Sibelius retrouvé : la Cinquième de 1915 enfin gravée dans le marbre éditorial
Jean Sibelius — Complete Works (JSW), Series I (Orchestral Works) Vol. 6a : Symphony No. 5 in E flat major Op. 82, Version 1915, éd. Timo Virtanen. Breitkopf & Härtel, 2025.
Breitkopf & Härtel vient d'enrichir l'une des entreprises éditoriales les plus ambitieuses de notre temps : la Jean Sibelius Works (JSW), édition critique complète des œuvres du maître finlandais. Le volume 6a de la Série I (œuvres orchestrales), publié sous la direction de Timo Virtanen, livre pour la première fois la version originale de 1915 de la Symphonie n° 5 en mi bémol majeur op. 82 — une partition longtemps restée dans l'ombre de sa célèbre refonte de 1919. Cette édition dépasse de loin l'événement de circonstance pour s'inscrire au cœur d'un chantier scientifique amorcé voici près de trente ans.
Un projet du siècle
Pour saisir l'importance de cette parution, il faut remonter à 1982. Cette année-là, la famille Sibelius accomplit un geste décisif pour la connaissance de l'œuvre du compositeur : elle fait don à la Bibliothèque universitaire d'Helsinki — aujourd'hui Bibliothèque nationale de Finlande — de l'ensemble des manuscrits musicaux conservés à Ainola, la demeure familiale de Järvenpää. Près de deux mille unités, des dizaines de milliers de pages, occupant huit mètres linéaires de rayonnages. Une mine prodigieuse, mais qui exigeait d'abord d'être ordonnée et cataloguée. Ce travail fondateur fut mené par Kari Kilpeläinen et publié en 1991, chez Breitkopf & Härtel précisément, sous le titre The Jean Sibelius Musical Manuscripts at Helsinki University Library : a Complete Catalogue. Le socle scientifique était posé.
C'est sur cette base que naît, en 1996, le projet Jean Sibelius Works / Jean Sibelius Werke — d'où l'acronyme JSW que l'on retrouve sur la tranche de chaque volume. Trois partenaires s'associent : la Bibliothèque nationale de Finlande (dépositaire des sources), la Société Sibelius de Finlande (qui défend la diffusion et la recherche) et la maison Breitkopf & Härtel à Wiesbaden, principal éditeur historique du compositeur. La publication effective débute en 1998, sous la houlette d'un comité éditorial présidé par Timo Virtanen et associant les éditeurs Kai Lindberg, Tuija Wicklund, Janne Kivistö, Anna Pulkkis et Sakari Ylivuori.
L'ambition est totale : publier toutes les œuvres conservées de Sibelius, y compris les versions antérieures et les arrangements du compositeur lui-même, dans une présentation critique fondée sur l'examen exhaustif des sources et accompagnée d'un appareil savant trilingue. Le plan général prévoit neuf séries — œuvres orchestrales, œuvres pour violon (ou violoncelle) et orchestre, œuvres pour cordes et harmonie, musique de chambre, piano, scène et mélodrames, œuvres chorales, mélodies, varia — pour un total d'une soixantaine de volumes. La conclusion du projet est aujourd'hui projetée à l'horizon 2035.
Une rigueur philologique qui fait école
L'édition JSW s'est imposée comme une référence méthodologique au sein du monde musicologique. Le principe directeur est de respecter scrupuleusement la notation parfois idiosyncratique de Sibelius, tout en procédant à certaines harmonisations typographiques (orientation des hampes, positionnement vertical des signes d'articulation) lorsqu'elles n'altèrent pas l'intention du compositeur. Les numéros d'opus et les cotes JS suivent le catalogue thématique de référence établi par Fabian Dahlström (Breitkopf & Härtel, 2003).
Chaque volume comporte une introduction historique substantielle, des fac-similés sélectionnés et un Critical Commentary particulièrement détaillé — au point que certains critiques ont relevé le caractère parfois redondant du signalement des corrections, indiquées simultanément dans le texte musical, en commentaire et parfois en note de bas de page.
La Cinquième de 1915 : une œuvre que l'on croyait perdue
Cette édition éclaire un épisode fascinant de la genèse symphonique sibélienne. Le 8 décembre 1915, jour de son cinquantième anniversaire — célébré en Finlande comme une fête nationale —, Sibelius dirige à Helsinki, dans la Salle solennelle de l'Université impériale Alexandre, la création de sa Cinquième Symphonie, à la tête de l'Orchestre de la ville. L'œuvre rencontre un succès considérable : elle est reprise dès le 12 décembre au Théâtre national, puis le 18 décembre à l'Université. Otto Kotilainen, compositeur et critique, salue dans le Helsingin Sanomat un sommet d'écriture motivique et formelle.
Pourtant, Sibelius doute. Il remaniera la partition une première fois pour un concert donné à Turku le 8 décembre 1916, puis une seconde fois en 1918-1919, livrant le 24 novembre 1919 à Helsinki la version définitive en trois mouvements que nous connaissons aujourd'hui. Or la version de 1915, elle, comportait quatre mouvements distincts — Tempo moderato assai, Allegro commodo, Andante mosso, Allegro commodo —, une orchestration différente, un finale plus développé d'environ deux cents mesures, et des dissonances plus tranchantes que le compositeur lissera progressivement. C'est dans la refonte de 1919 que Sibelius fusionnera les deux premiers mouvements grâce à un fameux « pont thématique » accélérando, opération qui donnera à la symphonie son architecture organique et sa puissance d'évidence.
La singularité de cette édition tient à un détail qui n'en est pas un : la partition autographe de la version de 1915 a disparu. Seules les parties d'orchestre ont survécu. C'est donc à partir de ces matériaux — un travail de reconstruction d'une rigueur exemplaire — que Timo Virtanen a établi le texte musical aujourd'hui publié.
À l'écoute : la version de 1915 au disque
L'histoire phonographique de cette version primitive tient en deux jalons, séparés de près de trente ans.
Le pionnier est Osmo Vänskä, qui grava en mai 1995, à l'église de la Croix (Ristinkirkko) de Lahti, l'enregistrement mondial de création avec l'Orchestre symphonique de Lahti. La parution se fit d'abord en couplage avec la version primitive d'En saga chez BIS, avant d'être réintégrée à l'intégrale Vänskä aux côtés de la version définitive de 1919. L'entreprise avait nécessité une autorisation spéciale de la famille Sibelius — la version primitive ayant été officiellement retirée par le compositeur — et reposait sur une reconstruction interne établie à partir des parties d'orchestre conservées. La critique internationale salua aussitôt un document de première importance, et Vänskä y déploya cette intelligence des textures sibéliennes qui allait faire de son cycle nordique une référence. Pendant près de trois décennies, cet enregistrement restera l'unique fenêtre sonore sur la Cinquième originelle.
Il fallut attendre 2024 pour qu'un second chef se saisît de la partition. Esa-Pekka Salonen, alors directeur musical du San Francisco Symphony, en a livré une lecture captée en concert en juin 2022 et publiée en avril 2024 sur le label maison SFS Media, avec une diffusion internationale via Warner Classics. Curiosité de présentation : la captation est répartie en trois plages, ce qui correspond manifestement à un découpage de concert plutôt qu'à la structure en quatre mouvements de la partition désormais publiée par Breitkopf — un détail qui souligne combien l'arrivée de l'édition critique va clarifier les pratiques d'exécution et de programmation.
Jusqu'ici, les rares chefs qui s'aventuraient dans cette version travaillaient sur du matériel d'orchestre de circulation restreinte ou sur des reconstructions internes. Avec la parution de l'édition Virtanen, la Cinquième de 1915 dispose enfin d'une partition de référence publiquement accessible, d'un matériel d'orchestre commercial et d'un appareil critique trilingue. On peut raisonnablement parier sur une multiplication des exécutions — et des enregistrements — dans les saisons à venir, notamment de la part des phalanges finlandaises et nordiques, mais aussi des chefs sibéliens attentifs aux états successifs des œuvres.
Pourquoi cela compte
L'intérêt de la Cinquième de 1915 n'est pas seulement archéologique. Comme l'a montré la thèse de John Richard Norine Jr. (University of North Texas, 2010), la version originale offre une clé précieuse pour comprendre la structure profonde de la version définitive : ce que Sibelius unifie en 1919 est en réalité l'aboutissement d'une pensée formelle déjà inscrite, sous forme déployée, dans la mouture initiale. Entendre — et désormais étudier — la version de 1915, c'est saisir le geste créateur sibélien dans son devenir, observer le compositeur en train de tailler dans sa propre matière jusqu'à atteindre cette densité d'évidence qui caractérise sa dernière manière.
Au catalogue d'une JSW qui compte aujourd'hui une trentaine de volumes parus, cette édition vient s'ajouter à d'autres restitutions précieuses — versions primitives d'En saga, des suites Lemminkäinen, des Scènes historiques — qui dessinent peu à peu un portrait du compositeur singulièrement plus mouvant, plus inquiet et plus expérimentateur que la statue commémorative ne le laissait paraître. Une parution dont la portée est universelle : elle restitue à la communauté musicale internationale un Sibelius dont on n'a pas fini d'épuiser les ressources.



