle de Sergueï Rachmaninov lui-même, semblent ici servir pleinement une approche où la puissance sonore ne sacrifie jamais la clarté du discours.