À Pärnu, une journée avec l'Académie de direction Järvi

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Au Pärnu Music Festival, les académies structurent l'ossature pédagogique du festival : d'un côté, l'académie destinée aux instrumentistes, avec des cours dispensés par des mentors et la participation à l'orchestre de l'Académie qui donnait le concert d'ouverture ; de l'autre, la Järvi Academy consacrée à la direction d'orchestre, animée par Neeme, Paavo et Kristjan Järvi avec la complicité de Leonid Grin. Ce dispositif pédagogique constitue l'un des jalons centraux du festival, et sans doute son legs le plus discrètement stratégique : c'est là que passent, chaque été, quelques-uns des jeunes chefs appelés à faire carrière sur les grandes scènes européennes dans les décennies à venir.

Pour cette édition 2026, vingt-et-un musiciennes et musiciens ont été sélectionnés, venus de quinze pays, de la Mongolie à l'Australie, de la Slovénie à la Grèce. La cohorte frappe aussi par son amplitude générationnelle : les plus jeunes sont nés en 2006 ou 2007, quand les plus âgés approchent la quarantaine, voire la dépassent — c'est presque une génération entière qui sépare les extrêmes du groupe, signe que la Järvi Academy ne se conçoit pas comme un simple viaduc post-conservatoire, mais bien comme un lieu de passage à toutes les étapes de la trajectoire d'un chef. Le programme des cours est intensif, avec une part large donnée au répertoire, articulé autour de deux programmes d'ensemble : un premier axé Pärt-Eller-Haydn-Schubert, un second réunissant Tüür, Mozart, Liszt et Schumann. Des classiques, des chefs d'oeuvres romantiques et de la musique estonienne, un menu de choix pour se parfaite et développer son répertoire.

Cet après-midi, nous avons pu assister à une séance de travail consacrée à L'ombra della croce d'Erkki-Sven Tüür, pièce inscrite au second programme, avec le concours du Pärnu City Orchestra. L'intérêt de la séance tenait précisément à la fausse facilité de cette partition : sous une apparence dépouillée et économe de notes, l'œuvre exige un travail minutieux de la masse sonore et de l'amplitude dynamique, et c'est très précisément sur ces deux dimensions que les conseils de Neeme et Paavo Järvi ont porté — faire entendre les strates, calibrer les paliers, ne pas confondre l'immobilité apparente avec le relâchement du geste. Fait toujours fascinant que celui de voir de jeunes musiciens se frotter à la vue de chefs hautement capés, tellement soucieux de partager leur savoir et de les aider à trouver leur geste propre — non pas à imiter, mais à comprendre par où entrer dans une partition. Le travail se déploie avec une réelle empathie : ce sont des collègues expérimentés qui donnent des conseils à d'autres collègues, et la dynamique de la salle en tire une qualité rare. On observe par ailleurs une très bonne entente entre les étudiants eux-mêmes, que ce soit sur scène pendant les séances de travail ou en dehors, lorsqu'on les croise après les concerts : il règne au sein de la promotion un esprit de camaraderie collaborative qui contribue sans doute pour beaucoup à la qualité de ce que l'Académie parvient à produire chaque été.

Mahler par Philippe Jordan à Monaco

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Pour l'ouverture de la saison estivale dans la Cour d'Honneur du Palais princier de Monaco, l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo accueillait Philippe Jordan dans l'un des monuments du répertoire symphonique : la Cinquième Symphonie de Gustav Mahler.

Après avoir dirigé l'Opéra national de Paris de 2009 à 2021 puis l'Opéra d'État de Vienne de 2020 à 2025, Philippe Jordan se consacre désormais davantage au répertoire symphonique. Sa nomination à la tête de l'Orchestre National de France à partir de septembre 2027 confirme la place qu'il occupe parmi les plus grands chefs de sa génération. Son retour à Monaco était attendu, tant son affinité avec l'OPMC est évidente.

Lorsque Mahler compose sa Cinquième Symphonie entre 1901 et 1902, Vienne connaît une extraordinaire effervescence artistique. Les toiles de Gustav Klimt et d'Egon Schiele bouleversent les arts plastiques, Sigmund Freud révolutionne la pensée moderne, tandis que Richard Strauss poursuit son exploration du poème symphonique et qu'Arnold Schönberg ouvre de nouveaux horizons musicaux. Dans ce contexte particulièrement fécond, Mahler repousse les limites de la symphonie traditionnelle pour en faire une vaste fresque capable de contenir toute la complexité de l'âme humaine.

Popularisée auprès du grand public grâce au célèbre Adagietto utilisé par Luchino Visconti dans Mort à Venise, la Cinquième Symphonie est pourtant bien davantage qu'une succession de pages célèbres. Construite en cinq mouvements fortement contrastés, elle décrit un immense cheminement de l'ombre vers la lumière, de la marche funèbre initiale jusqu'à l'explosion de joie du finale. Une merveille de poésie, de subtilité et d'invention orchestrale.

Le motif inaugural de la trompette, avec son rythme impérieux, rappelle irrésistiblement le célèbre « motif du destin » de la Cinquième Symphonie de Ludwig van Beethoven. La parenté va bien au-delà de cette simple évocation : comme Beethoven, Mahler construit un immense arc dramatique qui conduit progressivement des ténèbres vers une éclatante victoire de la lumière. Il est difficile de ne pas voir dans cette trajectoire un hommage au maître de Bonn.

À la tête d'un orchestre considérablement renforcé, Philippe Jordan impressionne d'emblée par la limpidité de sa direction. Avec un geste ample, précis et d'une lisibilité exemplaire, il ne cherche jamais l'effet spectaculaire. Toute son attention est tournée vers le texte, dont il révèle avec naturel la richesse et la puissance expressive. Son autorité tranquille s'impose sans jamais devenir démonstrative.

La Marche funèbre qui ouvre l'œuvre possède une gravité presque implacable. Chaque appel de trompette semble résonner comme une inexorable fatalité. Jordan laisse respirer les longues phrases mahlériennes tout en maintenant une tension permanente.

Le clavecin, miroir passionnel des Liaisons dangereuses

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Les Liaisons Dangereuses, lettres en musique. Pièces de Claude Balbastre (1724-1799), Armand-Louis Couperin (1727-1797), Jean-Baptiste Forqueray (1699-1782), Pierre Février (1696-1760), Bernard de Bury (1720-1785), Charles de Mars (1702-1774), Jean-Baptiste Barrière (1707-1747), Joseph-Hector Fiocco (1703-1741), Pancrace Royer (1696-1760), Christophe Moyreau (1700-1774). Anne Marie Dragosits, clavecin. Livret en français, anglais. Août 2024. 74’01’’. L’Encelade ECL 2402

Midori dans Schumann ou quand la rigueur sait émouvoir

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Robert Schumann (1810-1856) : Concerto pour violon en ré mineur, WoO 23 ¹ ; Cinq Pièces dans le style populaire, op. 102 ² ; Trois Romances, op. 94 ². Clara Schumann (1819-1896) : Trois Romances, op. 22 ². Midori, violon ; ¹ Festival Strings Lucerne, Daniel Dodds, direction ; ² Özgür Aydin, piano. 2026 — Livret en anglais — 70'07'' — Pentatone PTC 5187 496.

Le Diotima joue la carte de la radicalité révélatrice dans les derniers quatuors de Beethoven

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Beethoven : The Late String Quartets. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Quatuor à cordes n° 12 en mi bémol majeur op. 127 ; Quatuor à cordes n° 14 en ut dièse mineur op. 131 ; Quatuor à cordes n° 15 en la mineur op. 132 ; Quatuor à cordes n° 16 en fa majeur op. 135 ; Quatuor à cordes n° 13 en si bémol majeur op. 130 (avec ses deux finales : Grande Fugue op. 133 et Allegro de substitution). Quatuor Diotima. 2024. Notice en français et en anglais. 73' 22'', 65' 15'', 58' 19''. Pentatone PTC 5187604

Avoir vu et revoir : Requiem de Mozart au Festival d’Aix-en-Provence

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Ce Requiem de Mozart « revisité » par Romeo Castellucci avait été un des moments forts de l’édition 2019 du Festival d’Aix-en-Provence. En 2022, il a fait l’événement à La Monnaie à Bruxelles. Le voilà de retour à Aix. Retrouvailles pour les uns – dont moi-même -, découverte pour les autres.

Le revoir donc.

Commencer d’abord par rappeler qu’il n’est pas une œuvre scénique. C’est une messe, une Missa da Requiem. Mais de nos jours, on le sait, la tendance est à mettre en scène des oratorios ou autres œuvres du genre. Il y a peu, je rendais compte ici même d’une version scénique de la Missa da Requiem de Verdi créée à l’Opéra de Nancy.

Souligner ensuite la personnalité de celui qui s’est lancé dans l’entreprise. Romeo Castellucci, on connaît son talent, la radicalité de ses interpellations scéniques. Pour le meilleur et pour le pire. Personnellement, il m’a offert des moments d’émerveillement, inoubliables, mais il m’a tout aussi prodigieusement agacé. 

Castellucci, n’illustre pas l’oeuvre qu’il met en scène, il n’est jamais dans le pléonasme. Toujours, il nous propose des univers parallèles en quelque sorte, des équivalences plastiques ; il se livre à des « performances ». Toujours, il nous interpelle et nous oblige de ce fait à adopter un autre regard sur les œuvres qu’il s’approprie. Avec lui, il s’agit de renoncer à un regard rationnel, qui veut à tout prix comprendre ; il faut s’abandonner à ce qui nous est proposé, laisser libre cours à une perception sensorielle. C’est la clé d’un éventuel bonheur. Eventuel parce que ça ne marche pas à tous les coups !

Ce qui est incontestable cette fois, c’est que son Requiem, cette messe des morts, cette messe de la mort, est paradoxalement un hymne à la vie.

Pärnu Music Festival : leçon de musique et de répertoire avec Neeme Järvi

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Salle comble hier soir au Pärnu Kontserdimaja pour l'ouverture du festival , avec un programme d'une cohérence rare, articulé en arc de l'aube au crépuscule, servi par le Järvi Academy Symphony Orchestra sous la direction du légendaire Neeme. Une soirée foncièrement anti-spectaculaire — et foncièrement musicale.

Les premières mesures de Koit de Heino Eller donnent immédiatement le programme : cordes basses tenues, montée lente vers la lumière, aucune emphase. Neeme Järvi n'a pas besoin de trois minutes pour installer un climat : il lui suffit d'un tempo juste et d'un orchestre qui écoute. Le Pärnu Kontserdimaja est comble, l'atmosphère tient autant du rendez-vous artistique que de la réunion de famille, et l'évidence s'impose dès cet accord initial — avec Neeme Järvi au pupitre, on part pour une aventure. Le maître estonien a construit un programme dont l'ambition d'écoute contredit la modestie apparente : pas de soliste-vedette, pas de concerto, pas de morceau de bravoure. Six poèmes symphoniques et une pièce élégiaque, dont plusieurs pages que l'on n'entend pratiquement jamais en concert. Un programme das l'ADN du maestro : la découverte avant tout.

Le geste programmatique mérite qu'on s'y arrête. En encadrant chacune des deux parties par une page de Heino Eller — Koit (L'Aube, 1918) puis Videvik (Crépuscule, 1917) —, Neeme Järvi poursuit un travail de défrichage qu'il a mené sur le versant discographique pour Chandos : installer Eller au rang qui lui revient, celui de fondateur du symphonisme estonien, maître d'Eduard Tubin, jalon indispensable entre Sibelius et Pärt. Le placer face à Dvořák, Smetana, Fibich et Grieg ne relève pas de la coquetterie muséale mais d'une revendication d'équivalence de statut. Que ces deux tableaux aient été composés en 1917-1918, à quelques mois de la déclaration d'indépendance estonienne du 24 février 1918, ajoute à l'événement une résonance historique que le festival — et l'Académie qui porte le nom de Järvi — assument pleinement.

La poésie de Heinrich Heine, fil conducteur d’un récital de la mezzo Helen Charlston 

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A Poets’Love. Carl Loewe (1796-1869) : Die Lotosblume op. 9-1/1. Josephine Lang (1815-1880) : Wenn zwei von einander scheiden op. 33/6. Fanny Mendelssohn-Hensel (1805-1847) : Schwanenlied op. 25/7 ; Fichtenbaum und Palme. Robert Schumann (1810-1856) : Die Lotosblume op. 25/7 ; Dichterliebe op. 48. Felix Mendelssohn (1809-1847) : Reiselied op. 34/6. Héloïse Werner (° 1991) : Knight’s Dream.   Helen Charlston, mezzo-soprano ; Sholto Kynoch, piano. 2024. Notice en anglais, en allemand et en français. Textes chantés reproduits, avec traduction en anglais. 62’ 52’’. BIS-2704

Voyage stylistique au Festival international de Colmar

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Comme chaque année, le Festival international de Colmar propose trois concerts par jour à son public. Le premier est destiné aux jeunes talents du CNSM de Paris, le deuxième à la musique de chambre, et le troisième à un ensemble ou soliste de prestige. 

Pour cette première journée complète, nous avons commencé avec un récital de la pianiste tadjike Anastasiya Magamedova. Consacrée aux compositrices, cette prestation fut l’occasion de découvrir une musicienne sobre, efficace, avec un jeu lisible et une belle gestion des textures. Le public a ainsi pu profiter des Trois morceaux pour piano de Lili Boulanger, des Soirées musicales Op.6 de Clara Schumann, de L’oiseau lunaire de Sato Matsui ainsi que des Six études de concert Op. 35 de Cécile Chaminade. Malgré quelques fragilités dans le maintien de la tension et de l’attention dans certaines pièces, Anastasiya Magamedova nous a livré de très beaux moments. L’oiseau lunaire nous a permis d’apprécier sa gestion très juste des silences et sa sensibilité jusque dans les motifs les plus simples, tandis que les Trois morceaux pour piano furent un terrain de jeu idéal pour démontrer toute sa maîtrise des textures et son toucher très fin. Un récital agréable et homogène qui aurait peut-être mérité de compter l’une ou l’autre pièce avec une atmosphère différente. 

Des émotions délicates : Accabadora de Francesco Filidei au Festival d’Aix-en-Provence

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Proposer une création lyrique contemporaine dans le si élégant petit théâtre à l’italienne qu’est le Théâtre du Jeu de Paume : c’est le magnifique paradoxe perpétué de ces représentations-là au Festival d’Aix-en-Provence. Des notes et des airs d’aujourd’hui dans ce théâtre d’hier. Cela nous a valu plus que régulièrement de vivre quelques-uns des plus beaux moments de ce festival. Cette année encore.

Il est vrai que l’intimité de ce petit lieu et la proximité des spectateurs avec le plateau suscitent une atmosphère acoustique toute particulière, favorable à la rencontre, à l’échange.

Cette année : Accabadora de Francesco Filidei.

Un titre inattendu, difficile à énoncer du premier coup.

De quoi s’agit-il ? De qui s’agit-il ? Dans les campagnes de Sardaigne, d’une femme, la « Dame de la bonne Mort », la « dernière mère », celle qui, à la demande de la famille ou des proches, venait mettre un terme aux souffrances d’un mourant, l’euthanasier en quelque sorte, notamment en l’étouffant avec un oreiller.

L’autrice Michela Murgia a écrit un beau roman inspiré de cette tradition. Qui a lui-même inspiré le compositeur Francesco Filidei, déjà connu et reconnu pour trois autres créations : Giordano Bruno, Le Nom de la Rose et L’Inondation, créée au même Festival d’Aix-en-Provence en 2019.

Dans ce petit village sarde, Maria, née dans une famille trop pauvre, est confiée à Tzia Bonaria Urrai, une couturière âgée et mystérieusement respectée. Maria est ainsi ce que l’on appelle là-bas « une enfant de l’âme ». Peu à peu, elle va s’interroger sur les activités parallèles de Tzia et finira par découvrir la réalité de sa « mission ». Bouleversée, elle quitte le village pour aller s’installer dans le nord de l’Italie. Quelques années plus tard, elle est rappelée au chevet de Tzia Bonaria mourante. C’est alors qu’elle va accepter d’assumer à son tour le geste de Tzia.

La transcription lyrique de ce récit nous vaut un opéra d’émotions délicates.