Carlos Païta transcende l'Orchestre de la RTB-BRT dans Dukas, Chausson et Lekeu
Paul Dukas (1865-1935) : Fanfare pour précéder La Péri ; La Péri. Ernest Chausson (1855-1899) : Symphonie, Op. 20. Guillaume Lekeu (1870-1894) : Adagio pour Quatuor d'Orchestre. Carlos Païta, direction, Grand Orchestre symphonique de la RTB-BRT. 2026. Texte de présentation en français et anglais. 68'35''. Le Palais des Dégustateurs PDD051.
S'inscrivant dans le bel effort de résurrection du legs discographique de Carlos Païta (1932-2015) entrepris par le courageux label Le Palais des Dégustateurs, voici une parution passionnante à plus d'un titre. Ces enregistrements de 1967 et 1968 nous montrent un chef trentenaire se consacrant à des œuvres qui ne sont pas parmi les plus jouées d'un répertoire français qu'il n'a par ailleurs — hormis Berlioz — guère fréquenté. Ensuite, contrairement aux rééditions précédentes, il ne s'agit pas de gravures réalisées en studio avec des formations permanentes ou ad hoc britanniques, mais de captations de concerts donnés probablement Salle Flagey par le défunt Grand Orchestre symphonique de la RTB-BRT (Radio Télévision Belge - Belgische Radio en Televisie), dont la qualité et l'homogénéité surprennent très agréablement, dix ans à peine avant sa dissolution pour cause de politique communautaire belgo-belge. (On peut d'ailleurs espérer que cette inattendue trouvaille donnera à cet aventureux éditeur l'idée de déterrer d'autres trésors qui doivent dormir dans les archives de nos radios, sous les baguettes de chefs aussi probes qu'injustement oubliés comme Franz André ou Daniel Sternefeld.)
Alors qu'on a souvent tendance à présenter Carlos Païta comme un chef à la direction spectaculaire et intense (voire excessive), enclin à rechercher voire exacerber la tension, les présentes interprétations démontrent à suffisance que l'art du chef argentin est bien plus subtil que ce seul tempérament de feu auquel certains veulent le ramener.
La Péri de Paul Dukas en est un exemple parlant. Après la célèbre Fanfare (censée permettre aux retardataires de prendre place dans la salle et aux autres de se concentrer avant le début de ce Poème dansé) jouée par des cuivres à la sonorité ronde, pleine et sans agressivité, on ne cesse d'admirer la souplesse de la battue du chef qui n'oublie à aucun moment que c'est bien à un ballet que nous avons affaire ici et non à un prétexte à virtuosité orchestrale. On admire la liberté de phrasé de Païta, sa façon d'effacer la barre de mesure dans cette musique d'une esthétique si proche de l'Art nouveau, toute en courbes et sinuosités. On apprécie également la profondeur de son comme la couleur sombre des cordes ainsi que la fraîcheur des bois. Menant parfaitement le récit et étageant impeccablement les plans sonores, le chef construit patiemment la tension pour en arriver à des climax sonores toujours parfaitement amenés. Cette interprétation de cette grande œuvre négligée prend place parmi les meilleures.
Et on peut en dire autant de la magnifique et si honteusement délaissée Symphonie de Chausson, placée sous la double égide de Franck et Wagner. Après le Lent introductif où les cordes phrasent magnifiquement, arrive l'Allegro vivo où, là encore, Païta maîtrise les élans et les ressacs de la partition, et dont il saisit parfaitement le côté passionné voire inflammable. Ici aussi, la tension est parfaitement construite. Le climax de ce premier mouvement (10'15-10'30) est brillamment amené, alors que la magnifique péroraison qui le conclut (bravo au timbalier) est d'une intensité telle qu'on a besoin d'un moment pour s'en remettre. Dans le très franckien Très lent central, Païta laisse respirer la musique dont il sert à la perfection le lyrisme franc mais contenu par des phrasés d'une belle ampleur avant d'en arriver à une conclusion triomphante.
L'Animé final commence par une martiale chevauchée qui doit plus qu'un peu à Wagner, mais le chef impressionne tout autant dans des passages lyriques d'une exquise délicatesse. Païta a l'art de soigner aussi bien le détail que la grande ligne. C'est un très proto-brucknérien choral aux cuivres qui va introduire une fin sereine qui conclut une interprétation d'une grandeur passionnée.
Quant au poignant Adagio de Lekeu écrit en 1891 en hommage à son maître César Franck décédé l'année précédente (et involontaire prémonition de la mort précoce de l'auteur trois ans plus tard), Carlos Païta l'aborde avec une intériorité dépouillée, une « religiosité » presque, qui exclut toute volonté de briller au détriment de la bouleversante profondeur de la musique. Évitant la tentation de faire de cet Adagio un tragique Requiem, le chef veille à toujours laisser respirer la musique et à lui permettre de se déployer librement en respectant le ton d'étrange résignation que prend parfois l'œuvre.
Son : 8 - Livret : 8 - Répertoire : 10 - Interprétation : 9 (Lekeu)/10 (Dukas, Chausson)



