Après l’entracte « Fortunio » d’André Messager 

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Hasard de mes pérégrinations à l’opéra, après le Mignon de Liège, le Fortunio de Nancy. Deux « opéras-comiques », deux œuvres plutôt légères, destinées initialement à un public venu vivre de belles émotions qui ne l’engageaient ni ne l’effarouchaient pas trop et lui valaient un bon divertissement socio-musical. Mais les deux fois, des œuvres qui, finalement, se révèlent de réelle intensité. Ainsi, si ma critique de Mignon était significativement titrée « De l’opérette à l’opéra », cette fois, pour ne pas reprendre le même titre, j’ai choisi « Après l’entracte ».

C’est qu’en effet, la première partie de l’œuvre de Messager est éminemment légère, avec ses situations et personnages typés. Une petite ville de province profonde, son notable (le notaire André), la belle et prude épouse de celui-ci (Jacqueline), un régiment qui passe (et son séducteur galonné de capitaine Clavaroche), un jeune homme timide et poète (Fortunio). Tout est prêt pour une sorte de vaudeville avec un mari-papa, sa femme qui « se réveille » dans les bras du capitaine, et la bonne idée du « chandelier », une sorte de paratonnerre : Fortunio, leurre amoureux qui distraira le mari, le trompant sur la réalité de la situation. Léger ? Cela commence par une partie de pétanque, cela nous vaut des vers immortels : « Il était gris, la nuit était noire », « C’est un morceau de roi, c’est un morceau pour moi » ; et bien sûr un amant caché dans le placard ! La musique et les airs sont à l’exacte mesure de cette histoire attendue. Agréables à écouter.

Cellular Songs de Meredith Monk : un corps complexe en mouvement

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Captivée par le livre-somme de Siddhartha Mukherjee (L'Empereur de toutes les maladies : Une biographie du cancer), Meredith Monk met en relation Trio No. 1, sur lequel elle travaille à l’époque de sa lecture, et ce qu’elle apprend à propos de la biologie de la cellule, cette unité de base de la vie, son intelligence, sa capacité de coopération indispensable à un fonctionnement coordonné d’une ample complexité : comme la cellule humaine, chaque morceau est au service d’un tout et les voix s’entremêlent, se répondent, se complètent pour une musicalité qui les dépassent – qui chante quoi exactement, on a beau s’accrocher à un point de repère, on finit toujours par le perdre et se fondre dans l’ensemble.

Après la rétrospective de ses 50 ans de carrière (des performances-marathons avec Lukas Ligeti, John Zorn ou DJ Spooky au Carnegie’s Zankel Hall en 2015), Monk veut revenir sur scène (depuis toujours, elle interprète sa propre musique) avec plus de légèreté et du matériau neuf. Le cycle Cellular Songs, mis en forme pour le Vocal Ensemble, exclusivement féminin, s’impose comme un prototype pour une société qui ne reposerait plus sur la cupidité, la concurrence, la cruauté, mais sur la coopération, ingrédient principal de l’action des trente mille milliards de cellules de notre corps pour créer la vie : l’étroit entrelac de voix naît des manches qu’on retrousse, de la confiance qu’on se fait, d’une méditation en mouvement qui se joue des pensées parasites.

Requiem à la Monnaie : Mozart revisité par Romeo Castellucci et plus vivant que jamais

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Si les conceptions de Romeo Castellucci ne font pas toujours l’unanimité (on se souviendra autant de sa pénible et prétentieuse Flûte enchantée que de sa sensationnelle Jeanne d’Arc au bûcher), on ne peut dénier le sérieux du travail du metteur en scène italien et son souci de toujours vouloir interroger et remettre en question des oeuvres que nombre de ses confrères paresseux se contentent d’illustrer plus ou moins bien.

Aussi, lorsqu’on apprend que l’artiste a jeté son dévolu sur le Requiem de Mozart, on est en droit de se demander à quoi on peut bien s’attendre dans cette production déjà montrée à Aix-en-Provence en 2019 et présentée pour la première fois à la Monnaie.

En 1917 déjà, Victor Chklovski écrivait fort à propos que le propre de l’oeuvre de l’art était d’opérer une désautomatisation de la perception. Et si le théoricien russe avait à l’esprit la littérature, Castellucci applique ici parfaitement cette notion en faisant du remarquable choeur Pygmalion le véritable héros de la représentation. Nous n’avons plus devant nous des choristes en rangs d’oignons le nez dans la partition, mais des artistes qui chantent bien sûr, mais aussi -renforcés par une douzaine de danseurs- jouent et dansent avec une confondante habileté.

Second volume de l’intégrale Bach de Peter Kofler : palette et aisance

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Orgelwerke vol. 2. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Préludes et Fugues en ut majeur BWV 531, en sol mineur BWV 535, en ut majeur BWV 547, en ut mineur BWV 549, en sol majeur BWV 568. Toccata, Adagio & Fugue en do majeur BWV 564. Toccata & Fugue en fa majeur BWV 540. Sonates en trio en mi bémol majeur BWV 525, en ré mineur BWV 527. Fantaisies en si mineur BWV 563, en sol majeur BWV 571. Concertos en sol majeur BWV 592, en ut majeur BWV 595. Pedal-Exercitium BWV 598. Partita Herr Christ, der einge Gottessohn BWV Anh. 77. Fugues BWV Ahn. 42 & 90. Kleines harmonisches Labyrinth BWV 591. Chorals « Kirnberger » Christ lag in Todesbanden & Christum wir sollen loben schon BWV 695-696. Christ lag in Todesbanden BWV 718, Ein feste Burg ist unser Gott BWV 720, Wie schön leuchtet der Morgenstern BWV 763 & 764. Chorals « Neumeister » BWV 1090-1097. Chorals « de Leipzig » BWV 651, 652, 667. Orgelbüchlein BWV 599-612, 625-633, 635-638. Clavierübung III : Prélude et Fugue en mi bémol majeur BWV 552, Préludes de choral BWV 669-689, Duetti BWV 802-805. Choralpartita O Vater, allmächtiger Gott BWV 758. Trios en ut mineur, sol majeur BWV 585-586. Peter Kofler, orgue de la Jesuitenkirche St. Michael de Munich. Livret en allemand, anglais. 2019-2021. Cinq CDs TT 72’45 + 74’04 + 78’22 + 74’30 + 65’51. Farao Classics B108113

La sélection des concerts de mai 2022

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Pour cette sélection des concerts du mois, débutons avec de la musique de notre temps. A l’Opéra des Flandres, le compositeur belge Wim Henderickx propose la création mondiale de son opéra De Bekeerlinge (Le Coeur converti) à Anvers et Gand, tout au long de ce mois de mai. A Rouen, le compositeur Thierry Pécou fera entendre Cara Bali Concerto, son nouveau concerto pour piano : Alexandre Tharaud au piano, accompagné de Ben Glassberg au pupitre de l’Orchestre de l’Opéra de Rouen ( 6 et 8 mai). À Bozar, le Belgian National Orchestra accueille le percussionniste Martin Grubinger pour Frozen in Time d’Avner Dorman avec d’attaquer Javelin de Michael Torke sous la conduite de Hugh Wolff (20 mai).  

L’actualité lyrique est chargée avec un Parsifal en version de concert par les forces chorales et musicales de La Monnaie sous la baguette d’Alain Altinoglu (17 au 21 mai à Bozar). A Liège et Charleroi, l’Opéra Royal de Wallonie-Liège propose une reprise de son Don Giovanni de Mozart dans l’excellente mise en scène de Jaco Van Dormael. Christophe Rousset et Ayrton Desimpelaere seront dans la fosse (Liège du 13 au 21 mai et le 26 mai à Charleroi). De l’autre côté de la frontière, François-Xavier Roth sera le dénominateur musical d’un spectacle qui confrontera la La Princesse Jaune de Camille Saint-Saëns avec  Djamileh de Bizet dans une mise en scène de  Géraldine Martineau  (Atelier Lyrique de Tourcoing du 19 au 22 mai). 

Leoš Janáček en Alsace 

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Leoš Janáček (1854-1928) : Messe glagolitique, JW 3/9 “version de septembre 1927” ; Sinfonietta, JW 6/18. Malin Byström, soprano ; Jennifer Johnston, mezzo-soprano ; Ladislav Elg, ténor ; Adam Plachetka, baryton basse. Chœur philharmonique Tchèque de Brno, Petr Fiala. Johann Vexo, orgue.  Orchestre philharmonique de Strasbourg, Marko Letonja. 2021. Livret en français, anglais et allemand. 66’56. 0190296280634.

Dido & Aeneas d’Henry Purcell à Luxembourg 

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 Au Grand Théâtre de Luxembourg, c’est tout sauf de l’abstraction que nous ont proposé Franck Chartier et son ensemble Peeping Tom dans leur approche d’un Dido & Aeneas de Purcell à la partition « augmentée », magnifiquement servie par Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée. Une approche dont la radicalité cohérente a manifestement séduit un public enthousiaste.

Dido & Aeneas est un opéra d’Henry Purcell créé en 1689. Il nous raconte la rencontre d’Enée, en fuite de Troie dévastée, et de Didon, la reine de Carthage, l’amour qui s’impose. Mais les dieux et des sorcières sournoises pressent Enée de reprendre son chemin, d’accomplir sa destinée. Didon, écrasée de douleur, en meurt. 

Une petite œuvre d’à peine une heure, si convaincante dans sa brièveté qui l’oblige à atteindre immédiatement l’essentiel des êtres, si bouleversante grâce aux deux airs de son héroïne, dont le fameux « When I am laid in earth » conclusif. Un sommet humain et musical.

Les Fantaisies pour viole de Purcell élucidées par le Chelys Consort

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Henry Purcell (1659-1695) : Fantazias & In Nomine Z.732-747 ; Rondeau en si bémol majeur & Chaconne [de The Fairy Queen] ; Two in one upon a Ground [de Dioclesian] ; Chaconne en sol mineur Z.730. Chelys Consort of viols. Ibrahim Aziz, dessus de viole. Alison Kinder, dessus et viole alto. Kate Conway, Sam Stadlen, ténors et basses de viole. Jennifer Bullock, basse de viole. Emily Ashton, Harry Buckoke, ténors de viole. Août 2019. Livret en anglais, allemand, français. TT 62’40.  BIS-2583