Schumann et Grieg par Elisabeth Leonskaja

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Robert Schumann (1810-1856) : Concerto pour piano en la mineur, op.54 ; Edvard Grieg (1843-1907) : Concerto pour piano en la mineur, Op.16. Elisabeth Leonskaja, piano ;  Luzerner Sinfonieorchester, Michael Sanderling. 2023. Livret en anglais, français et allemand. 64’36’’. Warner Classics. 5 054197 837838. 

Première mondiale de la version originale de Cavalleria rusticana

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Pietro Mascagni (1863-1945) : Cavalleria rusticana, opéra en un acte. Carolina López Moreno (Santuzza), Giorgio Berrugi (Turiddu), Elisabetta Fiorillo (Lucia), Domen Križaj (Alfio), Eva Zaïcik (Lola) ; Chœur et Orchestre Balthasar Neumann, direction Thomas Hengelbrock. 2022. Notice en anglais et en allemand. Livret complet en italien, avec traduction anglaise. 74’ 41’’. Prospero PROSP0088. 

Une victoire de la musique à La Monnaie

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A La Monnaie, Die Walküre de Richard Wagner est une « victoire de la musique » grâce à ses interprètes et à la façon dont Alain Altinoglu sublime son orchestre. Romeo Castellucci l’inscrit dans une mise en scène qui culmine en un troisième acte d’une intensité bouleversante.

Cette production de La Walkyrie fait la part très belle aux voix et à l’orchestre. Une réalité d’autant plus remarquable que beaucoup d’entre les spectateurs s’interrogeaient sans doute plutôt sur la façon dont son metteur en scène allait se l’approprier. Ce qui est dorénavant courant dans le monde de l’opéra : on va découvrir La Walkyrie de Castellucci, le Macbeth de Warlikowski, le Cosi fan tutte de Tcherniakov. 

A La Monnaie, le public a profondément vécu la partition de Wagner, dont il est inutile de rappeler combien elle est particulièrement essentielle par ce qu’elle raconte, ce qu’elle dit, ce qu’elle annonce, ce qu’elle évoque, ce qu’elle rappelle, ce qu’elle suggère. Alain Altinoglu, en fin connaisseur de l’œuvre (allez découvrir sur le site de La Monnaie la petite « conférence au piano » qu’il lui a consacrée), en a exalté les splendeurs. Quelle lisibilité dans le propos, quelle expressivité. Et comme il a été compris et suivi par un Orchestre Symphonique de la Monnaie aussi convaincant dans ses déferlements que dans les séquences plus délicates confiées à l’un ou l’autre instrumentiste en solo. Bonheur des voix aussi. Quelle précision dans les longs monologues récapitulatifs, quelle force et quelle intensité émue dans les duos décisifs de l’œuvre. Je pourrais les évoquer tous, mais il en est un qui a bouleversé le public, le dernier, celui qui réunit Wotan et Brünnhilde, le moment de la punition de la fille désobéissante, le moment de la sentence prise à contrecœur, un moment d’amour, d’infinie tendresse, un moment d’adieu. Brünnhilde, c’est Ingela Brimberg, incarnation épanouie de ce merveilleux personnage ; Wotan, c’est Gabor Bretz, prisonnier de ses choix, de ses erreurs, un dieu si humain en fait dans ses contradictions. Quels élans chez le Siegmund de Peter Wedd et la Sieglinde de Nadja Stefanoff. Quelle autorité cruelle implacable chez la Fricka de Marie-Nicole Lemieux. Quelle menace primitive émane du Hunding d’Ante Jerkunica. Quelle fantastique présence des Walkyries - la meilleure sans doute de celles que j’ai vues- : Karen Vermeiren, Tineke Van Ingelgem, Polly Leech, Lotte Verstaen, Katie Lowe, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, Iris Van Wijnen et Christel Loetzsch.

Adriana Lecouvreur en lévitation à l’Opéra de Paris

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Salle comble pour la reprise d’Adriana Lecouvreur dans la mise en scène de David Mc Vicar (2012) coproduite avec le Covent Garden, le Liceu, le Staatsoper et le San Francisco Opéra.

La nouvelle distribution parisienne de 2020 comprenant Anna Netrebko avait été reportée en raison de la pandémie. Autant dire qu’elle était très attendue. À juste titre.

Qu’ajouter sur l’envoûtant legato, sur cette houle crépusculaire d’où émerge la ligne de chant, épurée, frôlant l’impalpable, pour se régénérer d’elle même dans l’orbe de sa course ? Car il n’est pas seulement question ici d’« aigus filés », base du bel canto, mais de cette sensation d’apesanteur qui permet de concevoir la fascination exercée par un Farinelli sur les rois et les foules. Son air d’entrée Io son l’umile ancella du I met la salle en lévitation jusqu’au Poveri fiori final d’une émotion indicible.

Seize ans se sont écoulés depuis l’apparition sur cette même scène de la soprano caucasienne dans le rôle de Giuletta aux côtés du Roméo de Joyce di Donato (Capuleti et Montecchi). Le chemin parcouru révèle un accomplissement belcantiste -et pas seulement technique- mais aussi dramatique et féminin, exceptionnel.

Le deuxième atout de cette magnifique soirée nous vient du « Revival director » (un titre nouveau), Justin Way. Le metteur en scène australien parvient à concilier la distance du temps avec des éléments hétérogènes pour en obtenir un tout cohérent et original.

Limites munichoises pour I Lombardi alla prima crociata de Verdi

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Giuseppe Verdi : I Lombardi alla prima crociata, opéra en quatre actes. Nino Machaidze (Giselda), Réka Kristóf (Viclinda), Piero Pretti (Oronte), Galeano Salas (Arvino), Miklós Sebestyén (Pirro), Michele Pertusi (Pagano) ; Chœurs des Bayerischen Rundfunk ; Münchner Rundfunkorchester, direction Ivan Repušić. 2023. Notice et synopsis en allemand et en anglais. 125’ 25’’. BR Klassik 900351. 

La fleur dans la cantate baroque italienne : un récital forcené

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Vaghi Fiori. Alessandro Scarlatti (1660-1725) : Voi giungeste o vaghi fiori ; Sonate pour violoncelle no 1 en ré mineur. Giovanni Zamboni (1650- ?) : Arpeggio ; Ceccona [Sonates pour luth no 8 & 11]. Giovanni Bononcini (1670-1747) : In siepe odorosa fiorisce la rosa ; Il Giglio amante e sposo. Nicolo Porpora (1686-1768) : Senza il misero piacer [Or che una nube ungrata] ; Più della rosa e’l giglio [Dalla Reggia di Flora] ; La Viola che languiva. Giovanni Battista Pescetti (1704-1766) : Spiritoso [Sonate pour clavecin no 7]. Francesco Mancini (1672-1737) : D’un bel fior, pianta vezzosa [Allor ch’il dio di Delo]. Dominique Corbiau, contre-ténor. La Camerata Sferica. Édouard Catalan, violoncelle. Raphaël Collignon, clavecin. Pieter Theuns, luth. Fabrice Holvoet, théorbe, guitare baroque. Arianne De Bièvre, Cyril Orcel, percussion. 2023. Livret en anglais, français, néerlandais, allemand (paroles en italien et traduction quadrilingue). TT 62’44. Sonamusica SONA2306

Figure Humaine de Francis Poulenc

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Jouez-moi, lisez-moi mais ne m’interprétez pas.

La demande de Francis Poulenc a été sublimement respectée par le chef Mathieu Romano et le chœur Aedes. Ces intermédiaires entre la musique et nous n’ont pas interféré dans la relation entre le chef d’œuvre La Figure Humaine et l’auditeur. 

Grâce à la perfection de l’exécution des chanteurs et de la direction, nous les avons presque oubliés pour ne plus juger de telle ou telle prise de partie : nous avons écouté le chef d’œuvre de Francis Poulenc et non un ensemble vocal. Il nous a semblé que l’interprétation était exclusivement au service du texte musical et du texte poétique de Paul Eluard. Ainsi, nous n’entendions pas des timbres des voix, des personnalités, mais la musique. Une bonne interprétation ne doit-elle pas justement être celle qui se fait oublier ? Les chanteurs et leur chef de chœur ne nous ont guère imposé leurs propres sentiments avec pathos, nuances extraverties ou rubato, ce qui d’ailleurs déplaisait à Poulenc. Par conséquent, n’ayant point de contraintes à se voir suggérer un quelconque émoi, nous avons ressenti avec profondeur tout au long de cette Figure Humaine, les frissons et les émotions, symptômes d’une interprétation qui fait corps avec l’écriture musicale. 

A Genève, un OCL mi-figue mi-raisin

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Pour la seconde fois en cette saison 2023-2024, l’Orchestre de la Suisse Romande invite l’Orchestre de Chambre de Lausanne sous la direction de Renaud Capuçon, son chef titulaire depuis septembre 2021.

Pour commencer le programme, Renaud Capuçon est en outre le soliste du Concerto n.5 en la majeur K.219 de Mozart. Sous sa direction, l’introduction instrumentale joue sur la fluidité des lignes en contrastant les éclairages. Puis se tournant vers le public, il livre en une sonorité immaculée la cadenza précédant l’Allegro aperto où il allège le trait, au contraire du canevas orchestral qui s’épaissit grossièrement. D’emblée, s’impose une constatation : la présence des deux hautbois et des deux cors souscrivant à un sempiternel forte suffit à déséquilibrer le discours que les cordes tentent de nuancer. L’attention de l’auditeur se porte donc sur le violon solo égrenant les passaggi avec une indéniable musicalité qui se charge d’intense nostalgie dans un Adagio où affleurent les demi-teintes, notamment dans les quelques séquences où le soliste peut diriger. Finalement, les lignes se resserrent pour un Rondò où est dessinée avec finesse la ‘turquerie’ médiane.

La même discordance entre les vents et les cordes affecte la Première Symphonie en ut majeur op.21 de Beethoven. Dès les premières mesures, le cantabile des violons s’appuyant sur les cordes graves peine à se faire entendre face au mur sonore édifié par les bois, les cors, les trompettes et les timbales par deux. Par la fluidité du propos, l’Andante cantabile a meilleur sort, car s’y glissent deux ou trois pianissimi de bon augure pour ce qui suit, un Menuetto bouillonnant débouchant sur un trio en demi-teintes et un Presto final où les archets à la pointe sèche recherchent les accents afin de susciter une effervescence all’italiana