A Versailles, un Crépuscule des Dieux sérieux mais sans flamboyance

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De Louis XIV à Louis II de Bavière, il n’y a jamais que 12 numéros d’écart. Inauguré en 2023 dans l’optique des 150 ans, l’Opéra Royal de Versailles terminait, ce dimanche 10 mai 2026, une Tétralogie menée conjointement avec l’orchestre, la troupe et désormais les chœurs du Théâtre National de la Sarre, sous la baguette de Sébastien Rouland. Le plateau vocal demeure dominé, au sonomètre, par la Brünnhilde d’Aile Asszonyi.

Nous abordions déjà ici certaines des spécificités musicales de la phalange déployée sur le plateau de l’Opéra Royal. En cette ultime journée, les effectifs sont singulièrement resserrés au vu de la dimension de l’œuvre — 4 contrebasses, 6 violoncelles pour autant d’altos, 2 harpes… —. Si cette singularité orchestrale continue de faire particulièrement ressortir les leitmotive, elle est en revanche beaucoup plus ingrate vis-à-vis des premiers pupitres de trompette, clarinette et cor, les exposant radicalement plus qu’une fosse et mettant en exergue le moindre décalage inter-pupitres. Si la gestique de son directeur musical conserve toute sa souplesse, sans exubérance, ce sont surtout les pupitres des cordes, dont les attaques tout en délicatesse demeurent néanmoins capables de distiller le dramatisme inhérent aux péripéties wagnériennes. Dommage que ces dernières manquent de précision sur le « Aux! Weichet des Toren! » d’Hagen, une réserve que l’on retrouvera, hélas, dans les pénultièmes mesures du final. On s’interroge toutefois sur la pertinence du placement des chœurs masculins, relativement peu nombreux (25 choristes), derrière les cuivres, en fond de scène, au vu de la déperdition acoustique subie par leurs interventions… d’autant plus lorsque leurs homologues féminines sont, quant à elles, présentes dans l’auditorium.

Les ultimes moments de Siegfried nous avaient laissé avec un Tilmann Unger dans le rôle éponyme, dont la fatigue se transformait en difficulté face à la débauche de décibels d’Aile Asszonyi. Fort heureusement, notre heldentenor est manifestement en bien meilleure forme ce soir. Si le troisième acte lui permet de démontrer une grande aisance dans l’extrême aigu de sa tessiture, le timbre demeure certes quelque peu métallique et l’on constate par instants une légère déviation vers la voyelle neutre, mais la projection demeure bien dosée et très équilibrée sur l’ensemble de l’ambitus, au vu des dimensions globales de l’Opéra, n’étant volontairement forcée que lorsque les duos avec Brünnhilde l’y contraignent. Dans le rôle de cette dernière, Aile Asszonyi continue de déployer un timbre large, à l’ample vibrato, ainsi qu’une tessiture lyrique, mais la projection paraît délibérément surdimensionnée pour l’occasion, particulièrement dans les aigus. Les graves, quant à eux, demeurent puissants et tendus. Si, dans sa scène finale, la fatigue commence à se faire sentir avec des attaques de notes par en dessous, un affaiblissement des harmoniques aigus ainsi qu’une tendance à se décoller, obligeant le chef à altérer ses tempi, la grande majorité de la performance lui permet de démontrer d’excellentes mises en place rythmiques ainsi qu'une grande longueur de souffle.

Du côté des Gibichungen, le Gunther de Benedict Nelson bénéficie d’un timbre large au dense vibrato. La dureté du timbre est par instants volontairement accentué, et l’articulation ainsi que l’intensité dramatique sont particulièrement remarquées ; le troisième acte lui permet également de déployer des graves somptueux. Markus Jaursch campe quant à lui un Hagen venant plus volontiers de la musicalité ; la projection est sensiblement plus légère et la gestion des phrases longues trahit une profonde musicalité, dans le sens premier du terme ; les notes longues sont également bien gérées, d'autant plus au vu des limites physiologiques du baryton. Le troisième acte offre une montée en intensité de son interprétation étonnante. Enfin, Susanne Serfling campe une Gutrune à la tessiture plus légère et dont l’accent est davantage mis sur la clarté de la déclamation ; la projection demeure toutefois toujours à propos, notamment dans les aigus forte, et l’on note également une présence scénique fort remarquée dans ses différentes interactions.

En Alberich, Werner Van Mechelen déploie, quant à lui, un timbre à l’indubitable clarté, serti d’une tessiture dramatique et d’une projection ample ; c’est toutefois par la présence scénique et l’intensité déclamatoire qu’il est le plus remarqué. La Waltraute de Judith Braun déploie certes une tessiture au lyrisme remarqué, mais fait tout de même les frais de l’écriture wagnérienne, n’ayant qu’une quinzaine de minutes sur scène durant lesquelles tant les interactions avec sa sœur que les vagues orchestrales de l’évocation du Crépuscule tendent à sensiblement la recouvrir.

Du côté des seconds rôles féminins, saluons un trio des Nornes au sein duquel Clara-Sophie Bertram et Jessica Muirhead déploient des timbres équilibrés et soutenus, ainsi que des tessitures au lyrisme et à l’intensité dramatique fort similaires ; bien que la longue phrase d'évocation du Götterdämmerung de cette dernière révèle une baisse de puissance en fin de phrase, malgré un intense vibrato. Seule à alterner entre les filles d’Erda et celles du Rhin, Carmen Seibel se distingue par un dramatisme exacerbé ainsi qu’une prédominance du cuivre dans le timbre. Ces singularités n’affectent toutefois pas le trio des Rhinemaidens qui, avec Margot Genet et Clara-Sophie Bertram, livre une prestation d’ensemble particulièrement cohérente, à la projection équilibrée, et se distinguant par une parfaite synchronisation globale ainsi que de très bonnes mises en place rythmiques individuelles.

Ces quelques réserves pèsent toutefois peu face au sérieux global du rendu ainsi qu'au génie orchestral wagnérien. Ce sont donc des applaudissements particulièrement nourris ainsi qu'une standing ovation d'une bonne partie de la salle qui prennent la suite de l'ultime accord de mi bémol majeur. Au vu du succès de ce cycle, la question de la suite de Wagner à l'Opéra royal est donc légitime, et il n'est pas à exclure que certaines annonces à ce sujet soient faites par son directeur dans les semaines à venir.

Versailles, Opéra Royal, 10 mai 2026

Crédits photographiques : © Marie Cecile Thijs

Axel Driffort

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