Concert Kurtág : Ascendance

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C’est le premier, et ce sera sans doute le seul géant de cette génération à passer le centenaire de son vivant. György Kurtág est toujours là, et, après Xenakis, Boulez, Berio, il est mis à l’honneur dans ce concert de l’ensemble Intercontemporain. 


Avoir 20 ans en 1945 ! Une génération de compositeurs toujours aussi fascinante, celle dont la jeunesse créative a éclaté avec la table rase. Celle qui a pu légitimement s’octroyer la conviction que le renouvellement total du langage musical était enclenché de manière durable. La tonalité est morte, construisons sur du neuf!

Si Kurtág  n’en était pas spécialement un des représentants les plus radicaux (et les plus joués surtout), il en fait bel et bien partie. Certainement un des plus discrets de tous, il tardera à s’imposer, et l’adoubement de sa musique sera surtout marqué dans les années 80. Kurtàg est lui-même un interprète hors pair, il n’y a qu’à savourer les hypnotiques films vidéo où on le voit jouer avec son épouse, deux merveilleux nonagénaires et leurs 4 mains entrelacées. Extraordinaire transmetteur et professeur; Il y gagnera l’amour du public, et de ses interprètes par la chaleur, l’humanité et la subtilité de ses œuvres.

On pouvait alors imaginer plus de concerts, plus de moyens, plus d’interprètes, ou une plus grande jauge pour un tel événement. Peut-être même que le fait d’être vivant eut été paradoxalement un frein à quelque chose de plus grande envergure, mais pour un créateur aussi subtil, peut-être ne vaut-il pas mieux tout simplement un hommage de qualité. Et c’est vraiment ici, par le défi magnifique des 7 interprètes qui se présentent à nous sur scène ce soir, que le miracle a eu lieu: construire un récital comme s’il s’agissait d’une œuvre, et profiter du florilège illimité de pièces brèves du compositeur pour fabriquer un parcours en forme de triptyque narratif. 

Car György Kurtág est un tailleur de petits diamants, il mobilise le spectateur sur un temps court, en disposant des objets sonores sur un petit cadre temporel. Comme on reste sans voix devant un tableau de Miró, on est sensible au sens de l’équilibre immédiat et instinctif dans la répartition des tailles, des durées entre les différents objets sonores. 

Consonance, dissonance, densité tonale ou atonale, rythme complexe ou régularité extrême, Kurtág se joue des injonctions esthétiques. Il recommence l’histoire du langage musical à chaque début de pièce.  

Et si cet esprit libre et indépendant était une spécificité hongroise ? C’est en tout cas ce que semble vouloir montrer avec succès la savante répartition des petites pièces tout au long de ce concert. Nous y entendrons alternativement Kurtág, Liszt, Kodàly, Ligeti et Bartók. 

Comme une ronde des desserts, les 7 interprètes enchaînent sans pause ces miniatures (ou plutôt « microludes » dirait Kurtag, qui aimait bien inventer des termes). Liszt jouxte ainsi Kurtág et Kodàly, avec une unité mystérieuse et déconcertante. Les différences de langage ne représentant ici qu’un détail, les compositeurs hongrois nous offrent la cohérence en unissant liberté et raffinement. 

La silhouette élancée de Sébastien Vichard commence avec les glissandi troublants du perpetuum mobile. Játékok est un jeu, bien sûr, mais joué en grand maître et grand sérieux, il en devient danse, numéro d’illusionniste, démonstration de mime. Les arrangements pour alto, clarinette et cymbalum de Joan Magrané Figuera (Odile Aubouin à l’alto, Alain Billard à la clarinette et Aurélien Gignoux, cymbalum) intègrent Liszt dans le monde de Kurtág jusque dans leur silence. Renaud Déjardin prend la parole en quintes telluriques dans la sonate pour violoncelle seul de Kodàly, chacun a son rôle d’alchimiste et prend sa place avec naturel et légèreté. 

Au beau milieu du triptyque, se trouvent les Kafka fragments, peut-être sa pièce la plus singulière, et la plus longue de surcroît. Grand duo violon, voix de soprano faite de quarante aphorismes qui peuvent durer entre 8 secondes et une petite poignée de minutes. On pourrait se méfier du fait que seulement quelques extraits soient représentés, mais la pièce est construite ingénieusement, et la diversité de tempi, d’atmosphères et de virtuosité des petites pièces permet aisément de construire une forme cohérente en en gardant seulement une partie. 

Jenny Daviet, soprano (brillante dans l’Orgia d’Hector Parra et Diego Tosi, violon, intègrent avec fluidité leurs déplacements, leurs regards, leurs gestes dans la partition. Entre la gamme très étendue de nuances vocales, du marmonnement jusqu’au hurlement, et la phénoménale ingéniosité de l’écriture de violon, Kurtág nous caresse, nous secoue, et nous grise de sa viscérale indépendance à toute école. 

Les non-germanophones dont je fais partie pourront juste regretter d’être passé à côté du texte de Kafka. L’effort d’afficher un sur-titrage n’aurait pas forcément demandé beaucoup plus de moyen, et l’intimité du texte et de la musique ainsi restituée aurait presque décuplé cette sensation d’évidence dans le vide, l’humour, l’absurdité. 

Si la première partie faisait briller les liens entre Kurtág et le passé, la dernière, en miroir, le relie à ses congénères du XXᵉ siècle. Les échanges entre clarinette, trio à cordes et cymbalum dans les transcriptions des duos pour violon de Bartók ravivent le folklore épuré chéri par les deux compositeurs, avant que l’aspect savant de Bartók ne reprenne discrètement ses droits avec la Musette de la suite en plein air. 

L’instant le plus étrange reste cependant la transcription de l’étude En suspens de Ligeti. Œuvre charnelle pour piano à l’origine, Kurtág la dépouille ici de son instrument pour n’en conserver qu’un réseau de sonorités suspendues, imbriquées, presque désincarnées.

Le concert s’achève par un bref marathon Kurtág, culminant avec Jelek, játékok és üzenetek, le fragment le plus long de tout le concert (entre 5 et 6 minutes !). Méditation lente et intense de l’inaudible, construite exclusivement sur des sons poussés à l’extrême du pianissimo. Rarement le silence n’aura semblé aussi habité.

Studio de la Philharmonie de Paris : Jeudi 19 février 2026 

Crédits photographiques : Sylvain Griotto

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