Salomé à l’Opéra d’État de Vienne

par

Ce 4 mai, l’Opéra d’État de Vienne a repris sa production de la Salomé de Richard Strauss, dans la mise en scène de Cyril Teste, avec le chef allemand Sebastian Weigle à la baguette.

Les abonnés de l’Opéra de Vienne auront déjà vu cette production, l’année dernière par exemple, avec quelques perplexités, et force est de constater que leurs interrogations à son sujet ne sont pas près de disparaître. Situant l’action au cours d’un souper mondain durant les Années folles — tellement folles d’ailleurs qu’un caméraman de presse à sensation filme le repas —, le Tétrarque est ici en smoking, Hérodias en tenue de soirée des années 1920, et Salomé blonde, presque peroxydée, au rouge à lèvres éclatant et en robe de satin blanc.

Enfin Salomé… « les » Salomé devrait-on dire, parce qu’il y en a trois. La cantatrice est accompagnée de deux préadolescentes, vêtues comme elle, dont on ne perçoit pas bien l’utilité. L’une d’elles lit même pendant l’action. L’autre prendra le relais durant la Danse des sept voiles. Pourquoi cela ? Les Salomé ne sont qu’un exemple parmi tant d’autres. Il serait opportun de réfléchir à l’utilité de cette caméra, tant ce qu’elle filme et projette en fond de scène perturbe, en le grossissant, ce que les spectateurs voient déjà. Pourquoi cela ? Cette question revient presque tout le temps durant la production.

La Danse des sept voiles est loin d’être un spectacle aussi suggestif, voire érotique, qu’on le souhaiterait. Celle à laquelle on assiste — si l’on peut nommer les gestes de la Salomé adulte une « danse » —, bien que comportant quelques mouvements suggestifs, n’est pas un spectacle passionnant, hélas. Elle passe d’ailleurs vite le relais à sa jeune consœur, et la danse de celle-ci fait plus songer à une exhortation qu’à une danse. Plus que la Danse des sept voiles, la grande adresse à la tête coupée laisse perplexe. Ce n’est pas la tête, mais le visage du prophète — pour ainsi dire son masque — que le bourreau offre à Salomé, ce qui lui permet de le mettre et d’enlacer la princesse.

La mise en scène comporte même quelques moments en contradiction avec le livret, comme les rapprochements entre Salomé et Jochanaan, alors que le prophète la rejette avec la dernière énergie. Outre ces questions de mise en scène, ce dont souffre cette production est un grave problème de gestion du son et de balance entre l’orchestre et les voix. Ainsi, jusqu’à l’arrivée du prophète, il est très difficile d’entendre les protagonistes. Il faut que la voix de Narraboth soit échauffée pour être audible, et il n’y a guère que le premier soldat de la basse Simonas Strazdas qui y parvienne, grâce à son timbre de bronze. Cette acoustique handicape le Jochanaan du baryton-basse Tomasz Konieczny et surtout l’Hérode du ténor Gerhard Siegel dans leur compréhension.

Mais c’est surtout la Salomé de la soprano russe Lidia Fridman qui en souffre le plus, tant elle ne parvient à acquérir une identité sonore et une émotion qu’à la fin de la longue adresse à la tête coupée, ce qui est très tard. L’Hérodias de l’Austro-slovène Monika Bohinec, souffrant déjà de son accent, a elle aussi du mal à se faire entendre.

Vocalement, ce sont surtout les voix d’hommes qui sauvent la mise. D’abord le timbre frais, cristallin, presque enfantin du ténor allemand Daniel Jenz, qui rend très bien la fascination exagérée du soldat avant son suicide. Puis le Jochanaan du baryton-basse polonais Tomasz Konieczny, qui diminue, augmente et varie sa force vocale, la rendant douce, presque amoureuse, quand il parle du Christ, et véhémente quand il évoque le péché de la famille royale babylonienne. Les abonnés de l’Opéra de Vienne l’auront vu en Hollandais habité par la mort, véritable colosse de dépression, dans Le Vaisseau fantôme la veille ; ils le trouvent encore meilleur ici, en prophète totalement habité par son délire, avec un jeu d’acteur aussi fluide et vivant que sa voix. Il sauve la première partie de l’opéra.

Pour sauver la deuxième partie, celle avec le Tétrarque, le ténor Gerhard Siegel tient ce rôle avec un remarquable Sprechgesang avant la lettre et un jeu d’acteur proche du grand théâtre, pour camper un homme à la libido pédophile, en rupture avec son épouse et impuissant vis-à-vis de sa belle-fille. Une très grande incarnation.

L’orchestre du chef allemand Sebastian Weigle est ici très surprenant : loin d’accentuer uniquement les arêtes et le tranchant de la partition, il met aussi en avant le rapport entre le xylophone, les harpes et les cordes pour souligner l’atmosphère malsaine et étrange du palais.

Sans doute fallait-il fermer un œil, voire deux, et tendre un peu l’oreille pour apprécier cette Salomé

Vienne, Staatsoper, 4 mai 2026

Crédits photographiques : © Wiener Staatsoper / Michael Pöhn

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.