Vasily Petrenko dirige la Troisième Symphonie de Mahler : le non-vertige des cimes

par

Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n°3 en ré mineur. Hanna Hipp, mezzo-soprano,  Philharmonia Chorus | Tiffin Boys' Choir, Royal Philharmonic Orchestra, direction : Vasily Petrenko. 2026. Livret en français, anglais, allemand.  1h38'12.  2 CF HMM 905421.22

Dans une discographie pléthorique de la Troisième Symphonie de Mahler, l'interprétation de Vasily Petrenko se distingue par une approche qui évite la surenchère visionnaire ou l'expressionnisme superficiel. Elle s'impose plutôt par une volonté d'ordonnance et de mise en perspective, dans une œuvre dont le défi majeur réside moins dans son ampleur que dans sa capacité à unifier des univers de caractères, de temporalités et de densités très dissemblables.

L'un des mérites les plus sensibles de cette version réside dans la conduite des grandes transitions. Le premier mouvement, démesuré, hétérogène et volontiers centrifuge, est abordé sans brutalisation rhétorique. Petrenko y privilégie la continuité du flux, la lisibilité des plans et une articulation qui empêche la succession des épisodes de se transformer en une simple juxtaposition de séquences autonomes. Cette option n'abolit pas la violence constitutive de la page inaugurale, mais elle l'inscrit dans une logique de déploiement progressif, conférant à l'édifice une cohérence architecturale appréciable.

Ce choix interprétatif a toutefois son revers. Là où certaines traditions mahlériennes assument davantage la discontinuité, la fracture ou l'hallucination comme moteurs du discours, Petrenko semble rechercher une stabilité de ligne qui atténue parfois la sensation de risque. La monumentalité est bien présente, mais elle procède moins d'une poussée tellurique que d'un contrôle des proportions, moins d'un débordement que d'une maîtrise. L'éveil de Pan est ici sous contrôle ! Dans une partition qui repose sur la tension entre prolifération et finalité, cette retenue peut être perçue soit comme un signe de maturité, soit comme la limite d'une lecture peu encline à l'excès métaphysique.

Les mouvements centraux bénéficient particulièrement de cette discipline formelle. Le deuxième, avec son balancement de menuet archaïsant, est traité sans préciosité, avec un soin réel apporté aux allégements de texture et à la souplesse des phrasés.

Le troisième mouvement, plus ambigu et instable dans son mélange de naïveté populaire, d'ironie et de lointain poétique, trouve un équilibre convaincant entre mobilité rythmique et clarté du dessin orchestral. On y entend un chef attentif à la circulation des timbres, à la netteté des contrechants et à la fonction structurante des épisodes de relais, plutôt qu'à la seule séduction coloriste.

Le "Sehr Langsam" constitue un point de concentration expressif essentiel. Mahler y suspend la dynamique narrative pour ouvrir un espace d'intériorité radicalement autre, sur une temporalité presque immobile. Hanna Hipp y apporte une émission stable, une diction soignée et un timbre suffisamment sombre pour soutenir la gravité contemplative de la page sans la surcharger d'affects inutiles. La ligne vocale s'inscrit avec naturel dans la matière orchestrale, ce qui préserve le caractère d'apparition intérieure voulu par Mahler.

Dans le cinquième mouvement, la combinaison de la mezzo, du Philharmonia Chorus et du Tiffin Boys Choir répond avec efficacité à la dialectique mahlérienne entre ingénuité populaire, théâtralité sacrée et allégement soudain de la texture après les profondeurs du mouvement précédent. Le renfort de ces "anges" n'est pas traité comme un simple épisode pittoresque ; il participe à une requalification du temps symphonique, désormais orienté vers la lumière, et devient ici un véritable pivot dramaturgique.

Le final, marqué "Langsam. Ruhevoll. Empfunden", confirme la logique générale de l'interprétation. Petrenko y privilégie une expansion mesurée, fondée sur la respiration des périodes, la stabilité du chant et la montée progressive vers la péroraison, plutôt qu'une exaltation immédiatement transcendante. Cette optique, par paliers, sans surcharge rubatée ni pathos ajouté, sert objectivement la lisibilité de la forme et la noblesse de l'élan. Elle pourra néanmoins laisser certains auditeurs sur leur faim s'ils attendent de cette coda une expérience plus dévastatrice, plus suspendue aux limites de l'ineffable. L'orchestre répond avec engagement à cette conception.

En conclusion, cette parution s'impose moins comme une lecture de rupture que comme une proposition cohérente, sérieusement pensée et structurellement défendable d'un sommet mahlérien. Elle convaincra d'abord ceux qui privilégient l'intelligence de la construction, la continuité du discours et l'intégration des épisodes dans une trajectoire d'ensemble. Elle touchera moins ceux pour qui la Troisième doit d'abord être traversée de convulsions, d'abîmes et de visions. En cela, le disque de Petrenko ne prétend pas redéfinir l'œuvre, mais il en rappelle avec probité la formidable complexité formelle et spirituelle.

En conclusion, un très beau flacon mais pas assez d'ivresse à notre goût. Nous restons fidèles aux lectures de Bernstein, Chailly, Haitink et surtout Horenstein.

Son : 10 -  Répertoire : 10 -  Interprétation : 8

Bertrand Balmitgère

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