Le Voyage d’hiver de Schubert par Peter Mattei et Daniel Heide à Luxembourg

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Ce 2 mars dernier, la tournée du baryton suédois Peter Mattei interprétant Le Voyage d’hiver (Winterreise) de Schubert passa à la Philharmonie de Luxembourg avant de continuer à Verbier en juillet. 

Ce cycle reprend le personnage du Wanderer de la Belle Meunière (Die schöne Müllerin), personnage auquel il serait facile de reconnaître le compositeur mourant. Racontant de l’intérieur l’abandon de son passé, de ses rêves et de son présent pour arriver nu jusqu’à l’os devant la mort. Il dépasse nonobstant Schubert pour révéler l’Homme à l’instant fatal.

Ce soir donc le baryton suédois offrait autant un voyage, qu’un pèlerinage et qu’une odyssée intérieure. Commençant avec le Gute Nacht, là où la Belle Meunière avait laissé le narrateur, quelques temps plus tôt, il prend une interprétation éminemment lyrique, même quasiment opératique durant la partie du cycle pendant laquelle le narrateur est encore au village. Il donnait ainsi une incarnation d’un soldat commençant par être gagné par l’habitude, la lassitude, et la fin.

Traversant autant que délaissant les émotions au fur et à mesure du cycle, le baryton imposait nonobstant le Wanderer avec force plutôt que de le laisser advenir en première partie du concert. Une friction entre l’expression et l’impression, bien que ces composantes soient le plus souvent à l’équilibre comme dans le très remarquable Sous le tilleul (Am Lindenbaum), pouvait arriver alors chez l’auditeur, comme durant le lied Sur le fleuve (Auf dem Flusse). il exposait alors tout ce qu’il y a d’opéra dans le cycle, - rappelant ainsi outre sa grande qualité de chanteur, que Schubert s’était essayé aussi à l’opéra - pour devenir, tandis que le narrateur sort du village, de la communauté des hommes et de la vie, progressivement, avec l’intériorisation du drame un authentique chanteur de lieder. 

Comme le disait André Tubeuf au sujet de la version légendaire de Hans Hotter, il était alors un Wotan qui ne peut plus pleurer, parce qu’il n’a plus de larmes, et il finissait avec une voix quasi blanche durant la description du joueur de vielle finale. C’est sans doute là que son timbre, entre la clarté d’un ténor à la Wunderlich et celui plus sombre d’un baryton-basse comme Hans Hotter, arrivait à son charme le plus entier. Le jeu, dans ce qu’il a de plus scénique, avait fini de basculer dans sa voix. 

Peter Mattei passa dans ce cycle de l’opéra au lied, de l’extériorité à l’intériorité donc de l’expression à l’impression comme le Wanderer de la vie à la mort. Cette compréhension et cette interprétation montrait la qualité du baryton et donnait la qualité de cette soirée.

Il était cependant dommage que le pianiste allemand Daniel Heide, qui l’accompagnait en jouant la partie pianistique du cycle, l’interpréta comme une grande sonate dont chaque lied aurait été un mouvement. Il jouait de façon si percutante, forte et si difficilement intérieure, que l’émotion en aurait été heurtée sans le charme du baryton.  L’alliage piano/voix loin d’offrir celle de l’homme et de son environnement, puis de l’homme avec sa psyché, s’affichait plus comme la juxtaposition d’ une sonate pour piano avec le chant d’un homme solitaire. 

La soirée n’en a pas été gâchée pour autant.

Luxembourg , Philharmonie du Luxembourg, 2 mars 2026

Crédits photographiques : Sebastien Grebille

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