Le Briefing classique de la semaine du 22 juin

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Chères et chers mélomanes,

Semaine placée sous le signe de la découverte — au sens littéral, avec l'apparition à la Bibliothèque nationale de France d'un manuscrit autographe inédit de Mozart, qui sera créé en public le 21 juin à la BnF Richelieu, jour de la Fête de la musique. Côté postes, la succession de François-Xavier Roth à la tête de l'orchestre Les Siècles est désormais réglée par la nomination d'Antonello Manacorda. Tour d'horizon des faits qui ont rythmé la semaine, glanés du côté de la BnF, de la presse française et italienne, de nos confrères, ainsi que de nos propres signalements.

À la une : un Mozart inédit refait surface à la BnF

C'est l'événement musicologique de l'année — et probablement de la décennie. Le département de la Musique de la Bibliothèque nationale de France a annoncé le 19 juin la découverte d'un manuscrit autographe inédit de Wolfgang Amadeus Mozart, identifié le 2 février 2026 par le conservateur François-Pierre Goy au sein d'un paquet de manuscrits anonymes. L'attribution a été confirmée fin avril par Armin Brinzing, directeur de la Bibliotheca Mozartiana du Mozarteum de Salzbourg, qui en a souligné l'importance historique.

Il s'agit d'un cahier de quarante-quatre pages réunissant les leçons de composition que Mozart a données quotidiennement, de mai à juillet 1778, à Marie-Louise-Philippine de Bonnières de Guînes, harpiste accomplie et fille du duc de Guînes — ce même duc, flûtiste, qui avait commandité quelques mois plus tôt le célèbre Concerto pour flûte et harpe K. 299. Le cahier contient une douzaine d'exercices de composition et sept pièces pour flûte et harpe, dont la dernière demeure inachevée. La BnF précise que ces pièces, « cocomposées », mêlent les mains du maître et de l'élève dans des proportions variables, à partir d'une idée systématiquement proposée par Mozart.

L'inédit est documenté sur papier français, ce qui corrobore son rattachement au dernier séjour parisien du compositeur. Pour Gilles Pécout, président de la BnF, il s'agit de l'une des découvertes mozartiennes les plus importantes des dernières décennies, à un double titre : elle éclaire d'une manière neuve le dernier séjour parisien du compositeur — séjour endeuillé par la mort de sa mère — et elle nous restitue le quotidien pédagogique du jeune professeur Mozart en dialogue avec son élève.

La création publique a lieu le 21 juin dans la salle Ovale de la BnF Richelieu, interprétée par Mathilde Calderini, première flûte solo, et Nicolas Tulliez, harpiste de l'Orchestre Philharmonique de Radio France. L'enregistrement, capté cette semaine à la Maison de la Radio et de la Musique, sera diffusé en avant-première mondiale ce lundi 22 juin à 8 h dans la matinale de France Musique, puis intégralement à 15 h dans une édition spéciale de Relax ! animée par Lionel Esparza. Pour le répertoire flûte et harpe, comme le souligne Mathias Auclair (BnF), c'est un enrichissement quasi miraculeux — sept morceaux supplémentaires à un corpus historiquement étroit. Le manuscrit lui-même rejoindra ensuite les collections présentées au musée de la BnF.

Les Siècles : Antonello Manacorda succède à François-Xavier Roth

L'inconnue de la succession est levée. L'orchestre Les Siècles, fondé en 2003 par François-Xavier Roth, a annoncé le 21 juin la nomination du chef italien Antonello Manacorda comme directeur artistique et musical. Né à Turin, basé à Berlin, Manacorda fut directeur artistique et musical de la Kammerakademie Potsdam de 2010 à 2025 et conserve un lien organique au Mahler Chamber Orchestra dont il est membre fondateur — il en fut le konzertmeister historique. C'est d'ailleurs Claudio Abbado qui, en 1994, l'avait propulsé à 24 ans au pupitre de violon solo du Gustav Mahler Jugendorchester.

Manacorda hérite d'un projet artistique singulier — une phalange jouant sur instruments d'époque, capable de naviguer du XVIIIᵉ siècle au répertoire contemporain, en résidence à l'Atelier Lyrique de Tourcoing et, depuis 2022-2023, au Théâtre des Champs-Élysées à Paris. Sa première saison pleine s'ouvrira sur une nouvelle production de Thaïs de Massenet aux Champs-Élysées, dans une version restituant des pages inédites depuis la création de l'opéra. Dès 2026-2027, il dirigera avec l'orchestre un programme centré sur La Mer de Debussy, donné à Munich et à Hambourg. Le programme complet 2027-2028 sera dévoilé au printemps 2027.

La nomination consacre une rencontre récente — un cycle de concerts en automne 2025 (Amsterdam, Bruges, Tourcoing, Paris) avait suffi à faire émerger une convergence artistique. Dans son communiqué, Manacorda insiste sur la question qui le motive : comment Mozart, Beethoven, Brahms, Mahler, Schumann ou Stravinsky peuvent-ils sonner aujourd'hui, sur instruments d'époque, hors des sentiers tracés par la Aufführungspraxis austro-allemande des dernières décennies. C'est précisément le terrain où Les Siècles ont bâti leur réputation.

Nominations et tournées : signaux faibles, signaux forts

Plusieurs autres mouvements ponctuent la semaine. Le Teatro Real de Madrid a annoncé une tournée nord-américaine — New York et Miami — donnant corps à une stratégie d'internationalisation déjà esquissée ces dernières saisons. . À Karlsruhe, le Badische Staatstheater poursuit son renouvellement : le Britannique Kerem Hasan y a été confirmé Generalmusikdirektor à compter de la saison 2027-2028, succédant à Georg Fritzsch.

À noter aussi pour les chaînes amateurs de musicologie : la confirmation par le quotidien hongrois, relayée par, qu'une composition inconnue de Béla Bartók a refait surface chez l'antiquaire musical Ádám Bősze à Budapest. La pièce daterait d'octobre 1907 et serait une réponse à une lettre de Stefi Geyer, l'amour de jeunesse du compositeur et destinataire connue de son Premier Concerto pour violon. Deux découvertes manuscrites en quelques semaines — celle-ci et le Mozart parisien — voilà qui rappelle que les archives gardent encore des secrets bien tenus.

Lille Piano(s) Festival 2026 : des claviers et des talents à profusion

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Le Lille Piano(s) Festival a tenu sa 23e édition les 12, 13 et 14 juin 2026, avec une quarantaine d’événements, récitals et concerts répartis dans une dizaine d’espaces de la ville.

Cette belle aventure pianistique a commencé dans les années 2000 par des rencontres en hommage au pianiste Robert Casadesus, avec la participation de son épouse Gaby, elle-même pianiste de grand talent. Puis, en 2004, Jean-Claude Casadesus, qui en était l’initiateur, a saisi l’opportunité de la désignation de Lille comme Capitale Européenne de la Culture (en même temps que la ville de Gênes) pour créer un véritable festival annuel. Ce projet a bénéficié du soutien de la municipalité lilloise, bien entendu, mais aussi de la Région (Nord-Pas-de-Calais à l’époque) et ensuite du département du Nord. Ceci est dit pour rappeler combien l’investissement public est déterminant pour faire vivre une grande politique culturelle et artistique au service de tous.

Ouverte à tous les courants musicaux, l’édition 2026 se singularisait par une importante représentation féminine. À commencer par Vanessa Wagner, l’une des pianistes les plus singulières de sa génération qui, en deux récitals, donnait à entendre l’intégrale des études de Philip Glass. Une fascinante découverte de couleurs sonores et d’infinies nuances rythmiques pour les auditeurs s’abandonnant à cette immersion sensorielle, confortablement installés dans des transats.

Époustouflante prestation féminine également lors du concert de clôture avec la pianiste franco-albanaise Marie-Ange Nguci, qui n’a pas hésité à « tomber la veste » (d’un beau rouge) en plein milieu de l’emblématique et redoutable Concerto n°3 de Rachmaninov, interprété sur le piano Steinway de l’ONL choisi par elle-même à Hambourg. L’orchestre était dirigé par Jean-Claude Casadesus, qui porte avec fringante allure ses 90 ans cette année.

Présence féminine toujours avec la pianiste turque Büsra Kayikçi, découverte à Flagey dans la capitale belge, qui marie habilement musiques traditionnelles anatoliennes et électronique contemporaine. On notait également la présence de Nai Barghouti, chanteuse et flûtiste palestinienne, de Mirabelle Kajenjeri, lilloise d’origine et finaliste du concours Reine Élisabeth, de Beatrice Berrut, Saskia Giorgini, Magdalene Ho, Risa Tohko (premier prix du concours d’orgue de Prague) ou encore Clëlya Abraham et son quartet pour la tendance Jazz.

Côté masculin, Vadym Kholodenko, né à Kiev en 1986, formé au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou auprès de la grande pédagogue Vera Gornostayeva, a déployé avec une stupéfiante intensité les multiples facettes de la Symphonie fantastique de Berlioz dans la transcription pour piano de Liszt. Un sacré défi !

La Rêveuse signe le dernier volet de son portrait musical de Londres au XVIIIe siècle

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London circa 1760. Carl Friedrich Abel (1723-1787) : Concerto a viola de gamba concertata en sol majeur [recons.] ; Quatuor en sol majeur WKO 227 ; Adagios en ré mineur A1 : 28 & 30 [Drexel Man.]. Johann Christian Bach (1735-1782) : Quatuor en ré majeur Op. 8 no 2. Francesco Geminiani (1687-1762) : AndanteAllegro moderato ; Affetuoso en ré mineur. Thomas Alexander Erskine (1732-1781) : Sonate en trio en sol majeur no 6 CM 5. Rudolf Straube (1717-1785) : Largo en do majeur. Ann Ford (1737-1824) : An Italian Air ; Duetto. La Rêveuse. Florence Bolton, viole de gambe. Serge Saïtta, traverso. Stéphan Dudermel, Ajay Ranganathan, violon. Sophie Iwamura, alto. Benoit Vanden Bemden, contrebasse. Carsten Lohff, clavecin. Benjamin Perrot, archiluth, théorbe, guitare anglaise. Sylvain Lemêtre, verres musicaux. Livret en français, anglais. Novembre 2023. 58’05’’. Harmonia Mundi HMM 905380

Yuval Zorn, enchanteur dans Rameau, cruellement objectif dans Szymanowski et Debussy

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Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Nouvelles Suites de pièces de clavecinSarabande, Les Trois Mains, Fanfarinette, La Triomphante ; Premier Livre de pièces de clavecinSarabande. Karol Szymanowski (1882-1937) : Masques op. 34. Claude Debussy (1862-1918) : Images, Livres I et II. Yuval Zorn, piano. 2025. Notice en anglais. 72′48′′. Rubicon RCD 199.

Horacio Gutiérrez, portrait d'un grand pianiste trop minoré

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À l'occasion de la réédition Warner Classics du Grieg/Schumann de 1978 avec Klaus Tennstedt et le London Philharmonic Orchestra, retour sur un pianiste cubano-américain dont la discographie compte moins qu'elle ne pèse — et dont le legs concertant mérite mieux que la mémoire intermittente qu'on lui réserve.

Le pianiste

Pianiste cubano-américain longtemps tenu pour l'un des grands tempéraments romantiques de sa génération, et dont la discographie — comparée à celle d'un Pollini ou d'un Perahia — paraît aujourd'hui injustement minoritaire. C'est précisément ce que la réédition Warner remet en lumière.

Né le 28 août 1948 à La Havane d'une mère pianiste qui l'initie au clavier, Horacio Gutiérrez fait ses débuts en public à quatre ans, joue à onze ans le Concerto en ré majeur de Haydn avec l'orchestre symphonique de la capitale cubaine, et étudie auprès de César Pérez Sentenat. La famille fuit Cuba en 1961, après la prise de pouvoir castriste, pour s'établir à Los Angeles ; il y travaille avec Sergei Tarnowsky — premier maître de Vladimir Horowitz à Kiev. Suivent les années Juilliard sous la férule d'Adele Marcus (élève de Josef Lhévinne), puis, plus tard, le compagnonnage avec William Masselos, élève de Carl Friedberg — lui-même issu de l'enseignement de Clara Schumann et de Brahms. La lignée pédagogique est, on le voit, d'une cohérence rare : tout y converge vers la grande tradition pianistique germano-russe.

La carrière internationale s'ouvre en 1970 avec la médaille d'argent du Concours Tchaïkovski de Moscou (l'or revient cette année-là ex æquo à Vladimir Krainev et John Lill) et, quelques semaines plus tard, ses débuts professionnels avec Zubin Mehta et le Los Angeles Philharmonic. Suivront les débuts new-yorkais en 1972, londoniens en 1974, le prix Avery Fisher en 1982, un Emmy Award pour ses apparitions télévisées avec la Chamber Music Society du Lincoln Center, et trois décennies d'activité concertante au plus haut niveau — Berlin, Concertgebouw, toutes les grandes phalanges londoniennes et américaines, festival Mostly Mozart, collaborations chambristes avec les Guarneri, Tokyo et Cleveland Quartets.

À partir des années 2000, la présence concertante se raréfie — il souffre depuis longtemps de bursites et de douleurs dorsales chroniques —, et Gutiérrez se consacre davantage à l'enseignement : Université de Houston (1996-2003), Manhattan School of Music (depuis 2004, toujours en poste pour la saison 2025-2026). Il vit à New York avec son épouse, la pianiste Patricia Asher.

Une discographie en trois labels

Une discographie minoritaire en quantité — quelques dizaines de disques sur quarante ans de carrière — mais d'une rare cohérence : Gutiérrez n'a jamais collectionné les enregistrements pour le plaisir de la captation, et chaque album semble inscrit dans un projet de fond. Trois maisons en jalonnent l'essentiel : EMI dans les années 1970, Telarc dans les années 1980-1990, Chandos en 1990. S'y ajoute, beaucoup plus tard, un retour discographique chez Bridge en 2016.

Les années EMI (1975-1978). La carrière discographique s'ouvre par deux disques avec les grands chefs de l'écurie britannique du label. Le premier, capté à Abbey Road les 11-13 décembre 1975 et paru en 1976, associe le Concerto nº 1 de Tchaïkovski et le Concerto nº 1 de Liszt avec André Previn et le London Symphony Orchestra (HMV ASD 3262 / Angel S-37177 ; producteur John Willan, prise de son Christopher Parker). Le second, deux ans plus tard, est le Grieg/Schumann avec Klaus Tennstedt et le London Philharmonic (HMV ASD 3521 / Angel SQ-37510, 1978), aujourd'hui réédité chez Warner Classics et qui fait l'objet de l'attention présente.

La période Telarc (1989-1991). C'est chez la maison de Cleveland que Gutiérrez grave la part la plus visible de sa discographie concertante : Brahms 2 et Variations Haydn avec André Previn et le Royal Philharmonic (1989), Brahms 1 et Tragic Overture avec les mêmes (1991), les Concertos nº 2 et nº 3 de Rachmaninov avec Lorin Maazel et le Pittsburgh Symphony Orchestra (1991, nommé au Grammy du meilleur enregistrement instrumental), et le Concerto nº 1 de Tchaïkovski couplé à la Rapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov, avec David Zinman et le Baltimore Symphony Orchestra (Telarc CD-80193, 1990). Bloc cohérent d'enregistrements numériques de la fin des années 1980 et du début des années 1990, qui constitue le cœur du legs concertant.

5 albums pour passer la semaine : Gerhardt à la source d'Elgar et Dvořák, deux rééditions Warner Classics et l'intégrale Mozart de Ning Feng

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Cinq disques, dont deux rééditions Warner Classics de poids — le Brahms Kremer/Karajan de 1976 et le Grieg/Schumann Gutiérrez/Tennstedt de 1978 —, en regard de trois nouveautés du grand répertoire. Alban Gerhardt grave enfin en studio les deux concertos pour violoncelle les plus joués du répertoire, avec un parti pris assumé de retour au texte. Channel Classics fait paraître l'intégrale Mozart de Ning Feng avec la Kammerakademie Potsdam. Et chez PENTATONE, Denis Kozhukhin signe son premier Haydn — cinq sonates choisies dans le grand massif claviéristique du compositeur. Cinq lectures, cinq tempéraments, et une semaine de très haute tenue.

1. Elgar — Dvořák : Concertos pour violoncelle

Edward Elgar (1857-1934) : Concerto pour violoncelle en mi mineur, op. 85. Antonín Dvořák (1841-1904) : Concerto pour violoncelle en si mineur, op. 104, B. 191. Alban Gerhardt, violoncelle ; WDR Sinfonieorchester Köln ; Andrew Manze, direction. Hyperion CDA68481/2, 2026 (1 h 02).

Alban Gerhardt aurait pu graver ces deux monuments du répertoire violoncellistique depuis longtemps — il les promène en concert depuis trente-cinq ans —, mais c'est seulement aujourd'hui qu'il s'y résout en studio, comme s'il fallait laisser décanter avant d'engager sa lecture sur disque. Le résultat refuse résolument la facilité expressive : Gerhardt revendique un « retour aux sources », c'est-à-dire au texte lui-même, en s'écartant des inflexions héritées (rubatos romantiques, tempi assouplis, portamentos de tradition). Sa lecture déplace ainsi les proportions, donne aux indications d'Elgar et de Dvořák leur poids littéral, fait entendre ces partitions sous un jour plus tendu, plus net, parfois presque tranchant. À ses côtés, l'orchestre de la WDR de Cologne sous la direction d'Andrew Manze offre un accompagnement d'une fermeté qui sied à cette approche — ni hagiographique, ni flatteur, mais lucide. Pour Gerhardt, qui cite Mahler — « la tradition n'est pas le culte des cendres mais la conservation du feu » —, le projet est clair. Un disque qui assume sa thèse, et qui méritera la discussion.

2. Brahms : Concerto pour violon — Kremer / Karajan, 1976

Johannes Brahms (1833-1897) : Concerto pour violon en ré majeur, op. 77 (cadences de Kreisler). Gidon Kremer, violon ; Berliner Philharmoniker ; Herbert von Karajan, direction. Warner Classics, 2026 (réédition de l'enregistrement EMI, juin 1976 ). 42 min.

Warner Classics remet en circulation l'un des Brahms les plus discutés — et les plus essentiels — de la discographie : la rencontre en juin 1976 entre Karajan, dont la conception du concerto romantique culminait alors à Berlin dans une plénitude orchestrale presque imperturbable, et un Kremer âgé de vingt-neuf ans que le chef autrichien avait lui-même contribué à révéler. De cette confrontation entre la maîtrise architecturale du Berliner Philharmoniker et le tempérament nerveux, anguleux, cérébral du violoniste letton naît un disque qui ne ressemble à aucun autre — Kremer refuse de fondre son archet dans le velours berlinois, persiste dans une intransigeance presque ascétique, choisit les cadences de Kreisler comme un défi de plus à l'idée reçue. La réédition est précieuse à l'heure où la mémoire du grand répertoire concertant s'effrite sur les plateformes de streaming, et où chaque nouvelle intégrale Brahms peine à imposer une nécessité aussi évidente. À redécouvrir, donc — ou à découvrir, pour les générations qui n'auraient pas eu accès au vinyle EMI d'origine.

Trois moments de grande intensité : Otello de Verdi à l’Opéra de Wallonie - Liège

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Otello est un chef-d’œuvre bouleversant, et cela à plusieurs titres : c’est un chef-d’œuvre de Shakespeare, c’est un chef-d’œuvre de Verdi (et Boito), c’est une extraordinaire plongée dans les tréfonds de notre (in)humanité, c’est une démonstration merveilleuse de la façon dont une partition - des notes et des airs - peut accomplir un récit, le transcender.

Verdi était fasciné par Shakespeare : « Je l'ai dans les mains depuis mon plus jeune âge, et je le lis et le relis continuellement ». Cela nous vaudra Macbeth en 1847 ; Otello en 1887, sa dernière tragédie, son avant-dernier opéra ; et Falstaff en 1893, une comédie qui, en un immense éclat de rire, conclut cinquante-quatre ans de création. Il y a eu aussi un projet Roi Lear, longtemps espéré, jamais concrétisé.

Otello est une incroyable réussite, dans son livret d’abord, grâce à la transcription si pertinente d’Arrigo Boito dont les choix ont resserré l’œuvre pour la focaliser sur l’essentiel. Grâce évidemment à sa partition, moteur décisif de ce qui se joue, de ce qui se vit. Comme on a pu l’écrire : l’art de Verdi y est « exaltant de maturité, surpassé, transfiguré ». Il y atteint de « nouvelles cimes d'efficacité dramatique par une sorte de sublimation synthétique de son propre style ».

Voilà un sacré défi pour celles et ceux qui veulent lui donner vie scénique.

À Rouen, Agrippina selon Carsen : Un pouvoir mis en scène dans le miroir du présent

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L’Opéra Orchestre Normandie‑Rouen a repris la production de Robert Carsen créée en 2016 au Theater an der Wien. Transposée au temps de Mussolini et de Berlusconi, cette lecture n’a rien perdu de son éclat. L’affirmation du pouvoir et la caricature politique y gagnent même en relief, à notre époque où certains dirigeants évoluent sur des équilibres pour le moins fragiles.

Les drapeaux tricolores vert‑blanc‑rouge, l’immense Palazzo della Civiltà italiana — emblème du fascisme — tour à tour transformé en bureau politique, en piscine ou en chambre de Poppea ; cette jeune femme qui fait vaciller trois hommes ; un empereur aux traits mêlant Mussolini, Berlusconi ou encore Trump, entouré de soldats au service de l’État  ; un fils poussé par une mère manipulatrice dans la conquête du pouvoir… Pour les spectateurs d’aujourd’hui, les références sont si nombreuses qu’on a parfois l’impression de regarder un journal télévisé dans son salon, d’autant que plusieurs écrans diffusent des flashs infos entièrement tournés à la gloire du dictateur, quitte à diffuser des fake news. Actualité ou fiction ? Difficile à dire  : dans le monde où nous vivons, la réalité dépasse volontiers l’imaginaire — et inversement.

Dans la mise en scène de Robert Carsen, ces références ne sont plus exactement celles d’il y a dix ans, du moment de la création. Mais les situations géopolitiques actuelles ont l’air de déjà-vu, rejoignant celles de l’opéra, ce qui souligne deux évidences  : la pertinence d’un livret confirmant l’adage « l’histoire se répète » ; et la justesse de la vision du metteur en scène.

Une distribution investie

Sur le plateau, une véritable légion de chanteurs honore le prestige de l’auguste Claude et de son épouse Agrippine, plus redoutable encore que l’empereur. À commencer par le couple qui domine cette Italie imaginaire. Annoncée souffrante, Anna Bonitatibus en rôle-titre livre un chant que l’on pourrait dire « réservé », mais son incarnation demeure réjouissante  : sa lecture du rôle, toute en calcul et en manipulation, se suit si bien qu’on pourrait suivre trait par trait sa psychologie. Une Agrippina idéale. Matthew Brook explore davantage le versant absurde et burlesque de l’empereur Claude. Son timbre presque sympathique laisse imaginer, derrière chacune de ses interventions, une intention séductrice plutôt qu’une véritable autorité d’État. Jake Arditti impressionne en Nerone  : présence scénique, assurance vocale, puissance et précision dans des vocalises redoutables, énergie irradiante — tout y est. La voix immédiatement reconnaissable de Paul‑Antoine Bénos‑Djian, avec sa teinte veloutée, épouse parfaitement la sensibilité d’Ottone. À ses côtés, Eleonora Bellocci compose une Poppea contemporaine, tout droit sortie de la presse people ou des réseaux sociaux. Outre son talent de comédienne, sa virtuosité vocale marque durablement : encore un peu incertaine au début, elle gagne en assurance au fil de la soirée jusqu’à une prestation véritablement majestueuse. Les rôles secondaires ne sont pas en reste. Michael Mofidian offre un Pallante d’une très grande assurance, formant un duo efficace avec Paul Figuier, Narciso séduisant. Quant au Lesbo de Nicolas Brooymans, il est un plaisir trop bref : on en regrette presque la brièveté de sa présence.

Mythe antique et cénacle romantique, prétextes à deux magnifiques albums pour harpe

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Rhapsodos. Marcel Grandjany (1891-1975) : Rhapsodie Op. 10 ; The Colorado Trail Op. 28. Anne Maartje Lemereis (*1989) : Me·de·a. Carlos Michans (*1950) : Trois moments d’Orphée. Ramin Amin Tafreshi (*1992), Soheil Shayesteh (*1989) : Event Horizon: the point of no return. Caroline Lizotte (*1969) : Suite Galactique, Op, 39. Guillaume Connesson (*1970) : Toccata. Pearl Chertok (1918-1991) : Around the Clock Suite. Joost Willemze, harpe. Livret en anglais. Décembre 2025. 74’47’’. 7 Mountain Records 7MNTN-066

Amalie’s Cosmos. Œuvres de Franz Liszt (1891-1975), Mikhail Glinka (1804-1857), Niccolò Paganini (1782-1840), Nimrod Borenstein (*1970), Fanny Mendelssohn (1805-1847), Louis Spohr (1784-1859), Carl Maria von Weber (1786-1826), Elias Parish Alvars (1808-1849), Pauline Viardot (1821-1910), Albert Zabel (1834-1910), Claude Debussy (1862-1918). Anne-Sophie Bertrand, harpe. Livret en anglais. Septembre 2025. 78’19’’. Pentatone PTC 5187 497

Jean-Pierre Armengaud met en évidence la fidélité artistique de Clara Schumann pour son époux

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Clara Schumann (1819-1896) : Musique pour piano, volume 2. Transcriptions de pages de Robert Schumann : Genoveva op. 81, ouverture ; Liederkreis op. 24 n° 5 ; 12 Gedichte op. 35, extraits ; Frauenlieben und -leben, op. 42, extraits ; Liederkreis op. 39, extraits ; Studien für den pedal-flügel, 6 Studien in kanonischer form op. 56, extraits ; Myrthen, op. 25, extraits ; Lieder und Gesänge op. 127 : n° 2. Jean-Pierre Armengaud, piano. 2024. Notice en anglais et en français. 73.55. Grand Piano GP931.